Ce que les chiffres révèlent (et ne révèlent pas) sur le lien entre crise économique et criminalité en Haïti.
Il y a des réalités que l’on connaît d’instinct avant même de les mesurer. Tout Haïtien sait que la misère nourrit la violence. Mais entre le savoir et le démontrer, il y a l’espace de la rigueur. Cette étude tente d’occuper cet espace. En soumettant 17 années de données (2007–2023) à six modèles économétriques, elle quantifie ce que beaucoup pressentent : l’effondrement économique d’Haïti et l’explosion de sa violence ne sont pas deux crises parallèles. Elles sont liées. Et cette mesure porte en elle un appel à l’action.
Pourquoi mesurer ce que l’on sait déjà ?
Parce qu’une intuition, même juste, ne suffit pas à orienter des politiques publiques. L’économiste Gary Becker avait formalisé cette intuition dès 1968 : quand l’économie légale n’offre plus de revenus décents, le basculement vers l’économie criminelle cesse d’être un choix moral pour devenir un calcul rationnel. Fajnzylber, Lederman et Loayza (2002) ont ensuite montré, sur des dizaines de pays, que faible croissance et inégalités sont statistiquement associées à des taux d’homicides plus élevés. Soares (2004) a confirmé que le niveau de développement économique est l’un des meilleurs prédicteurs des différences internationales de criminalité.
Mais Haïti n’est pas un point parmi d’autres sur un nuage de données. Haïti est un cas extrême : un pays dont le PIB recule depuis six ans, où plus aucun élu n’exerce de mandat depuis janvier 2023, où 300 gangs se disputent le territoire. Peut-on, dans un tel contexte, isoler l’effet propre de l’économie sur la violence ? Peut-on dire combien de morts « coûtent » un point d’inflation ? La réponse honnête est : pas complètement. Mais partiellement, oui. Et cette partie mérite d’être entendue.
La méthode : six modèles pour une question
Nous avons construit une base de données de 17 observations annuelles couvrant la période 2007 à 2023, à partir des World Development Indicators de la Banque mondiale et des statistiques d’homicides de l’ONUDC. Six variables ont été retenues : le taux d’homicides, la croissance du PIB, le PIB par habitant en dollars constants, le chômage estimé par l’OIT, l’inflation et les transferts de la diaspora.
Pour ne pas dépendre d’un seul cadre d’analyse, nous avons estimé six modèles différents, de la régression simple au modèle autorégressif, en passant par des transformations logarithmiques et l’inclusion de retards temporels. Le principe est celui du test de robustesse : si une même conclusion apparaît malgré des hypothèses différentes, elle est probablement solide. Les erreurs-types ont été corrigées par la méthode de White (HC1), une correction technique qui garantit la fiabilité des résultats lorsque la variabilité des données n’est pas constante dans le temps, un problème confirmé par le test de Breusch-Pagan dans nos données.
Ce que les chiffres révèlent
Quand le revenu s’effondre, la mort suit
Le résultat central est brutal dans sa clarté. Notre modèle le plus performant (M6, dit log-log) explique 90 % de la variation du taux d’homicides sur la période. Le coefficient central est une élasticité de −7,31, significative au seuil de 1 %. En langage simple : chaque fois que le revenu par habitant baisse de 1 %, le taux d’homicides augmente d’environ 7,3 %.
Mettons cela en perspective. Entre 2018 et 2023, le PIB par tête haïtien est passé de 1 437 à 1 219 dollars, soit une chute de 15 %. Le modèle prédit, pour cette chute seule, un quasi-triplement des homicides. Dans les faits, ils ont été multipliés par six. L’écart est instructif : la détérioration économique explique environ la moitié de l’explosion de la violence. L’autre moitié échappe au modèle. Elle porte des noms que les équations ne savent pas écrire : effondrement institutionnel, prolifération des gangs, impunité totale, trafic d’armes.
Mais arrêtons-nous un instant sur ce que cette « moitié » signifie concrètement. En 2024, l’OHCHR a documenté 5 601 personnes tuées par la violence des gangs. Si notre modèle est correct, près de 2 800 de ces morts sont statistiquement associées à l’appauvrissement du pays. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des êtres humains pour qui l’effondrement du pouvoir d’achat a, directement ou indirectement, fermé toutes les portes sauf celle de la violence.
