Opinion. Clap de fin pour le modèle économique et social de la départementalisation ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

Nous sommes à un point de bascule avec le changement de paradigme économique induit par le nouvel ordre mondial et l’intelligence artificielle, avec pour voie de conséquence la remise en cause du modèle  de la départementalisation en corrélation avec le changement statutaire.

La Guadeloupe et la Martinique se trouvent aujourd’hui à la croisée de plusieurs ruptures historiques qui, mises bout à bout, annoncent la fin progressive d’un modèle économique hérité de la départementalisation et l’entrée, contrainte plus que choisie, dans un nouveau paradigme façonné par la révolution numérique et l’intelligence artificielle.

L’Intelligence Artificielle va bouleverser le socle du financement du modèle social de la départementalisation en Guadeloupe, mais personne n’ose encore parler. C’est le modèle économique et social de la Guadeloupe et de la Martinique qui est menacé dans ses fondements. L’intelligence artificielle est en train de s’imposer en Guadeloupe et Martinique dans beaucoup d’activités en modifiant profondément l’organisation du travail, mais l’IA va aussi nous obliger à changer profondément la fiscalité, ce dont personne ne parle.

L’arrivée très rapide de l’intelligence artificielle dans les entreprises, les services de l’administration et la vie quotidienne a déjà alimenté une multitude de débats sur les mutations que cette technologie va entraîner dont l’apparition d’une nouvelle économie et une rupture de notre actuel modèle économique : l’économie repose aujourd’hui sur un contrat simple — on échange son travail, mental ou physique, contre un salaire. Si les machines deviennent capables d’effectuer une grande partie du travail mental, plus efficacement et à moindre coût, ce contrat se fragilise. Le lien direct entre contribution individuelle et revenu devient flou, entraînant un changement structurel de l’économie.

Dans ce scénario, il devient nécessaire de repenser en profondeur des piliers entiers du système économique : fiscalité, protection sociale, mécanismes de redistribution, voire l’émergence de formes de revenus partiellement ou totalement détachées de l’emploi traditionnel.

Le véritable défi ne serait alors plus la création de richesse, mais sa distribution : comment éviter un monde où une poignée d’entreprises ou d’États captent l’essentiel des gains, laissant une large part de la population sans emploi stable ni filet de sécurité suffisant ? Autant de questions qui devraient conduire à réfléchir sérieusement à un « modèle économique post-IA ».

L’intelligence artificielle signe la fin du travail et de l’économie tels que nous les connaissons. En effet, l’IA va structurer différemment l’économie et la société, en modifiant la manière dont la valeur est créé et repartie. Depuis plusieurs années déjà, les signaux d’essoufflement du système économique local actuel se multiplient, révélant une fragilité structurelle profonde que la conjoncture actuelle ne fait qu’exacerber.

Les difficultés de trésorerie rencontrées par de nombreuses entreprises, l’érosion continue de leurs fonds propres et l’atonie persistante de l’investissement privé traduisent un tissu marchand et productif affaibli, incapable de se projeter sereinement dans l’avenir. Le secteur du commerce illustre à lui seul cette impasse : les centres-villes de Guadeloupe et de Martinique se vident inexorablement, victimes d’une double concurrence, celle des zones commerciales périphériques et celle, plus insidieuse encore, du e-commerce dont l’ombre portée menace désormais même les dernières poches de résistance que constituent les centres commerciaux et les zones commerciales et industrielles.

À cette crise économique endémique s’ajoute une situation financière publique devenue préoccupante, mais paradoxalement marginale dans le débat public. Depuis plus de vingt ans, les finances de certaines collectivités locales antillaises sont durablement installées dans le déficit, conséquence directe d’une dérive structurelle des dépenses de fonctionnement. Incapables de réformer en profondeur leur modèle de gestion notamment de la section de fonctionnement, les exécutifs locaux ont privilégié la solution la plus immédiate : l’augmentation continue des prélèvements obligatoires. Cette stratégie a atteint aujourd’hui ses limites politiques, économiques et sociales.

L’explosion des impôts et taxes locaux, en dépit de la suppression de la taxe d’habitation, pèse lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages déjà en butte à la vie chère, fragilise la compétitivité des entreprises, freine l’emploi et réduit l’attractivité des territoires. Le consentement à l’impôt s’érode dangereusement, tandis que les marges de manœuvre budgétaires se réduisent à peau de chagrin.

Dans ce contexte, le cadre macroéconomique national se durcit brutalement. Le temps du « quoi qu’il en coûte » est révolu. La France, confrontée à une dégradation rapide de ses finances publiques, n’a plus la capacité d’emprunter massivement pour soutenir l’économie et amortir les chocs sociaux. Les déclarations récentes du ministre de l’Économie et des Finances actent l’entrée dans une phase de contraintes budgétaires sévères qui s’imposeront à l’ensemble des territoires, y compris l’outre-mer.

