PAR JEAN-MARIE NOL*
L’idée d’une intégration régionale renforcée de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane au sein de la CARICOM a longtemps été présentée comme une évidence historique, géographique et stratégique, presque comme un rattrapage naturel d’un rendez-vous manqué avec leur environnement caribéen.
Pourtant, à mesure que les réalités géopolitiques, migratoires, sécuritaires et culturelles de la région se durcissent, cette perspective apparaît de plus en plus comme une construction idéologique déconnectée des faits, voire comme une source potentielle d’effets pervers majeurs pour les territoires français d’Amérique.
L’actualité récente, marquée par la montée en puissance de ce que certains observateurs qualifient désormais de « diplomatie de la déportation » orchestrée par les États-Unis dans la Caraïbe orientale, agit comme un révélateur brutal des contradictions et des risques inhérents à cette intégration régionale.
L’image diffusée par le département d’État américain après la capture spectaculaire du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse a envoyé un signal sans ambiguïté : dans le nouvel ordre géopolitique caribéen, la souveraineté réelle des petits États est étroitement conditionnée par leur degré de docilité vis-à-vis de Washington. Ce rapport de force s’est matérialisé de manière concrète au début de l’année 2026, lorsque les États-Unis ont conclu une série d’accords avec plusieurs pays membres de la CARICOM afin de transformer ces micro-États en plateformes de réacheminement de migrants expulsés du territoire américain, y compris lorsque ces migrants ne sont pas originaires de la région.
Dominique, Antigua-et-Barbuda, puis Saint-Kitts-et-Nevis ont ainsi accepté, sous contrainte plus ou moins explicite, de jouer le rôle de pays tiers de rapatriement, en échange de la levée ou de l’évitement de sanctions américaines, notamment sous la forme de restrictions de visas visant leurs élites politiques et économiques.
Cette séquence met en lumière une réalité souvent occultée dans les discours enchantés sur l’intégration régionale : la CARICOM n’est pas un espace homogène fondé sur une égalité réelle entre ses membres, mais un ensemble fragmenté d’États structurellement vulnérables, dépendants économiquement, logistiquement et financièrement des États-Unis.
Les déclarations du Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda reconnaissant que près de 80 % de la consommation nationale dépend des importations américaines illustrent crûment cette dépendance. Dans de telles conditions, l’adhésion à des dispositifs régionaux ne relève pas tant d’un choix souverain que d’une stratégie de survie, où chaque État agit en ordre dispersé pour protéger ses intérêts immédiats, quitte à fragiliser l’ensemble régional.
La fracture qui s’opère aujourd’hui au sein de la CARICOM, entre pays tentant de résister aux injonctions américaines et ceux qui cèdent pour préserver leurs programmes de citoyenneté par l’investissement ou leur accès au sol américain, révèle l’absence de vision collective et de solidarité stratégique durable.
Pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, cette réalité pose un problème fondamental. Ces territoires ne sont pas de simples États postcoloniaux anglophones cherchant à exister dans un environnement hostile, mais des sociétés façonnées par une histoire, une culture politique, un cadre institutionnel et un modèle social profondément marqués par la colonisation française et par leur intégration à la République.
Le droit, les normes sociales, la conception de l’État, la relation à la sécurité, à la justice et à la protection sociale y sont radicalement différents de ceux qui prévalent dans la majorité des pays de la CARICOM, héritiers du modèle britannique. Cette divergence n’est pas anecdotique ; elle structure les comportements collectifs, les attentes des populations et la capacité des institutions à absorber des chocs externes.
Dans ce contexte, l’intégration régionale fondée sur la libre circulation des personnes, présentée comme un levier de dynamisme économique, apparaît comme une source de vulnérabilités accrues. La région caribéenne est aujourd’hui traversée par des flux criminels massifs liés au narcotrafic, au trafic d’armes et à des réseaux transnationaux extrêmement violents.
Les chiffres de la délinquance et des homicides en Jamaïque, à Trinidad-et-Tobago, en Haïti ou même dans des États plus petits de la CARICOM sont alarmants et traduisent l’installation durable d’une violence endémique.
Aucun pays de la région n’est épargné. Imaginer que ces dynamiques resteraient hermétiquement séparées des territoires français d’Amérique dans un contexte de circulation accrue relève au mieux de la naïveté, au pire de l’irresponsabilité politique.
La comparaison avec l’espace Schengen en Europe, souvent invoquée par les partisans de l’ouverture, mérite ici d’être prise au sérieux, mais à rebours de leur argumentaire. L’expérience européenne montre que la libre circulation, lorsqu’elle n’est pas adossée à une convergence réelle des systèmes judiciaires, policiers et sociaux, peut devenir un facteur de diffusion accélérée des criminalités et des déséquilibres.
Entrer par un point périphérique et se retrouver quelques semaines plus tard au cœur d’une grande métropole est devenu une réalité européenne. Transposée à l’échelle caribéenne, dans des sociétés insulaires fragiles, déjà sous tension, cette logique pourrait avoir des effets déstabilisateurs bien plus violents encore.