Tableau 1. Synthèse des résultats des principaux modèles
| Modèle | R² | Coefficient clé | Interprétation | p-value |
| M6 – Log-log (PIB/hab) | 0,90 | −7,31 | Élasticité | < 0,01 |
| M5 – Autorégressif (ADL) | 0,88 | ρ = 2,56 | Persistance | 0,006 |
| M2 – Log-linéaire | 0,74 | −0,11 (PIB) | Semi-élast. | 0,001 |
| M1 – OLS base | 0,70 | −1,62 (PIB) | Niveau | 0,011 |
Lecture : un R² de 0,90 signifie que le modèle explique 90 % de la variation observée. Une p-value inférieure à 0,05 (en rouge) indique un résultat peu susceptible d’être dû au hasard.
L’inflation tue, avec un an de retard
Nous avons appliqué un test dit de « Granger ». Ce test pose une question précise : les valeurs passées d’une variable améliorent-elles la prédiction d’une autre, au-delà de ce que cette dernière peut prédire d’elle-même ? Il ne démontre pas la causalité, mais établit une précédence temporelle : A vient systématiquement avant B.
Le résultat est net : l’inflation est la seule variable qui passe ce test, avec un retard d’un an (F = 5,86, p = 0,034). Ni la croissance du PIB, ni le chômage n’y parviennent. Quand l’inflation augmente une année, les homicides augmentent l’année suivante.
Tableau 2. Résultats du test de Granger (variable cible : taux d’homicides)
| Variable → Homicides | Retard | F-stat | p-value | Granger-cause ? |
| Croissance PIB | 1 an | 0,182 | 0,678 | Non |
| Chômage | 1 an | 2,137 | 0,172 | Non |
| Inflation | 1 an | 5,857 | 0,034 | Oui |
| Inflation | 2 ans | 2,065 | 0,189 | Non |
Lecture : seule l’inflation présente une p-value inférieure à 0,05, signe qu’elle améliore significativement la prédiction des homicides avec un an de décalage.
Il faut mesurer ce que ce résultat implique. L’inflation n’est pas une force abstraite. En Haïti, elle a un visage très concret : c’est la mère de Cité Soleil qui ne peut plus acheter du riz. C’est l’adolescent de Martissant dont le dernier repas remonte à hier. L’inflation alimentaire a atteint 49,3 % en janvier 2023 selon l’IHSI. Les ménages haïtiens consacrent 70 % de leur budget à se nourrir. Quand les prix doublent, ce n’est pas le superflu qui disparaît, c’est la survie qui est en jeu. Et quand la survie est en jeu, les gangs n’ont aucun mal à recruter. L’UNICEF estime que 30 à 50 % des combattants des groupes armés sont des enfants.
La chronologie confirme la séquence avec une précision troublante. En 2018, inflation à 18,7 % après la tentative de suppression des subventions au carburant. « Peyi lòk » en 2019. Homicides en hausse en 2020. En 2022, inflation à 34 %, blocage de Varreux par le G9, inflation alimentaire au-delà de 44 %. En 2023, le taux d’homicides explose à 41,2 pour 100 000. Chaque poussée inflationniste est suivie, un an plus tard, d’une vague de sang. Ce n’est plus seulement un résultat statistique. C’est un avertissement.
La violence s’auto-alimente : la spirale
Le modèle autorégressif (M5) pose une question supplémentaire : la violence a-t-elle sa propre inertie, indépendamment de l’économie ? Le coefficient de persistance atteint ρ = 2,56 (p = 0,006). Un coefficient supérieur à 1 indique un processus explosif : chaque niveau de violence engendre un niveau supérieur l’année suivante. C’est la formalisation mathématique d’un cercle vicieux que vivent des millions d’Haïtiens.
Les faits le confirment. Assassinat de Moïse en 2021, vide de pouvoir, expansion des gangs, impunité, mouvement vigilantiste Bwa Kale, fusion des coalitions en Viv Ansanm, offensive coordonnée contre les prisons et l’aéroport en 2024. Le taux d’homicides triple en deux ans : 14,2 puis 19,0 puis 41,2. Puis 5 601 morts en 2024. La violence ne se contente pas de persister. Elle accélère.
Les transferts de la diaspora : le rempart ambigu
Les transferts de fonds de la diaspora sont passés de 12,4 % du PIB en 2010 à 22,5 % en 2020, faisant d’Haïti l’un des pays les plus dépendants au monde de ces flux. Le modèle trouve un coefficient négatif mais non significatif (β = −0,75, p = 0,157) : les transferts semblent atténuer la violence, mais sans atteindre le seuil de significativité.
