Vendredi matin, à Basse-Terre, c’était l’audience solennelle de rentrée de la Cour d’Appel.
Michaël Janas, premier président de la Cour d’appel, et Eric Maurel, procureur général de la Guadeloupe, ont accueilli leurs invités : le préfet de Région, Thierry Devimeux, le président du Conseil départemental, Guy Losbar, le sénateur Victorin Lurel, le maire de Basse-Terre, André Atallah, le général de Gendarmerie Christophe Perret, le commissaire général de la Police Nationale Philippe Miziniak, les président et présidente des deux tribunaux judiciaires, les deux procureurs, les avocats, les responsables des administrations de l’Etat.


Deux discours ont été prononcés, celui du premier président, celui du procureur général.
Plus d’affaires, moins d’attente

Qu’a dit le président Janas ? Il a fait le bilan de 2025. Qu’en retenir ?
Premier axe — les bons résultats de la Cour en matière civile et commerciale.
« Les saisines – autrement dit, les affaires nouvelles – ont atteint un niveau particulièrement élevé : 1 525 nouvelles affaires en 2025, contre 1 277 en 2024. Nous avons donc fait face à une augmentation nette des entrées, et pourtant, nous avons contenu, puis réduit, ce qui pèse le plus lourd sur le justiciable : l’attente et l’incertitude. Ce résultat n’est pas le fruit d’un hasard. Il est la conséquence d’un engagement collectif, d’une organisation plus rigoureuse, d’une attention portée à la chaîne civile dans toutes ses étapes, et d’une mobilisation constante des magistrats, des greffes, et de l’ensemble des personnels qui font tenir la justice au quotidien. »
Deuxième axe — Le poids de l’activité criminelle
« Cinq sessions d’assises, alternées avec celles de la cour criminelle, ont conduit à l’examen d’un volume exceptionnel de dossiers : 64 affaires criminelles en dix mois (à comparer aux 48 décisions de l’année dernière. La progression est de 33% ce qui est énorme), dont 19 poursuites pour meurtres, 8 pour assassinats, 6 pour tentatives d’assassinat, et une réalité qui s’impose désormais avec une brutalité particulière : la progression de l’utilisation des armes à feu. »
Troisième axe –2025, année de la Justice en Guadeloupe
« Jamais les actions conjuguées des tribunaux de Basse-Terre, Pointe-à-Pitre et Marigot n’avaient été à ce point observées, discutées, parfois même prises en exemple. Et si cette attention a compté, c’est parce qu’elle a porté sur l’essentiel : l’accès concret des Ultramarins à une justice plus proche, plus compréhensible, plus protectrice, plus digne.
Je veux saluer ici, tout spécialement, le rôle et l’investissement des présidents des tribunaux judiciaires, Thierry Pitois-Etienne et Ségolène Pasquier qui, aux côtés de procureurs tout aussi engagés — Caroline Calbo à Pointe-à-Pitre, Xavier Sicot à Basse-Terre, NDLR —, ne ménagent ni leur temps ni leur énergie. Cette dynamique collective a trouvé un écho national. Les travaux parlementaires consacrés à l’accès à une justice adaptée aux besoins des justiciables ultramarins ont mis en lumière la pertinence de nos dispositifs innovants, précisément parce qu’ils répondent aux besoins du terrain. »



@DR
Hommage a été ensuite rendu à des Guadeloupéens, ceux qui composent le premier Comité des usagers d’Outre-mer.
« Avec ces 8 personnalités, nous allons bâtir notre justice de demain. Les travaux vont commencer par l’élaboration d’un plan d’action. Nous allons améliorer notre justice en prenant en compte leurs avis, leurs critiques et leurs idées. »
Il s’agit là de faire en sorte que l’institution judiciaire locale soit plus proche des justiciables.
Mention appuyée sur une création commune de MM. Janas et Maurel, la prépa-talent, qui va former des jeunes gens pour qu’ils passent ensuite les grands concours de la magistrature. Lors de son récent passage, le ministre de la Justice, garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a dit toute sa satisfaction d’une idée qui a eu l’imprimatur de la Chancellerie.
Il concluait : « La justice ne peut pas tout — même si elle ne renoncera jamais. Et surtout, la justice ne peut pas porter seule ce combat. J’en appelle à un sursaut collectif. Ensemble nous pourrons réussir
C’est pourquoi je lance un appel : activez votre résilience qui fait votre force, ce courage qui vous caractérise, cette solidarité qui vous unie
Réagissez. Parlez. Signalez. Protégez. Éduquez. Encadrez. Engagez-vous. Et tenez, ensemble, telles des fourmis de feu ! »
Un hommage appuyé à Caroline Calbo

