PAR JEAN-MARIE NOL*
Le débat sur l’avenir institutionnel de la Martinique se double désormais d’une interrogation fondamentale sur le rôle du grand capital martiniquais dans la transformation de l’économie de l’île. Pour certains acteurs politiques et militants, les grandes familles détentrices du capital auraient un intérêt objectif à préserver le cadre actuel de la départementalisation, fondé sur une économie largement tournée vers les importations, la grande distribution et les transferts financiers de l’État et de l’Union européenne.
Selon cette lecture, toute évolution vers un statut institutionnel plus autonome risquerait de remettre en cause un système économique dont elles seraient les principales bénéficiaires.
À l’inverse, d’autres observateurs estiment que ce procès relève davantage d’une lecture idéologique que d’une analyse économique rigoureuse. Ils rappellent que l’histoire du capitalisme martiniquais montre une remarquable capacité d’adaptation aux mutations économiques et qu’il serait paradoxal d’imaginer que le principal et de loin détenteur de capitaux de l’île refuserait durablement d’investir dans les secteurs les plus rentables de demain, notamment la production locale, l’industrie agroalimentaire, la transition énergétique ou les nouvelles technologies.
La première thèse repose sur une logique apparemment cohérente. Le modèle économique issu de la départementalisation a progressivement fait de la Martinique une économie de consommation davantage que de production. Les importations alimentent l’essentiel des besoins de la population, tandis que les revenus distribués par les administrations publiques, les prestations sociales et les retraites soutiennent une demande intérieure importante. Dans ce système, la grande distribution, les activités d’importation et de logistique occupent une place stratégique.
Le maintien dans le cadre institutionnel actuel garantit également une stabilité juridique, fiscale et monétaire particulièrement rassurante pour les investisseurs. Dès lors, certains en concluent que les principaux groupes économiques auraient naturellement intérêt à défendre le statu quo, considérant qu’une évolution institutionnelle voire même statutaire pourrait créer une période d’incertitude susceptible d’affecter leurs activités traditionnelles.
Cette analyse, aussi séduisante soit-elle sur le plan politique, présente cependant une faiblesse majeure : elle suppose que les comportements économiques seraient figés alors que l’histoire du capitalisme en Martinique démontre précisément le contraire. Le capital ne se caractérise pas par son immobilisme mais par sa capacité permanente à rechercher les meilleures opportunités d’investissement. L’expérience historique martiniquaise est, de ce point de vue, particulièrement éclairante.
Les grandes familles qui dominent aujourd’hui une partie très importante de l’économie martiniquaise n’ont jamais conservé un modèle économique unique au fil des siècles. À l’époque coloniale, leur richesse reposait essentiellement sur l’esclavage, l’économie de plantation et la production sucrière. Lorsque cette activité est entrée en crise, elles ont progressivement réorienté leurs investissements vers la banane, avant de diversifier leurs actifs dans le commerce de gros, l’automobile, la distribution, la logistique, l’immobilier le tourisme ou encore les services.
Cette succession de mutations montre que leur véritable constante n’est pas l’attachement à un secteur économique particulier mais leur aptitude à déplacer leurs capitaux vers les activités offrant les meilleures perspectives de rentabilité.
Cette plasticité constitue probablement la caractéristique essentielle du capitalisme. Les entreprises ne défendent pas une activité par fidélité historique ; elles arbitrent en permanence entre différents investissements selon les perspectives de profit, les évolutions réglementaires et les transformations de la demande. Dès lors, imaginer que le grand capital martiniquais resterait durablement attaché aux seules importations si les règles économiques changeaient revient à méconnaître cette logique fondamentale de la doctrine des faits économiques .
Si demain un nouveau cadre institutionnel conduisait à favoriser massivement la production locale par une fiscalité adaptée, des aides ciblées, une protection intelligente du marché intérieur ou des politiques ambitieuses d’autonomie alimentaire et énergétique, rien n’indique que les principaux détenteurs de capitaux resteraient à l’écart de ces nouveaux marchés.
