Opinion. Pourquoi l’accord du Mercosur est une chance à saisir pour le développement économique des Antilles-Guyane ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’accord d’association entre l’Union européenne et le Mercosur, longtemps perçu en France hexagonale comme une menace pour certaines filières agricoles traditionnelles, pourrait paradoxalement constituer une opportunité stratégique majeure pour la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, à condition d’en changer radicalement la lecture et l’usage économique.

Dans ces territoires ultramarins, où le modèle économique hérité de la départementalisation repose historiquement sur l’importation massive de biens, la production agricole ainsi que la consommation subventionnée et un secteur tertiaire hypertrophié, l’ouverture commerciale avec l’Amérique du Sud peut devenir le levier d’un basculement vers un nouveau modèle économique productif fondé sur la transformation industrielle locale et la création de valeur ajoutée.

Le Mercosur regroupe des puissances agricoles mondiales, au premier rang desquelles le Brésil et l’Argentine, capables de produire en quantité et à des coûts très compétitifs des matières premières agricoles. L’accord conclu avec l’Union européenne, aujourd’hui en attente de ratification définitive assortie d’un protocole environnemental sur les normes , prévoit une suppression progressive de la quasi-totalité des droits de douane entre les deux blocs. Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par la fragilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales et la recherche de partenaires fiables, cet accord vise à sécuriser les échanges, diversifier les sources d’approvisionnement et renforcer les coopérations économiques durables. Mais pour les Antilles et la Guyane, l’enjeu dépasse largement la seule logique commerciale européenne traditionnelle.

La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane souffrent d’une double impasse agricole. D’un côté, la production locale, structurellement insuffisante, fragmentée, peu mécanisée et confrontée à des coûts de production élevés en dépit des subventions du POSEI, ne permet ni l’autosuffisance alimentaire ni l’émergence d’une filière agroalimentaire compétitive. De l’autre, l’importation quasi exclusive de produits finis en provenance de l’Hexagone et d’ailleurs alimente la vie chère, renforce la dépendance logistique et prive les territoires de toute montée en gamme industrielle. Dans ce cadre, continuer à penser le développement uniquement à partir de la production locale existante relève désormais du rêve et de l’illusion.

L’accord du Mercosur ouvre la possibilité d’un schéma économique inédit pour ces territoires : importer des matières premières agricoles sud-américaines à coûts maîtrisés, les transformer localement dans des unités agroalimentaires modernes, automatisées et compétitives, afin de répondre à deux objectifs complémentaires. Le premier consiste à alimenter le marché local en produits transformés à des prix plus accessibles, contribuant directement à la lutte contre la vie chère et à la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations métropolitaines. Le second vise l’exportation vers l’Europe de produits tropicaux finis à forte valeur ajoutée, transformés sous normes européennes, bénéficiant de labels de qualité, de traçabilité et, le cas échéant, d’indications géographiques protégées.

Un tel modèle permettrait de repositionner la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane comme des plateformes agro-industrielles régionales, au carrefour de l’Europe et de l’Amérique du Sud, rompant avec la logique purement consumériste héritée de la départementalisation. Il ne s’agirait plus de concurrencer frontalement les agricultures sud-américaines sur la production primaire, combat perdu d’avance, mais de capter la valeur dans la transformation, le conditionnement, l’innovation alimentaire et la logistique, là où se concentrent aujourd’hui les marges et l’emploi qualifié.

Cette perspective prend une résonance particulière dans le contexte du nouvel ordre mondial, de la révolution de l’intelligence artificielle et de la dégradation rapide des finances publiques françaises. L’IA va très prochainement bouleverser  profondément le socle économique des territoires antillais, en particulier le secteur tertiaire, pilier historique de l’emploi public depuis la départementalisation. L’automatisation des tâches administratives, comptables, juridiques et commerciales menace directement l’assiette fiscale qui finance le modèle social local, fondé sur les revenus du travail, les charges sociales et l’octroi de mer. Cette « mort invisible » du modèle social de la départementalisation, encore largement sous-estimée, rend inéluctable une réduction future de la dépense publique et des transferts financiers.

Dans ce contexte, la fin progressive du modèle économique assisté ne doit pas être subie mais anticipée. La création d’une filière agroalimentaire régionale adossée à l’accord du Mercosur offrirait un puissant amortisseur économique et social. Elle permettrait de recréer des emplois productifs, industriels et logistiques, moins exposés à l’automatisation totale, tout en générant de nouvelles bases fiscales fondées sur la production réelle et l’exportation. Elle offrirait également des débouchés à la formation professionnelle et à la reconversion des travailleurs impactés par la révolution numérique.

Loin d’être une menace pour les Antilles, l’accord du Mercosur peut ainsi devenir l’un des instruments de leur réinvention économique, à condition de rompre avec une vision idéologique défensive et hexagonalo-centrée des échanges commerciaux. Il suppose une volonté politique forte à savoir la création d’une grande région Antilles- Guyane directement rattachée institutionnellement à l’Union Européenne , des investissements structurants dans les infrastructures portuaires, énergétiques et industrielles, ainsi qu’une stratégie claire d’intégration régionale choisie et maîtrisée. Mais il offre surtout une perspective crédible de sortie du modèle colonial de comptoir et de dépendance, en ouvrant la voie à un développement fondé sur la production, la transformation et l’exportation, seule réponse durable aux bouleversements économiques, technologiques et budgétaires qui s’annoncent.

À l’heure où la question de la crise de la dette et l’intelligence artificielle fragilise les fondements du modèle social de la départementalisation et où l’austérité budgétaire devient une perspective quasi certaine, refuser d’explorer cette opportunité reviendrait à s’accrocher à un modèle à bout de souffle. L’accord du Mercosur, s’il est intelligemment approprié par la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, pourrait au contraire marquer le point de départ d’un nouveau cycle de développement productif, plus autonome, plus résilient et mieux arrimé aux réalités économiques du XXIᵉ siècle.

« Nómm ka di san fè, bondié ka fè san di »

Littéralement :  L’homme le dit sans le faire, le bon Dieu le fait sans le dire

Moralité :  Aide toi et le ciel t’aidera

*Economiste et juriste en droit public 

Facebook
Twitter
LinkedIn
WhatsApp
Email

Actualité

Politique

Economie

CULTURE

LES BONS PLANS​

KARIB'Archives

Rechercher un article par mot clé dans nos archives à partir de 2020

DERNIERES INFOS

LE TOP KARIB'INFO