PAR JEAN-MARIE NOL*
Le débat sur l’autonomie comme facteur incontournable du développement de la production locale en Guadeloupe et Martinique s’appuie sur un raisonnement qui est d’ores et déjà biaisé du fait d’un postulat de départ totalement erroné sur le plan de la nouvelle doctrine économique.
Cette approche des élus locaux partisans de l’autonomie semble vouloir nous enfoncer dans une impasse, dans la mesure où il s’accompagne de plus en plus d’un discours récurrent selon lequel la clé du développement économique résiderait avant tout dans une augmentation progressive de la production agricole locale afin de réduire la dépendance aux importations. Cette idée propagée par les élus, et largement partagée dans le débat public, apparaît séduisante puisqu’elle répond à une aspiration légitime à davantage de souveraineté économique.
Pourtant, elle repose sur un profond malentendu quant aux véritables mécanismes du développement économique dans les petites économies insulaires ouvertes. Confondre autonomie politique, autonomie économique voire productive et développement économique risque d’orienter les futurs choix institutionnels vers une stratégie qui, malgré de bonnes intentions, conduirait à une impasse totale en matière de développement .
Pourtant le constat dressé par les responsables politiques est incontestable. La production locale ne couvre qu’environ un cinquième de la consommation martiniquaise et la dépendance vis-à-vis des importations demeure extrêmement élevée. L’objectif de renforcer cette production est donc parfaitement légitime. En revanche, la manière d’y parvenir soulève de nombreuses interrogations.
Les scénarios proposés, notamment dans le cadre du projet « Martinique 2050 », reposent essentiellement sur le renforcement progressif des filières existantes, le développement agricole, l’autonomie énergétique, la modernisation des infrastructures et la montée en puissance de quelques activités industrielles locales selon un calendrier qui s’étalerait jusqu’en 2050.
Une telle approche traduit une vision linéaire du développement qui semble ignorer les profondes mutations économiques et technologiques actuellement à l’œuvre dans le monde.
L’idée selon laquelle l’économie antillaise pourrait bâtir une véritable industrie de transformation à partir de sa seule production agricole actuelle relève d’une hypothèse extrêmement fragile et qui pervertie l’idée même de changement de modèle économique . Toutes les grandes filières agricoles des Antilles connaissent aujourd’hui des difficultés structurelles : baisse des surfaces cultivées, manque de main-d’œuvre, vieillissement des exploitants, concurrence internationale, coûts de production élevés, contraintes foncières et environnementales.
L’agriculture traditionnelle traverse une crise profonde qui ne semble plus relever d’une difficulté passagère mais d’un phénomène structurel. Les filières historiques perdent progressivement leur capacité à jouer le rôle de moteur économique. Qu’il s’agisse du maraîchage, de l’élevage, de la canne, des fleurs ou des productions fruitières, aucune ne dispose aujourd’hui de la masse critique suffisante pour alimenter un puissant appareil industriel capable de satisfaire le marché intérieur tout en développant des exportations significatives.
C’est précisément là que réside le grand malentendu. Beaucoup continuent de penser que la production locale signifie nécessairement produire localement les matières premières agricoles avant de les transformer. C’est là une vue de l’esprit , car la régression de l’agriculture des Antilles s’avère inéluctable et impossible à enrayer même à coups de millions de fonds européens déversés dans le POSEI .
Or, dans une économie mondialisée, la valeur ajoutée ne provient plus exclusivement de l’origine des matières premières mais de leur transformation, de la logistique, de l’innovation, du conditionnement, du marketing, de la distribution et de la capacité à accéder aux marchés internationaux. Les pays les plus performants économiquement importent souvent une grande partie de leurs matières premières avant de les transformer pour créer davantage de richesse.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, le véritable changement de paradigme consisterait donc à ne plus considérer les importations comme une faiblesse systématique mais comme une ressource productive. Les matières premières agricoles provenant des pays de la Caraïbe et d’Amérique du Sud pourraient être importées massivement, à bas coût dans le cadre du traité du Mercosur et transformées localement dans des unités industrielles modernes, puis commercialisées sur les marchés antillais avant d’être réexportées vers le reste de la Caraïbe, l’Europe et d’autres marchés internationaux.
Le XXIᵉ siècle ouvre la voie à des formes nouvelles de production associant technologies numériques, automatisation, intelligence artificielle, transition énergétique et transformation agroalimentaire. Dans le cas de la Guadeloupe et de la Martinique , l’enjeu serait moins de reproduire les modèles industriels des grandes puissances que de construire un système productif adapté aux spécificités du territoire. Une telle stratégie permettrait de créer localement la valeur ajoutée, les emplois industriels, les activités logistiques et les recettes d’exportation sans être limité par les capacités insuffisantes de la production agricole locale.
