PAR JEAN-MARIE NOL*
Aujourd’hui, le temps de l’effondrement du régime semble compté pour Cuba, car les Cubains de tous horizons se mettent en mode survie, faisant face à un blocus énergétique avec pour conséquence des coupures d’électricité apparemment interminables et à la flambée des prix des denrées.
Au large de la Floride, à seulement 150 kilomètres des côtes américaines, Cuba apparaît aujourd’hui comme le laboratoire d’une nouvelle forme de domination internationale, et le futur exemple d’un scénario inédit de recolonisation. Aucun pétrolier n’y serait entré pour ravitailler l’île depuis le 9 janvier, conséquence d’un blocus énergétique de facto attribué à Washington. L’asphyxie progressive du secteur touristique – deuxième source de devises de l’île après l’exportation de services médicaux – menace près de 300 000 emplois. D’ailleurs Air France annonce suspendre ses vols en direction de Cuba à partir de fin mars, en raison des pénuries de carburant sur l’île.
D’autres compagnies aériennes devraient suivre et signer la mort du tourisme à Cuba. Fragilisée par la pandémie puis par le durcissement des sanctions américaines, l’économie cubaine se retrouve prise dans un étau financier et énergétique qui dépasse la seule logique bilatérale. Pour de nombreux observateurs, il s’agit moins d’un simple épisode de tension que d’un signal fort : celui d’une ère où la domination ne passe plus par l’occupation militaire classique, mais par la pression économique systémique et la supériorité technologique.
La séquence récente illustre ce basculement. La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines début janvier, suivie de l’arrêt par Venezuela – sous pression de Washington – des livraisons de pétrole vers La Havane, a ravivé les tensions entre Cuba et les États-Unis. Washington invoque la « menace exceptionnelle » que représenterait l’île pour sa sécurité nationale. Mais derrière l’argument sécuritaire se dessine une stratégie assumée de changement de régime par l’asphyxie économique et financière. À cette stratégie d’asphyxie énergétique et financière s’ajoute un levier moins spectaculaire mais tout aussi déterminant : la pression diplomatique exercée par les États-Unis sur les pays de la Caraïbe et d’Amérique du Sud afin de limiter, voire d’interdire, le recours aux médecins cubains.
Depuis plusieurs décennies, Cuba a fait de l’exportation de services médicaux l’un des piliers de son économie. Des dizaines de milliers de professionnels de santé ont été déployés en Amérique latine, en Afrique et dans les Caraïbes, constituant pour La Havane sa première source de devises devant le tourisme. Cette diplomatie sanitaire, souvent saluée pour son efficacité dans les zones rurales ou défavorisées, représente aussi un outil d’influence internationale majeur pour l’île.
Or, Washington considère ces missions médicales comme un instrument politique du régime cubain et dénonce régulièrement des conditions de travail assimilées à du travail forcé. Sous l’administration américaine, plusieurs gouvernements de la région ont été encouragés à revoir, suspendre ou ne pas renouveler leurs accords de coopération médicale avec La Havane. Au Brésil, la fin du programme « Mais Médicos » en 2018 avait déjà marqué un tournant, privant Cuba d’importantes recettes.
En Équateur et en Bolivie, des changements politiques ont également conduit à la réduction des missions cubaines. Dans plusieurs États caribéens dépendants de l’aide américaine ou soucieux de préserver leurs relations commerciales avec les États-Unis, la pression est plus diffuse mais réelle : accepter des brigades médicales cubaines peut exposer à des tensions diplomatiques ou à des mesures de rétorsion économique directes.
L’enjeu dépasse la seule question sanitaire. En s’attaquant à l’exportation de services médicaux, Washington vise l’un des rares secteurs dans lesquels Cuba dispose d’un avantage comparatif compétitif et d’une capacité d’influence. La stratégie consiste à tarir progressivement les flux de devises qui permettent au régime de financer ses importations et de maintenir un minimum de stabilité sociale. Après l’énergie et le tourisme, la santé devient ainsi un champ de bataille géopolitique.
La pression ne prend pas la forme d’un embargo naval spectaculaire, mais d’un travail diplomatique et réglementaire visant à dissuader les partenaires de coopérer avec La Havane.
Cette offensive s’inscrit pleinement dans la logique d’une recolonisation économique indirecte. Il ne s’agit pas de conquérir un territoire, mais de restreindre son autonomie financière en limitant ses marges de manœuvre extérieures. Les pays caribéens et sud-américains, souvent dépendants des échanges avec les États-Unis, se retrouvent placés devant un dilemme : préserver leurs relations avec la première puissance mondiale ou maintenir une coopération médicale qui répond parfois à des besoins sanitaires cruciaux.
Ce jeu d’influences renforce l’asymétrie régionale et illustre la capacité d’une grande puissance à structurer les choix politiques de ses voisins par la contrainte économique. Ce nouvel avatar de l’impérialisme qui se nourrit de la mort du droit international et de la remise en cause du multilatéralisme risque fort de faire florès dans le monde entier dans les prochaines années, et exacerber les tensions géopolitiques et promouvoir l’émergence de régimes autoritaires .
Dans cette perspective, la diplomatie médicale cubaine apparaît comme une cible stratégique centrale. En cherchant à en réduire la portée, les États-Unis ne se contentent pas d’affaiblir un adversaire idéologique ; ils contribuent à redessiner les équilibres de souveraineté dans la Caraïbe et en Amérique latine. L’asphyxie financière ne passe plus seulement par les flux de pétrole ou les circuits bancaires, mais par la restriction des échanges humains et professionnels.
La médecine, jadis vecteur de solidarité internationale, devient à son tour un instrument de la rivalité des puissances et un maillon supplémentaire dans la chaîne d’une domination économique qui se veut sans occupation visible, mais aux effets profondément structurants.