Pour la Guadeloupe et la Martinique, cette évolution est lourde de conséquences, car elle remet en cause un modèle largement fondé sur la dépense publique, les transferts sociaux et la redistribution. Or, le changement de paradigme institutionnel et économique reste largement dépendant de décisions nationales de long terme. Le sous-investissement chronique dont souffrent les Antilles n’est pas une fatalité insulaire, mais le produit d’arbitrages politiques répétés qui ont sacrifié l’investissement productif au profit de la gestion du quotidien. Sans stratégie d’investissement massive, cohérente et durable — intégrant pleinement les leviers européens, la transition écologique, la résilience climatique et la montée en gamme des secteurs clés — les économies antillaises demeureront enfermées dans une stagnation durable, génératrice de fractures sociales toujours plus profondes.

C’est dans ce paysage déjà fragilisé que l’irruption de l’intelligence artificielle, est porteuse d’une rupture sociétale d’une ampleur inédite. Après la robotisation qui menaçait principalement les emplois manuels, l’IA générative s’attaque désormais au cœur même du travail cognitif. Les études internationales convergent vers un constat alarmant : une part significative des emplois de bureau est désormais fortement automatisable.

Selon l’Organisation internationale du travail, plus d’un tiers des tâches administratives sont très exposées à l’automatisation par l’IA, et près de 80 % le sont de manière intermédiaire. À l’échelle mondiale, plusieurs centaines de millions d’emplois pourraient être menacés, non pas par une crise cyclique, mais par une transformation structurelle du rapport au travail. Les territoires à faible revenu, comme ceux des Antilles, risquent de ne jamais voir émerger certains emplois administratifs qui, ailleurs, constituaient des relais de développement.

Cette mutation n’est pas neutre socialement. Les femmes, surreprésentées dans les métiers administratifs et de services, seront proportionnellement plus touchées que les hommes par l’automatisation des tâches cognitives. L’OIT alerte également sur une possible substitution des emplois à temps plein par des contrats précaires, à temps partiel ou de courte durée, accentuant la fragmentation du marché du travail.

Dans les sociétés antillaises, déjà marquées par un chômage structurel élevé et une forte dépendance à l’emploi public et parapublic, ces évolutions font peser un risque majeur d’obsolescence rapide des compétences, en particulier à l’horizon 2035. Dans les scénarios les plus sombres, une part significative de la population active pourrait se retrouver durablement exclue de l’emploi, ne survivant que grâce à un revenu universel d’existence versé par l’État, d’un montant à peine suffisant pour assurer une subsistance minimale.

Cette perspective n’est plus de la science-fiction. Elle est désormais prise au sérieux par les acteurs les plus avancés de la révolution technologique. Lorsque Shane Legg, le Chief AGI Scientist de Google DeepMind annonce recruter un économiste pour réfléchir à l’économie de l’après-intelligence artificielle générale, c’est bien la reconnaissance explicite que le modèle économique fondé sur l’échange « travail contre revenu » arrive à bout de souffle et sera très rapidement obsolète . 

L’IA avancée ne se contente pas d’améliorer la productivité ; elle modifie en profondeur la manière dont la valeur est créée, concentrée et redistribuée. Tout travail pouvant être effectué à distance, via un ordinateur et une connexion Internet, devient structurellement automatisable. Des pans entiers des emplois de bureau, de services et de back-office sont appelés à se contracter drastiquement, laissant subsister une élite réduite de travailleurs hautement qualifiés appuyés par des systèmes d’IA.

Dans un tel contexte, la Guadeloupe et la Martinique ne peuvent se contenter d’ajustements à la marge. Le modèle économique hérité de la départementalisation, fondé sur la dépense publique, l’importation massive et la protection sociale compensatrice, est profondément incompatible avec l’économie post-IA qui se dessine. Le véritable enjeu n’est plus seulement la création de richesse, mais sa répartition dans un monde où le travail humain devient partiellement optionnel.

Pour les Antilles, la question est existentielle : soit elles subissent ce basculement, au risque d’une marginalisation accrue et d’une dépendance renforcée aux transferts publics, soit elles anticipent et accompagnent ce changement de paradigme en repensant radicalement leurs priorités  économiques, sociales et institutionnelles. C’est en ce sens que bien qu’étant parfaitement conscient de n’avoir aucune prise sur les décisions politiques, nous réitérons notre avertissement sur l’inadéquation de l’autonomie de l’article 74 au vu des mutations induites par la révolution en marche .

À défaut, la rupture technologique en cours pourrait transformer une crise économique chronique en une crise institutionnelle et de civilisation, mettant à nu les limites d’un modèle économique et social à bout de souffle face à l’irrésistible avancée de l’intelligence artificielle qui devrait arriver à maturité en 2028.

An nou Pwan digad !

*Economiste et juriste en droit public 


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