Au contraire, ils disposeraient probablement des moyens financiers, des capacités d’investissement et des compétences de gestion nécessaires pour devenir les premiers investisseurs dans les filières industrielles, l’agrotransformation, les énergies renouvelables, l’économie circulaire ou les infrastructures logistiques indispensables à cette nouvelle stratégie de développement.
Demain, quoiqu’en disent ceux qui ne veulent pas admettre la réalité économique des choses, et quoiqu’on pense du monde béké, le grand capital en Martinique devrait être incontournable quelques soient les évolutions sociétales et statutaires, car il est indispensable au développement économique dans la mesure où il fournit les moyens financiers de production de base, stimule l’innovation et élève la productivité globale du pays. C’est la mission même assignée à une bourgeoise nationale de manière générale, et ce toute comparaison gardée avec la Martinique.
Cette observation conduit à déplacer le véritable enjeu du débat. La question essentielle n’est peut-être pas de savoir si le grand capital est favorable ou hostile à une évolution institutionnelle, mais plutôt quelles seront les règles économiques qui accompagneront cette évolution. Le capital s’adapte généralement aux incitations qui lui sont proposées.
Si le cadre réglementaire continue de privilégier les importations sous la forme actuelle, il investira principalement dans les activités liées aux importations. Si, au contraire, les pouvoirs publics créent un environnement où la production locale devient plus rentable, le capital cherchera naturellement à s’y développer.
Un autre élément, souvent passé sous silence dans ce débat, mérite pourtant d’être pris en considération. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur l’évolution institutionnelle de la Martinique, celle-ci ne dépendra probablement pas uniquement de la volonté des acteurs économiques ou des responsables politiques locaux. Elle pourrait être largement conditionnée par une stratégie prospective de l’État français lui-même. Depuis plusieurs années, les contraintes budgétaires de la France, l’alourdissement continu de la dette publique, la nécessité de maîtriser les dépenses publiques et la recherche de nouveaux modèles de développement pour les territoires ultramarins conduisent progressivement l’État à reconsidérer le fonctionnement de la départementalisation.
Dans cette perspective, l’hypothèse d’une transformation du modèle économique martiniquais apparaît de moins en moins comme une simple revendication locale et de plus en plus comme une évolution susceptible d’être impulsée, voire organisée, par l’État lui-même.
La signature d’un accord-cadre entre l’État et la Collectivité Territoriale de Martinique sur l’évolution institutionnelle constitue à cet égard un signal politique majeur. Sans préjuger de son aboutissement, cet accord traduit la volonté des pouvoirs publics d’ouvrir un processus de réflexion sur une redistribution des compétences et sur la construction d’un nouveau modèle de développement davantage fondé sur les capacités productives du territoire.
Ce simple fait modifie profondément les termes du débat. Si l’État considère lui-même que le modèle économique actuel, largement fondé sur les importations et les transferts publics, atteint progressivement ses limites, la question n’est plus de savoir si les acteurs économiques souhaitent ou non le changement, mais comment ils s’y prépareront.
Dans cette hypothèse, il serait économiquement peu rationnel pour les principaux détenteurs de capitaux de s’opposer durablement à une mutation qui serait encouragée, voire progressivement imposée, par les nouvelles orientations publiques. L’histoire montre que les grandes entreprises s’adaptent généralement aux changements de règles plutôt qu’elles ne les combattent indéfiniment. Si demain les politiques publiques favorisent massivement la réindustrialisation, l’agrotransformation, la souveraineté alimentaire, les énergies renouvelables ou les filières exportatrices, les investisseurs chercheront naturellement à se positionner sur ces nouveaux marchés.
Dès lors, le véritable enjeu ne réside peut-être pas dans une supposée opposition de principe du grand capital à l’évolution institutionnelle, mais dans sa capacité à anticiper une mutation qui semble déjà engagée au plus haut niveau de l’État. Cette lecture économique et non idéologique du débat conduit ainsi à relativiser le procès d’intention souvent fait aux grands groupes martiniquais et à replacer le débat dans une perspective plus large, où les transformations institutionnelles et économiques pourraient résulter moins d’une confrontation idéologique que d’une adaptation progressive à des contraintes financières et stratégiques devenues incontournables.