Cette vision correspond beaucoup mieux aux réalités géographiques des Antilles françaises. Situées au cœur du bassin caribéen, à proximité immédiate de vastes producteurs agricoles d’Amérique latine, la Guadeloupe et la Martinique disposent d’un avantage logistique naturel que peu de territoires de la caraïbe possèdent. Leur avenir économique pourrait davantage reposer sur leur position stratégique que sur leurs seules ressources naturelles.
Cette perspective est d’autant plus crédible que les investissements actuellement engagés dans les infrastructures portuaires ouvrent des perspectives inédites. Le projet « Hub Antilles », porté conjointement par l’État français, les grands ports maritimes et l’armateur CMA CGM, représente un investissement de plus de 300 millions d’euros destiné à transformer les ports de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France en une grande plateforme logistique régionale. L’objectif est de développer fortement le transbordement maritime, de fluidifier les échanges internationaux et d’intégrer davantage les Antilles françaises aux grandes routes commerciales mondiales. Cette infrastructure constitue probablement l’un des investissements économiques les plus structurants réalisés depuis plusieurs décennies.
Dans cette nouvelle configuration, les ports cesseraient d’être de simples points d’entrée des importations pour devenir de véritables plateformes industrielles, logistiques et commerciales. Les marchandises agricoles venues de toute la Caraïbe pourraient y être réceptionnées, transformées, conditionnées, stockées puis redistribuées vers de nombreux marchés. L’économie antillaise ne serait plus seulement une économie de consommation mais deviendrait progressivement une économie de transformation et de services à forte valeur ajoutée.
Cette évolution modifierait profondément la manière d’envisager l’autonomie économique. L’objectif ne serait plus de produire localement tout ce qui est consommé, ambition irréaliste pour de petites îles à la merci des catastrophes naturelles, du changement climatique et disposant d’un foncier limité, mais de maîtriser localement les activités créatrices de richesse. La véritable souveraineté économique résiderait alors moins dans l’origine des matières premières que dans la capacité à contrôler les chaînes de valeur, les infrastructures logistiques, les outils industriels, les compétences techniques et les débouchés commerciaux.
Dans cette perspective, le calendrier proposé par certains plans de développement apparaît lui aussi discutable. Attendre 2030 pour engager la structuration industrielle, puis 2040 pour développer pleinement les exportations, revient à différer des mutations qui pourraient être amorcées beaucoup plus rapidement grâce aux investissements déjà engagés dans les ports. L’économie mondiale évolue désormais à un rythme accéléré sous l’effet des innovations technologiques, de l’intelligence artificielle, de la robotisation et de la révolution logistique. Les territoires qui attendent risquent de voir leurs avantages compétitifs disparaître avant même d’avoir commencé leur transformation.
Le véritable défi de l’autonomie économique ne consiste donc pas à reproduire les modèles agricoles du passé mais à construire un nouveau modèle fondé sur l’intégration régionale, les échanges internationaux, la transformation industrielle, les services logistiques et la création de valeur. C’est dans cette capacité à articuler les ressources agricoles de la Caraïbe avec les infrastructures modernes des Antilles françaises que pourrait naître un nouveau moteur de croissance.
Le grand malentendu est finalement de croire que le développement économique passe uniquement par davantage de production agricole locale. C’est là mission impossible. En réalité, la prospérité future de la Guadeloupe et de la Martinique dépendra surtout de leur aptitude à devenir des plateformes régionales de transformation, de logistique et d’exportation, capables de tirer parti de leur position géographique exceptionnelle. Si un projet d’autonomie devait voir le jour, il ne pourrait durablement réussir qu’en s’appuyant sur cette nouvelle doctrine économique. Sans ce changement de paradigme, le risque serait de poursuivre pendant encore plusieurs décennies une stratégie fondée sur des capacités productives insuffisantes, alors même que les conditions d’un véritable décollage économique existent déjà grâce aux nouvelles infrastructures portuaires et à l’ouverture croissante des marchés caribéens.
L’heure n’est plus à la contemplation des changements en cours avec la révolution technologique , mais à une action concertée pour éviter les erreurs prévisibles, et que le changement de modèle économique ne se fasse au détriment de ceux qui en subissent
déjà les conséquences. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à sauver des secteurs en difficulté mais à préparer la naissance d’un nouveau cycle économique. L’histoire montre que les territoires qui réussissent les grandes transitions sont ceux qui savent identifier les signaux faibles du changement avant qu’ils ne deviennent des évidences. Pour la Guadeloupe tout comme pour la Martinique, la révolution de l’intelligence artificielle pourrait bien représenter ce signal annonciateur.
Elle marque peut-être la fin progressive d’une économie largement fondée sur les services et l’ouverture d’une nouvelle ère où l’industrie, la transformation agricole locale à partir de l’importation de produits bruts couplée à l’innovation technologique redeviendront les principaux moteurs de la création de richesse aux Antilles .
*Economiste et juriste

























