PAR JEAN-MARIE NOL*
Une nouvelle grille de lecture de l’avenir s’impose désormais à la Guadeloupe et à la Martinique tant les repères hérités de la départementalisation et de l’ordre international d’après-guerre se délitent sous l’effet de transformations profondes, simultanées et largement incontrôlées.
Les sociétés antillaises entrent dans l’année 2026 dans un climat de trouble, de violence diffuse et de défiance, nourri par l’intuition collective que quelque chose d’essentiel est en train de se défaire, à la fois sur le plan politique, économique et géopolitique.C’est dans ce contexte que la question du rattachement institutionnel direct de l’outre-mer avec l’Union Européenne et aussi de la souveraineté, de l’autonomie et de l’indépendance de la Guyane et des Antilles françaises doit être intégralement repensée.Parfois les contradictions éclatent.
En 1946, les Martiniquais réclament l’égalité, les mêmes droits et les mêmes acquis sociaux que les citoyens français. Césaire, suivant le mouvement, demande et obtient le statut de département français. Tout en sachant que la départementalisation sera un obstacle à l’autonomie dont il rêve – « Les peuples vont leur pas, leur pas secret », dit-il –, Césaire refuse de forcer la vitesse. L’heure venue, les jeunes indépendantistes le lui reprocheront. Sa réponse : sans la France, la Martinique serait devenue comme Haïti.
La question centrale n’est plus de savoir si la souveraineté est moralement désirable, mais ce qu’elle signifierait concrètement dans un monde dominé par la force, la prédation stratégique et la dépendance économique et technologique.Dès lors, la violence cesse d’être tragique pour devenir instrumentale, et la morale se déplace, la responsabilité invoquée remplace la légitimité consentie. Ainsi la tutelle devient acceptable. On affirme qu’un dirigeant ne représente plus son peuple, que le peuple doit être protégé, que l’économie doit être réparée, que l’État doit être réorganisé.
Chaque étape paraît raisonnable ; ensemble, elles recomposent une hiérarchie où certains décident pour d’autres. Le message envoyé, surtout aux petits États vulnérables, est limpide, la souveraineté n’est plus un principe égalitaire, mais une permission conditionnelle.
Dans une tribune sur le site d’information Antilla, Michel Ponnamah interroge un angle mort du débat politique aux Antilles : le rapport de force réel qui structure notre environnement géopolitique, ainsi que l’avenir de la Martinique et de la Guadeloupe dans ce contexte d’expansion de l’impérialisme américain. A ce sujet l’auteur rapporte une anecdote d’une mise en garde faite par Fidel Castro lui-même, à deux compatriotes martiniquais en séjour à Cuba à deux dates distinctes : « Gardez-bien votre passeport français , il vous protège contre l’appétit du gringo », leur dit-il en substance. Au 19e siècle l’économiste philosophe Karl Marx avait dit : « L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce. »…
Imaginez un instant le fantôme de Simón Bolívar errant dans les rues de Caracas, témoin muet d’un renversement du sens de l’histoire, le libérateur de 1813 contemplant l’extraction du dirigeant qui se proclame son héritier, emporté par une puissance étrangère.
La scène dépasse la provocation symbolique. Elle dit la dissonance d’une époque où l’indépendance, conquise au nom de la souveraineté des peuples, se voit réinterprétée à l’aune d’une doctrine de domination qui se dispense des formes. Ce n’est plus seulement une transgression ; c’est le retour d’un impérialisme qui se drape dans les habits du droit pour mieux fragiliser l’architecture normative qu’il prétend défendre. Comme l’avait pressenti Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, la banalisation de l’exception finit par transformer la violence en routine administrative — et la routine en horizon politique. Alors reste à savoir si la souveraineté des peuples est-elle toujours aujourd’hui inaliénable ?
Et pour ce qui concerne les Antilles, cette interrogation géopolitique se double d’une crise plus silencieuse mais tout aussi décisive : celle des institutions actuellement. A ce propos, nous réitérons notre avertissement précédent à savoir que l’autonomie de l’article 74 n’est nullement la panacée pour pallier les problèmes actuels de développement de la Guadeloupe et de la Martinique. Longtemps, la Guadeloupe et la Martinique ont évolué dans un cadre relativement stabilisé, protégées des grands chocs mondiaux par la solidité des institutions françaises, l’appartenance à l’Union européenne, un modèle social généreux et un niveau de vie sans équivalent dans l’espace caribéen.