À cela s’ajoute un risque spécifique lié aux accords migratoires conclus entre les États-Unis et certains pays de la CARICOM. En acceptant d’accueillir des ressortissants étrangers expulsés d’Amérique, ces États se placent au cœur d’une mécanique qui les dépasse. Même si certaines clauses excluent formellement des populations jugées trop sensibles, comme les Haïtiens, la réalité des rapports de force laisse peu de place à l’illusion d’un contrôle souverain des flux.
Une fois intégrés dans un espace régional de circulation élargi, ces migrants pourraient, à terme, se retrouver aux portes, voire à l’intérieur, des territoires français d’Amérique, transformant la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane en variables d’ajustement indirectes des politiques migratoires américaines.
Dans un contexte déjà marqué par une montée inquiétante des violences liées au trafic de drogue et des homicides en Martinique et en Guadeloupe, parler de simple renforcement des effectifs de police ou de gendarmerie apparaît largement insuffisant. La question est structurelle. Elle touche à la capacité même de ces sociétés à préserver un minimum de cohésion sociale et de sécurité dans un environnement régional de plus en plus instable. Fermer les yeux sur cette réalité au nom d’un idéal d’intégration régionale relève d’une forme de déni.
Loin d’être un horizon naturellement désirable, l’adhésion pleine et entière à la CARICOM pose donc une question existentielle aux territoires français d’Amérique. Elle interroge leur capacité à rester fidèles à leur modèle social, à leurs exigences en matière de sécurité et à leur ancrage institutionnel, tout en évoluant dans une région soumise à des logiques de domination géopolitique et de fragmentation interne.
La CARICOM se trouve par ailleurs elle-même dans une situation de péril régional, à un moment de profonde vulnérabilité, alors que les tensions militaires autour du Venezuela s’intensifient et menacent la stabilité de l’ensemble des Caraïbes. Le changement de présidence tournante, qui aurait dû marquer un regain de clarté et de leadership, a au contraire mis en évidence une organisation hésitante, mal équipée pour répondre aux exigences de l’heure, handicapée par les faiblesses de gouvernance nationale de plusieurs de ses membres et par un manque d’influence significative sur la scène internationale.
Dans ce contexte, l’incapacité de la CARICOM à articuler une position cohérente et à défendre avec autorité les intérêts collectifs de la région laisse le champ libre aux puissances extérieures, qui n’attendent pas que les petits États trouvent leur voix pour imposer leurs priorités. L’histoire caribéenne rappelle pourtant que le silence et l’attentisme sont toujours interprétés comme des permissions tacites.
C’est précisément dans ce contexte de désagrégation stratégique régionale qu’émerge avec une acuité nouvelle la question d’un autre choix pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. À mesure que la CARICOM révèle ses limites structurelles et son incapacité à offrir un cadre de sécurité et de stabilité crédible, l’option d’un ancrage institutionnel direct, renforcé et pleinement assumé au sein de l’Union européenne s’impose comme une alternative réaliste.
Loin de constituer un reniement de l’identité caribéenne de ces territoires, un tel choix relèverait d’un pragmatisme géopolitique élémentaire. Face à la montée en puissance de la diplomatie coercitive américaine, à l’instrumentalisation migratoire de la région et à la transformation progressive de certains États caribéens en zones de relégation sécuritaire et humaine, l’Europe demeure l’un des rares ensembles politiques capables d’offrir un cadre juridique stable, une protection normative forte et une capacité de dissuasion politique crédible.
L’Union européenne, malgré ses propres fragilités, repose sur des principes de droit, de solidarité financière et de sécurité collective qui contrastent fortement avec les rapports de force asymétriques à l’œuvre dans la Caraïbe. Une adhésion institutionnelle plus directe des Antilles-Guyane à l’espace européen permettrait de renforcer la protection de leurs populations, de sécuriser leurs frontières dans un cadre coordonné, et de bénéficier de mécanismes de coopération policière, judiciaire et douanière autrement plus solides que ceux offerts à l’échelle régionale caribéenne.
Elle offrirait également un levier stratégique pour se soustraire à la logique de dépendance bilatérale imposée par les États-Unis à nombre de petits États de la région, en inscrivant ces territoires dans un espace multilatéral où le droit, la négociation et la norme collective pèsent davantage que la contrainte brute.
Dans un monde marqué par le retour assumé des sphères d’influence et des politiques de puissance, la question n’est plus seulement de savoir avec qui partager une proximité géographique ou culturelle, mais avec quel ensemble politique il est possible de garantir durablement la sécurité, la stabilité institutionnelle et la préservation du modèle social. Pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, l’Europe apparaît ainsi non comme une tutelle lointaine, mais comme un bouclier stratégique face aux turbulences caribéennes et aux ambitions hégémoniques américaines dans la région.
À l’heure où la CARICOM peine à dépasser le stade du symbole et où la Caraïbe s’enfonce dans une zone grise faite de tensions, d’ingérences et de violences diffuses, le renforcement du lien européen ne relève peut-être plus d’un choix idéologique, mais d’une nécessité politique et sécuritaire.
C’est dans cette lucidité, et non dans une intégration régionale aveugle, que pourrait désormais se jouer l’avenir des Antilles-Guyane au XXIᵉ siècle.
*Economiste et juriste en droit public