L’objectif n’est plus d’envahir, mais d’épuiser. Plus besoin de débarquement massif lorsque les circuits financiers, énergétiques et commerciaux peuvent être verrouillés à distance.
Une explication inédite de ce changement de la géopolitique provenant de la Guadeloupe sous un angle d’analyse économique, mais non sous le prisme idéologique, et qui avance une thèse provocatrice et inédite : le cycle historique de la décolonisation territoriale touche à sa fin, avec en perspective l’altération de la notion même de nationalisme . La chute très probable du régime Cubain devrait provoquer une onde de choc traumatisante à l’instar de la disparition des idéologies après l’épisode de la chute du mur de Berlin, auprès des communistes et nationalistes des Antilles-Guyane. Incontestablement c’est la notion même de nationalisme qui interroge le futur des luttes pour l’émancipation des peubles dominés par une politique coloniale à l’instar de la Palestine.
Nul doute que nous sommes en présence d’un phénomène d’acmé d’un déni d’humanisme . Après les indépendances formelles du XXᵉ siècle, forgé par un discours nationaliste et de résistance identitaire, un nouveau type de domination émergerait, fondé non plus sur l’administration directe, mais sur la maîtrise technologique et la coercition économique . Autrefois, l’empire s’incarnait dans des garnisons, des gouverneurs et des compagnies coloniales. Aujourd’hui, il s’incarne dans des algorithmes, des satellites et des plateformes numériques. La guerre change de nature : elle quitte le sol pour investir le code de l’intelligence artificielle .
Ce déplacement stratégique s’observe également au Moyen-Orient et en Amérique latine. En Iran comme au Venezuela, les sanctions financières, les restrictions technologiques et les cyberattaques complètent ou remplacent les affrontements directs. Les opérations israéliennes ciblant des dirigeants du Hamas ou du Hezbollah illustrent une logique dite de « décapitation » : neutraliser les têtes pensantes grâce au renseignement satellitaire, à l’analyse algorithmique, à la géolocalisation et aux drones de précision.
La domination ne nécessite plus nécessairement une occupation durable ; elle peut s’exercer par des frappes ponctuelles mais décisives, capables de désorganiser un appareil d’État ou une organisation armée.
Nous assistons ainsi à la naissance d’une « guerre algorithmique ». Les décisions militaires sont de plus en plus assistées par l’intelligence artificielle. Les frappes ciblées s’appuient sur la collecte massive de données et leur traitement en temps réel. L’anticipation devient une arme stratégique. Celui qui voit avant l’autre, qui calcule plus vite, qui croise mieux les informations, dispose d’un avantage déterminant. La puissance se mesure désormais à la capacité de surveiller, d’influencer et de frapper à distance avec précision.
Cette mutation redéfinit la notion même de souveraineté. Un État technologiquement dépendant – pour ses réseaux de télécommunication, ses infrastructures numériques, ses systèmes bancaires ou sa cybersécurité – devient structurellement vulnérable. La maîtrise du code, des normes techniques et des flux de données permet d’exercer une contrainte invisible mais redoutable. Couper l’accès à un système de paiement international, bloquer des composants stratégiques, restreindre l’usage de logiciels essentiels : autant d’actes qui peuvent paralyser une économie sans qu’un seul soldat ne franchisse une frontière.
La hiérarchie mondiale s’en trouve bouleversée. Les nations qui dominent l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, l’espace et la cybersécurité définissent les règles du jeu. Elles imposent des standards technologiques, structurent les alliances et réduisent la marge de manœuvre des États moins équipés. L’inégalité internationale ne repose plus seulement sur l’accès aux matières premières, mais sur la capacité à produire et contrôler l’innovation. Ce déséquilibre crée une dépendance qui rappelle, sous une forme modernisée, les anciennes relations centre-périphérie.
Dans ce contexte, le cas cubain prend valeur de symbole. L’absence de ravitaillement par les pétroliers, l’assèchement du tourisme, la pression financière ne sont pas seulement des épisodes conjoncturels ; ils illustrent la capacité d’une grande puissance à utiliser l’économie comme levier politique. La domination ne s’affiche plus par des drapeaux plantés sur un territoire, mais par la maîtrise des flux énergétiques, des circuits bancaires et des technologies critiques. C’est une recolonisation sans colon, une emprise sans administration directe, une contrainte sans occupation visible.
L’idée centrale qui émerge est vertigineuse : la décolonisation territoriale du XXᵉ siècle pourrait céder la place à une nouvelle forme de domination mondiale fondée sur la supériorité technologique. Les algorithmes remplaceraient les garnisons, les sanctions financières tiendraient lieu de blocus navals, les drones et les cyberattaques se substitueraient aux expéditions militaires. Dans cette configuration, les États qui ne maîtrisent pas les technologies stratégiques risquent de devenir dépendants de ceux qui contrôlent les infrastructures numériques et les systèmes d’armes avancés.
Reste une question fondamentale : cette évolution est-elle inéluctable ou peut-elle être régulée par un nouveau droit international adapté aux réalités technologiques ? Car si la recolonisation est devenue invisible, elle n’en est pas moins structurante. Elle façonne les équilibres géopolitiques, redessine les rapports de force et interroge la promesse d’égalité souveraine inscrite dans la Charte des Nations unies.
À l’ombre des satellites et des serveurs, le monde entre peut-être dans une ère où la puissance se mesure moins en kilomètres carrés qu’en lignes de code de l’intelligence artificielle , et où la liberté des peuples dépend autant de leur indépendance numérique que de leur indépendance politique qui devient formelle à l’ère des empires impérialistes .
*Economiste et juriste en droit public


