Derrière cette ambiguïté statistique se cache un drame humain. D’un côté, ces transferts sont une question de vie ou de mort pour des millions de ménages. De l’autre, leur forte corrélation avec l’inflation (+0,80) révèle un mécanisme pervers : ces dollars injectent de la demande dans une économie asphyxiée (ports bloqués, routes coupées, entrepôts pillés), alimentant la hausse des prix. Pire : les gangs prélèvent des « taxes » sur ces transferts dans les quartiers qu’ils contrôlent. La diaspora se saigne pour maintenir ses proches en vie, et une partie de cet effort finit, mécaniquement, par financer la machine qui les menace.
Ce que les chiffres ne disent pas
Un travail scientifique sérieux ne se juge pas seulement à la force de ses résultats, mais à l’honnêteté avec laquelle il expose ses faiblesses. Cette étude en comporte cinq.
Un échantillon trop petit. Dix-sept observations annuelles permettent de dégager des tendances, pas de les graver dans le marbre. Les tests de stationnarité (Dickey-Fuller) révèlent que la plupart de nos séries suivent une tendance plutôt que de fluctuer autour d’une moyenne stable. Deux séries qui montent en même temps peuvent sembler corrélées sans l’être, un piège que les économètres appellent « régression fallacieuse ». Nos modèles logarithmiques et dynamiques réduisent ce risque sans l’éliminer.
L’État absent du modèle. C’est la limite la plus grave. Nos équations ne contiennent aucune mesure de l’effondrement institutionnel : zéro élu, justice paralysée, prisons à 331 % de capacité, 85 % de détenus en préventive. Intégrer un indicateur de capacité étatique ferait probablement baisser les coefficients économiques. Une partie de ce que nous attribuons à l’économie capture, indirectement, la déliquescence de l’État. C’est le « biais de variable omise ».
Un chômage fantôme. Le coefficient négatif du chômage semble paradoxal. Mais la donnée OIT ne varie qu’entre 13,7 et 16,8 % sur toute la période, alors que l’informel représente plus de 90 % de l’emploi et que 90 % de la population vit dans la pauvreté. La baisse du chômage officiel ne signifie pas que les gens travaillent : elle signifie qu’ils ont cessé de chercher.
Corrélation n’est pas causalité. Le test de Granger montre une précédence temporelle, pas un lien causal au sens strict. Pour y parvenir, il faudrait des variables instrumentales ou des données désagrégées par département.
Ce que les morts ne racontent pas. Le taux d’homicides ne capte qu’une fraction de la catastrophe. En 2024, l’OHCHR documente aussi 2 212 blessés, 1 494 enlevés, 315 lynchages. L’UNICEF rapporte 500 000 enfants déplacés, un décuplement de la violence sexuelle contre les mineurs. 42 % des établissements de santé de la capitale sont fermés. Nos modèles mesurent les homicides. Ils ne mesurent ni les viols, ni les enfants qui ne seront jamais scolarisés, ni les vies détruites sans que la mort ait été nécessaire.
Tableau 3. Portée et angles morts de l’analyse
| Ce que les modèles captent | Ce que les modèles ne captent pas |
| Effondrement du PIB par habitant (R² = 0,90)Inflation comme mécanisme temporel (Granger, p = 0,034)Auto-renforcement de la violence (ρ = 2,56)Contraction du commerce extérieur | Effondrement institutionnel (zéro élu, impunité totale)Dynamique autonome des gangs (50 à 300+ groupes)Trafic d’armes (270 000 à 500 000 armes illégales)Instrumentalisation politique de la violenceChocs naturels et sanitaires (séismes, choléra, COVID) |
Le triangle infernal
Les chiffres dessinent un triangle dont Haïti est prisonnier. Premier côté : l’effondrement économique, six années de contraction du PIB, une dépression sans équivalent dans l’hémisphère occidental. Deuxième côté : l’effondrement institutionnel, zéro élu, zéro justice, zéro redevabilité. Troisième côté : la dynamique criminelle auto-alimentée, 300 gangs, des enfants-soldats, une économie de la rançon.
Notre analyse capte un côté de ce triangle, le lien économie-violence, avec une précision que les limites de l’étude ne parviennent pas à invalider. Mais elle nous rappelle aussi, par ses propres lacunes, que l’économie seule n’explique pas tout. Stabiliser l’inflation et relancer le revenu par habitant sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes, à la réduction de la violence. Sans stabilisation économique, aucune stratégie sécuritaire ne sera durable. Mais sans reconstruction institutionnelle, aucune stabilisation économique ne sera possible.
L’IPC estime que 5,4 millions d’Haïtiens, près de la moitié de la population, sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Six mille sont au stade de la famine. 1,4 million sont déplacés. Derrière chaque coefficient de notre modèle, il y a cette réalité. Les équations ne pleurent pas. Mais les chiffres qu’elles produisent sont un cri.