Le débat oppose ainsi trois logiques différentes. Les défenseurs du statu quo privilégient la sécurité économique apportée par les transferts publics et la stabilité du cadre français, craignant qu’un changement institutionnel ne fragilise le pouvoir d’achat des ménages. Les partisans d’une réforme institutionnelle souhaitent disposer de nouveaux leviers législatifs pour encourager une économie davantage tournée vers la production et réduire la dépendance extérieure. Quant au grand capital, il obéit avant tout à une logique de marché : préserver la valeur de ses actifs et investir là où les perspectives de rendement apparaissent les plus favorables.
Cette distinction est fondamentale car elle évite d’attribuer aux acteurs économiques des motivations exclusivement idéologiques. Les entreprises ne poursuivent généralement ni un projet politique ni un projet identitaire ; elles cherchent à optimiser leurs investissements dans le cadre économique, financier et juridique qui leur est proposé dans le modèle dominant du capitalisme.
C’est précisément cette rationalité économique qui explique leur remarquable capacité d’adaptation au cours de l’histoire, et ce contrairement à la Guadeloupe où tous les détenteurs du grand capital ont été proprement expédiés à la guillotine lors de la période révolutionnaire .
Il serait donc excessif de présenter le grand capital martiniquais comme le principal obstacle à toute transformation économique. Une telle affirmation ne résiste pas entièrement à l’analyse historique. En revanche, il serait tout aussi naïf de penser que cette mutation se produira spontanément. Le basculement d’une économie de consommation vers une économie de production nécessite des investissements considérables, des infrastructures adaptées, une politique industrielle cohérente, une main-d’œuvre qualifiée, des débouchés commerciaux et un environnement réglementaire stable. Sans ces conditions, même les investisseurs les mieux disposés ne pourront engager des capitaux importants.
Le véritable défi consiste alors moins à désigner des responsables qu’à construire un cadre économique crédible capable d’orienter durablement les investissements vers la création de richesses locales. C’est probablement sur ce terrain que se jouera l’avenir de la Martinique. Si les pouvoirs publics parviennent à créer les conditions d’une rentabilité durable de la production locale, les capitaux, quels que soient leurs détenteurs, auront vocation à suivre cette nouvelle dynamique.
L’histoire économique montre que le capitalisme récompense rarement l’immobilisme ; il privilégie au contraire l’adaptation permanente aux nouvelles réalités du marché. Demain cela sera le cas de figure avec la révolution technologique de l’intelligence artificielle et de l’automatisation.
Au fond, le procès fait au grand capital martiniquais apparaît moins comme une vérité économique définitivement établie que comme une hypothèse politique qui mérite d’être confrontée aux enseignements de l’histoire. Celle-ci montre que les détenteurs de capitaux ont constamment réorienté leurs investissements lorsque les conditions économiques évoluaient.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si le grand capital accompagnera un changement de modèle économique, mais de déterminer si la Martinique saura construire un environnement suffisamment cohérent, stable et attractif pour rendre la production locale plus rentable que la simple économie d’importation.
Si cette condition est réunie, les intérêts privés pourraient alors converger avec l’intérêt collectif, ouvrant la voie à une industrialisation progressive de l’île et à une réduction de sa dépendance économique, non par contrainte idéologique, mais parce que la logique même du marché l’aura rendu économiquement rationnel.
Et nul doute que si l’État a effectivement engagé un processus de réflexion institutionnelle, le débat ne porte plus seulement sur les intentions du grand capital martiniquais, mais sur sa capacité à s’adapter à une évolution qui pourrait devenir largement inéluctable, car imposée d’en haut.
*Economiste et juriste
























