Opinion. La guerre en Iran est une épée de Damoclès pour les agriculteurs de la Guadeloupe

PAR JEAN-MARIE NOL*

La guerre qui s’installe durablement au Moyen-Orient, autour de l’Iran, pourrait avoir des répercussions bien au-delà des champs de bataille et des équilibres géopolitiques régionaux.

À des milliers de kilomètres de Téhéran et du détroit d’Ormuz, les agriculteurs de la Guadeloupe pourraient se retrouver parmi les premières victimes économiques d’un conflit qui menace les flux énergétiques mondiaux et, par ricochet, l’équilibre déjà fragile des économies agricoles ultramarines.

Derrière les images de tensions militaires et de diplomatie sous pression, c’est en effet toute la chaîne mondiale des intrants agricoles — énergie, gaz, engrais — qui risque d’être déstabilisée, exposant les exploitations agricoles des Antilles françaises à une nouvelle tempête économique.

Le point névralgique de cette menace se situe dans une zone stratégique du commerce énergétique mondial : le détroit d’Ormuz. Par ce passage maritime étroit transite près de 20 % du pétrole consommé sur la planète. Toute escalade militaire ou toute perturbation durable dans cette zone pourrait entraîner une flambée du prix du baril, provoquant un effet domino sur l’ensemble des secteurs dépendants de l’énergie.

L’agriculture, qui repose fortement sur les hydrocarbures et sur le gaz naturel pour la production d’engrais, serait l’un des premiers secteurs touchés. Dans un monde agricole déjà soumis à la volatilité des marchés et aux aléas climatiques, une hausse brutale des coûts énergétiques pourrait bouleverser les équilibres économiques les plus précaires.

Pour les agriculteurs de Guadeloupe , cette menace prend une dimension particulière. Contrairement à certaines grandes régions agricoles continentales qui disposent de marges d’adaptation ou d’économies d’échelle, l’agriculture antillaise repose sur des exploitations souvent petites, fortement dépendantes des importations et déjà fragilisées par des coûts de production structurellement élevés. 

Le secteur tient en grande partie grâce aux subventions publiques et aux mécanismes de soutien européens et nationaux. Dans ce contexte, la moindre hausse des intrants peut rapidement transformer une activité déjà fragile en exploitation déficitaire.

La question des engrais constitue précisément l’un des points de tension majeurs. La production d’engrais azotés dépend très largement du gaz naturel, ressource dont le prix est étroitement lié aux fluctuations du marché énergétique mondial. Or la Guadeloupe importe la quasi totalité de ses engrais azotés, ce qui la rend particulièrement vulnérable aux perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales. Si le conflit au Moyen-Orient venait à perturber la production ou le transport de gaz dans la région, le coût des engrais pourrait rapidement s’envoler, aggravant la pression sur les exploitations agricoles.

Le Moyen-Orient occupe en effet une place centrale dans la production mondiale d’intrants agricoles. Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Iran ou encore le Koweït figurent parmi les principaux exportateurs d’engrais azotés et phosphatés. Toute instabilité politique ou militaire dans cette région peut donc avoir des conséquences immédiates sur l’équilibre des marchés agricoles mondiaux. Une interruption partielle de la production, une difficulté logistique ou même une simple anticipation des marchés suffit parfois à déclencher une flambée des prix.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que d’autres facteurs viennent déjà fragiliser les approvisionnements européens. L’Union européenne a en effet instauré une surtaxe sur certains engrais en provenance de Russie et de Biélorussie, notamment l’urée, l’ammonitrate et certains engrais liquides. Cette décision, motivée par des considérations géopolitiques liées à la guerre en Ukraine, contribue indirectement à restreindre les sources d’approvisionnement et à maintenir une pression haussière sur les prix.

L’Europe, et donc ses territoires ultramarins, se retrouvent ainsi prises dans un double étau : d’un côté la réduction de certaines importations à l’Est, de l’autre les incertitudes croissantes au Moyen-Orient.

Pour les agriculteurs, la menace la plus redoutée est celle que les économistes appellent « l’effet ciseau ». Ce phénomène survient lorsque les coûts de production augmentent plus rapidement que les prix de vente des produits agricoles.

Dans un tel scénario, même des exploitations performantes peuvent se retrouver en difficulté, car chaque récolte devient moins rentable que la précédente. Aux Antilles, où les filières agricoles — banane, canne à sucre, melons , maraîchage ou élevage — fonctionnent déjà avec des marges très serrées, un tel déséquilibre pourrait provoquer une vague de fragilisation économique.

Les conséquences pourraient dépasser largement le seul cadre des exploitations agricoles. Et même, en étant déjà affaiblie  , l’agriculture reste un pilier social et territorial en Guadeloupe . Elle structure des paysages, maintient une activité dans les zones rurales et contribue à l’approvisionnement alimentaire local, ainsi qu’à la balance commerciale.

Si la hausse des intrants venait à rendre certaines productions non rentables, c’est toute la question de la souveraineté alimentaire des territoires qui se poserait avec plus d’acuité. Une baisse de la production locale entraînerait mécaniquement une augmentation des importations alimentaires, accentuant encore la dépendance extérieure de l’île.

Dans ce contexte incertain, les agriculteurs apparaissent une fois de plus comme les sentinelles involontaires des turbulences nationales et internationales. Entre hausse des coûts logistiques, incertitudes sur les intrants et volatilité des prix de l’énergie, ils se retrouvent en première ligne d’une guerre qui se joue pourtant à des milliers de kilomètres de leurs exploitations.

En Guadeloupe, où l’agriculture lutte déjà pour maintenir son équilibre face aux contraintes économiques, climatiques et structurelles, la crise iranienne pourrait ainsi devenir le catalyseur d’une nouvelle épreuve. Une preuve supplémentaire que dans un monde globalisé, même les terres les plus éloignées des zones de conflit ne sont jamais réellement à l’abri des secousses de la géopolitique.

*Economiste et juriste en droit public 

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