Ce cadre a permis une élévation réelle des conditions matérielles d’existence, l’émergence d’une puissante classe moyenne structurante et une relative paix sociale malgré les blessures historiques de l’esclavage et de la colonisation. Or ce socle vacille aujourd’hui, non sous l’effet d’une crise conjoncturelle, mais sous celui d’un basculement global du système international et, par ricochet, du modèle français lui-même.
La France entre en effet dans une zone de turbulences démographiques, économiques, financières et technologiques qui redessineront en profondeur son modèle social. Dans ce clair-obscur, le plus grand risque serait d’agir avec la logique d’hier, comme on le rappelait dans notre précédente tribune de presse.
L’enjeu central n’est donc ni le statu quo ni la rupture aveugle, mais la capacité à élaborer une transition maîtrisée, lucide et négociée, capable de concilier transformation productive, protection sociale et sécurité stratégique. Cela suppose d’adopter une nouvelle grille de lecture de l’avenir, débarrassée des mythes et des automatismes du passé, et fondée sur une compréhension fine des lignes de force et de fracture du monde qui émerge.
La situation économique actuelle de la France ne peut plus être analysée comme une simple phase de ralentissement conjoncturel, mais bien comme l’entrée dans un cycle long de fragilisation structurelle. Les destructions nettes de 100 000 emplois privés en 2025 constituent à cet égard un signal fort, révélateur d’un basculement profond du marché du travail. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, l’économie française ne parvient plus à créer suffisamment d’emplois marchands pour absorber les chocs démographiques, technologiques et financiers qui s’accumulent.
La Cour des comptes parle désormais de « contrainte systémique », soulignant par là que le problème n’est plus réversible à court terme par de simples ajustements budgétaires ou des réformes paramétriques. Cette dynamique négative affecte en priorité les secteurs exposés à la concurrence internationale, à la robotisation et à la compression des marges, tandis que l’emploi public et para-public devient de plus en plus un amortisseur social plutôt qu’un moteur de croissance.
Ce basculement s’inscrit dans un contexte démographique défavorable qui pèse lourdement sur l’économie française. Le vieillissement accéléré de la population et l’effondrement durable de la natalité bouleversent les équilibres macroéconomiques. La France, longtemps considérée comme une exception démographique en Europe, a perdu cet avantage. La baisse de la population active, combinée à l’augmentation rapide du nombre de retraités, fragilise le financement du modèle social.
Les déficits cumulés de la Sécurité sociale et des régimes de retraite ne sont pas des accidents passagers, mais les symptômes d’un déséquilibre profond entre ressources et dépenses. Dans une économie où la productivité progresse faiblement et où la croissance potentielle est limitée, l’augmentation mécanique des dépenses de santé et de dépendance devient insoutenable. L’aveu de la Cour des comptes, selon lequel l’anticipation politique de ces enjeux a été quasi inexistante, confirme que la France aborde cette transition sans véritable stratégie de long terme.
À cette fragilité économique et démographique s’ajoute une rupture technologique majeure. L’intelligence artificielle et la robotisation transforment radicalement les processus productifs, non seulement dans l’industrie, mais désormais dans les services, y compris ceux que l’on croyait protégés par leur dimension humaine. Les exemples de « dark factories » asiatiques, ou encore le cas emblématique de l’entreprise indienne Dukaan ayant remplacé 90 % des employés par l’intelligence artificielle soit l’essentiel de son service client par un chatbot, illustrent une tendance lourde : la substitution du capital technologique au travail humain devient économiquement rationnelle dans un nombre croissant de secteurs.
Les gains de productivité sont spectaculaires, mais ils se traduisent par une destruction massive d’emplois intermédiaires et peu qualifiés. Cette dynamique pose un défi existentiel au modèle social français, fondé sur le travail comme principal vecteur de redistribution et d’intégration sociale. Dans une société vieillissante, où l’accès à la formation continue demeure très inégal, le risque est grand de voir se creuser une fracture entre une minorité qualifiée capable de s’adapter aux nouvelles technologies et une majorité reléguée dans la précarité ou l’inactivité.
Ces évolutions, déjà préoccupantes à l’échelle nationale, prennent une dimension encore plus critique lorsqu’on les transpose à la Guadeloupe et à la Martinique. Les économies antillaises sont structurellement dépendantes de la dépense publique, de l’emploi non marchand et des transferts sociaux. Or ce sont précisément ces piliers qui se fragilisent à mesure que la France resserre ses contraintes budgétaires. La situation économique locale, loin d’être florissante, confirme cette vulnérabilité.