Le procureur général Eric Maurel a redit les avancées — tribunal judiciaire de Saint-Martin, maison d’arrêt dans cette même collectivité, magistrats, greffiers supplémentaires… avant de se pencher sur la politique pénale locale.
Mais, tout d’abord, M. Maurel a renu à rendre hommage au travail de ses adjoints, procureur(e)s, substitut(e)s, et plus particulièrement à la procureure de Pointe-à-Pitre.
« Je tiens ici à souligner le travail accompli, jour et nuit, par les substituts des trois sites judiciaires, la vice-procureure, souvent seule, a Saint Martin, les substituts, vice-procureurs, procureurs adjoints de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, à la seule substitute placée, magistrats auxquels je rends hommage pour leur engagement sans faille, leur sens du service public de la justice, leur courage.
Hommage qui concerne bien entendu les deux procureurs.
Chacun connait l’engagement sans faille de Madame Calbo, procureure de la République à Pointe-à-Pitre et qui a sous son autorité le parquet du pôle criminel compétent sur tout le ressort de la cour.
Elle est de tous les transports sur les scènes de crime de toutes les opérations judiciaires ou de celles conduites en coordination avec vous monsieur le préfet. Elle donne l’exemple. Elle est de ces chefs qui ne disent pas « allez-y » mais « suivez-moi ». C’est parfois sur trois scènes de crime dans la même nuit ou la même journée qu’elle est présente. Quand elle rentre dans son bureau, il lui reste à accomplir son travail de chef de juridiction et de magistrate, avec un soutien administratif insuffisant. Il lui arrive de parvenir à rentrer chez elle et à retrouver sa famille. Et, sur le chemin, elle peut être directement confrontée a la violence impulsive ou préméditée qui sévit n’importe où et n’importe quand. Elle a ainsi été à même de juger concrètement de la réactivité de certains services. »
Il poursuivait : « L’action des parquets est similaire à celle de Sisyphe ou celle des Danaïdes.
Il y a encore tant à faire sur les trois territoires de ce ressort en matière :
. d’atteintes à la probité, de corruption, de blanchiment,
. de délinquance économique et financière, de fraude sociale, de fraude fiscale,
. d’atteintes à l’environnement et à la biodiversité,
. d’infractions à l’urbanisme,
. de travail dissimulé,
. de violence routière mortifère. »


C’est une véritable guerre à la délinquance qu’entend mener le Procureur général.
« Un bilan appelle une stratégie. Elle s’impose a nous.
En cohérence et complémentarité avec l’action de l’Etat, sous votre autorité monsieur le Préfet, et celle du préfet de Saint-Barthélémy et Saint-Martin, le parquet général veillera à impulser une politique pénale déterminée pour prévenir et réprimer la violence en particulier criminelle.
Ce seront surtout les procureures qui seront à la manœuvre. Elles ont la direction de l’activité de police judiciaire.
Aussi, en lien avec vous, mon général, monsieur le directeur territorial, mon colonel, il faudra nous entendre sur les lignes de l’action judiciaire.
Elles ne sauraient être déterminées depuis Paris, par la direction générale de la gendarmerie nationale et la direction centrale de la police nationale. »
Et encore : « Je regarderais avec intérêt les moyens qui vous mettrez en œuvre pour établir une cartographie spatio-temporelle des crimes, pour établir le profil des auteurs et des victimes, pour déterminer les causes des passages à l’acte, réelles ou invoquées, pour disposer des moyens en enquêteurs, fut-ce en recourant à des unités spécialisées de Hexagone ou à des renforts temporaires dédiés.
A ce titre il faudra parvenir à obtenir en Guadeloupe plus d’enquêteurs spécialisés en délinquance économique et financière.
Car, si c’est une minorité des crimes d’homicides et tentatives d’homicides qui est en lien avec le narcobanditisme, il faudra néanmoins savoir identifier les chefs des gangs et les financiers, il faudra – en lien avec le GIR – savoir les atteindre sur le plan patrimonial.
Ce sera un des axes majeurs pour mettre un frein au pouvoir économique de ces gangs, aux prémices de leur évolution maffieuse et surtout à des crimes de sang qui semblent s’inscrire dans des guerres territoriales.
C’est par notre action commune et une stratégie construite localement que nous pourrons être plus efficaces. »
Qu’a-t-il en vue ? « Face au constat d’une criminalité en hausse (52 homicides en 2025, trois dès la première semaine de 2026) avec monsieur le Premier président, nous avons ardemment milité pour la création d’un pole anti-criminalité et pour l’armer de magistrats supplémentaires… »
Plus d’enquêteurs, spécialisés de surcroit, plus de magistrats, une volonté farouche…
Il faut s’attaquer aux causes précoces de la criminalité
Mais, comme l’a dit le Procureur général, cela ne suffit pas.
« En Guadeloupe, illettrisme, déscolarisation, pauvreté, culture de la violence et fascination pour les armes amplifiée par clips d’artistes, pertes de repères, déstructuration des familles, habitat dégradé et souvent indigne, urbanisme inadapté et tant d’autres causes qui génèrent du désespoir, de la résignation et une perte de sens à laquelle pallient des groupes criminels.
Tout cela constitue un terreau pour la délinquance.
Ensuite, il faut développer des actions universelles mais aussi sélectives, selon les quartiers, les rues, les territoires à risque et en fonction des populations à risque pour, précisément redonner un autre sens à la vie en société et redonner de l’espoir.
Il faut donc s’attaquer aux causes précoces de la criminalité.
Cela implique de réduire les facteurs de risque individuels et collectifs en prenant en compte les facteurs culturels spécifiques.
Il faut rechercher à renforcer les liens sociaux, l’aide à la parentalité.
Il faut surtout accepter de cibler les actions prioritaires sur les plus jeunes, les 4 – 14 ans sur ceux
qui sont le plus en difficulté ou dans une situation à risque.
Cela passe par l’éducation, l’instruction, la formation civique la formation professionnelle, et bien entendu par l’emploi.
Il faut lutter contre l’habitat insalubre, repenser l’urbanisme, il faut éliminer les opportunités de commission d’infraction par l’aménagement du milieu. »
Un véritable projet de société. Mais, ceci est une autre histoire.
André-Jean Vidal
aj.vidal@karibinfo.com
Pour servir la mémoire

Un documentariste de qualité, le Basse-Terrien Manuel Congré, a été salué par les plus hautes autorités judiciaires, politiques et de l’Etat lors de la cérémonie protocolaire de rentrée solennelle de la Cour d’Appel de Basse-Terre.
En effet, au cours de cette cérémonie a été projeté le film qu’il a réalisé sur la rénovation de la Cour d’appel, ensemble emblématique et historique, construit par l’architecte Ali Tur dans les années 1930.
