En Martinique, l’activité économique recule de manière continue depuis la fin de l’année 2024, avec une contraction de 1,5 % sur un an au troisième trimestre 2025. Cette baisse est généralisée à l’ensemble des secteurs marchands, en particulier le commerce, l’hébergement-restauration, l’industrie et la construction. Seul le tertiaire non marchand, largement soutenu par la dépense publique, continue de progresser, confirmant son rôle de dernier amortisseur dans une économie en perte de dynamisme.
L’emploi salarié martiniquais se maintient à un niveau historiquement bas, proche de celui observé à la sortie de la crise sanitaire, et la baisse annuelle de l’emploi est essentiellement imputable au secteur privé. Le taux de chômage, qui atteint 14,4 %, reste presque deux fois supérieur à la moyenne nationale, traduisant l’incapacité du tissu économique local à absorber la main-d’œuvre disponible. La hausse continue des défaillances d’entreprises, combinée au repli de l’investissement dans la construction et à la fragilité persistante du tourisme, accentue ce climat de stagnation. Même lorsque la fréquentation touristique étrangère progresse, elle ne suffit pas à compenser la baisse structurelle de la clientèle hexagonale, elle-même affectée par le ralentissement économique en France.
La Guadeloupe connaît une trajectoire comparable. L’activité économique y recule de 1,1 % sur un an au troisième trimestre 2025, avec une dégradation particulièrement marquée dans la construction, l’industrie et le tertiaire marchand. Là encore, seul le tertiaire non marchand affiche une légère progression, soulignant la dépendance croissante de l’économie locale à la dépense publique. L’emploi salarié diminue de façon plus marquée qu’en Martinique, et le taux de chômage, à 16,7 %, atteint un niveau particulièrement élevé, révélateur d’une fragilité sociale persistante. Le secteur touristique, pourtant stratégique, continue de se contracter, pénalisé par la baisse de la clientèle française et européenne, dans un contexte de pouvoir d’achat contraint et d’incertitude géopolitique.
Dans ces conditions, la perspective d’une réduction ou d’une réorganisation des transferts financiers de l’État apparaît comme un risque systémique pour les économies antillaises. La contraction de la population active en France signifie mécaniquement une contraction des cotisations sociales, donc une pression accrue sur les budgets publics et les mécanismes de solidarité. Pour la Guadeloupe et la Martinique, cela se traduirait par une fragilisation des retraites, des aides sociales, des dotations aux collectivités et de l’emploi public, qui constitue aujourd’hui un pilier central de la cohésion sociale.
Parallèlement, la robotisation et l’intelligence artificielle menacent directement les emplois peu qualifiés qui structurent une grande partie de l’économie locale, sans que les territoires disposent pour l’instant des capacités de formation et d’innovation nécessaires pour capter les nouveaux gisements d’emplois à forte valeur ajoutée.
Ainsi, la situation économique actuelle de la France et celle de la Guadeloupe et de la Martinique ne relèvent pas de crises distinctes, mais d’un même mouvement historique. Le vieillissement, la contrainte budgétaire, la révolution technologique et la transition écologique forment un faisceau de pressions convergentes qui annoncent la fin d’un modèle arrivé à maturité. Pour les Antilles françaises, ces transformations agissent comme un révélateur brutal des dépendances accumulées et des vulnérabilités structurelles. Elles imposent de dépasser les lectures rassurantes du passé pour affronter la réalité d’un futur où la protection nationale ne pourra plus jouer le même rôle d’amortisseur automatique.
Dans ce contexte, ne pas anticiper, ne pas adapter et ne pas repenser le modèle économique local reviendrait à subir de plein fouet un choc dont les effets sociaux et politiques pourraient être durables et déstabilisants. Dans ce nouveau monde, les Antilles ne peuvent plus se contenter de subir les chocs venus d’ailleurs. Elles doivent apprendre à lire la réalité telle qu’elle est, sans confondre les apparences avec la substance, afin de trouver leur place dans un ordre mondial plus dur, plus contraint, mais encore ouvert à ceux qui sauront anticiper plutôt que réagir sous la pression des évènements.
*Economiste et juriste en droit public






















