Les trois homicides commis en Guadeloupe depuis le début de l’année, sur le territoire de Pointe-à-Pitre, à quelques jours d’intervalle, ne permettent plus de détourner le regard et d’ignorer l’évidence.
À la demande du maire de Pointe-à-Pitre, Harry Durimel, le préfet de région, Thierry Devimeux, et le président de la Région Guadeloupe, Ary Chalus, ont participé au CLSPD (Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance) exceptionnel de la ville, lundi 12 janvier. Ils se sont joints à la procureure de Pointe-à-Pitre, Caroline Calbo, et au sous-préfet, Jean-François Moniotte.
La nombreuse assistance était notamment composée de représentants du rectorat, de la Police nationale, d’acteurs de la vie associative, de médiateurs, psychologues, éducateurs spécialisés…, engagés au quotidien auprès des jeunes. Le constat partagé – des faits de violence qui se banalisent dans les rues, au sein des établissements scolaires…, des familiales démissionnaires, des jeunes en déshérence, sans véritable perspective, souvent déscolarisés, qui trouvent « une famille », « une place », des « repères » au sein des gangs – appelle des réponses concrètes.
« Qu’avons-nous loupé ? La nouvelle génération est agressive, constate Eric Célinain, de la ville des Abymes. Aujourd’hui, beaucoup d’élus sont déconnectés : ils ne connaissent pas la réalité des quartiers dits difficiles. »
Unanimement, les associations et les professionnels qui interviennent auprès des jeunes dans les quartiers, admettent que la situation, très préoccupante, n’est pas totalement perdue. « Ces jeunes manquent de confiance en eux, ils ont le sentiment d’être jugés. Ils ont besoin qu’on les écoute, qu’on les aide à trouver leur voie. »
« Un dispositif de plus ne sera pas la solution »
Bénévoles et professionnels s’accordent également à dire que les moyens – financiers, particulièrement -, font cruellement défaut. Selon eux, un « dispositif de plus » ne sera pas la solution : il faut des actions concrètes. Des sorties hors des quartiers « pour que les jeunes découvrent la Guadeloupe, autre chose que les 4 murs de leur appartement et les cages d’escaliers », des tournois sportifs, la possibilité de passer le permis de conduire, des opérations valorisantes de leur quartier, la mise en place de chantiers d’insertion…

« Aujourd’hui, l’offre ne correspond pas aux besoins, analyse Henri Angélique, adjoint au maire de Pointe-à-Pitre, en charge de la sécurité, et président de la commission Education au Conseil départemental, représentant Guy Losbar, président du Conseil départemental, pour l’occasion. Tous les jours, je participe à des réunions avec des chefs d’établissement sur la montée de la violence au sein des collèges liée à un problème d’éducation. Il y a des voies : il faut que nous soyons présents pour ces jeunes. »
« Aller à la rencontre des jeunes », prône Ary Chalus
Confronté à une situation similaire, il y a quelques années, quand il était maire de Baie-Mahault, Ary Chalus, président de la Région Guadeloupe, a partagé son expérience.
« Quand j’étais maire de Baie-Mahault, j’ai fait baisser la délinquance de 72 % en mettant en place des actions pour la jeunesse, rappelle-t-il. À la Région, nous avons mis en place le Plan Action Jeunesse pour aller à la rencontre des jeunes dans chaque quartier pour leur proposer des formations, de l’emploi, la préparation du permis de conduire, jusqu’à un accompagnement pour la création de leur entreprise ! Il faut permettre que les jeunes se connaissent pour éviter les affrontements. L’organisation d’un tournoi inter-quartiers, qui a eu beaucoup de succès à Baie-Mahault, peut être porté par Cap Excellence pour les villes de Pointe-à-Pitre, des Abymes et de Baie-Mahault. »
Il a également regretté que l’Etablissement Public d’Insertion dans l’Emploi (Epide), qu’il appelle de ses vœux, « depuis plus de 10 ans », ne soit toujours pas créé en Guadeloupe.
Des Etats généraux de la jeunesse ?

Le président de Région engage « chacun et surtout les élus à aller à la rencontre des jeunes, pour discuter avec eux, mettre en place des référents, des artistes, des jeunes créateurs d’entreprise… auxquels les jeunes peuvent s’identifier. » Il s’agit aussi d’accompagner les familles. « J’ai proposé que les communes qui ne l’ont pas fait, remettent en place le CDDR, le Conseil de droits et devoirs des familles. On peut y arriver ! Je reste confiant : il faut que nous nous mettions ensemble pour avancer. »
Pour Harry Durimel, principalement concerné par la violence qui entache la vie du territoire, « il faut passer à l’action : nous y travaillons déjà avec d’autres. Vu la richesse des échanges, nous disposons des ressources humaines pour encadrer les programmes que nous mettrons en œuvre. Pour moi, la priorité, c’est la jeunesse. Il va manquer des financements, mais nous avons de bonnes idées, des associations, des éducateurs, des médiateurs… pour traiter le problème. Les Etats généraux de la jeunesse permettront d’établir nos besoins et de dresser un budget. »
Le contrat de ville, une source de financement
À la question financière, le préfet de Guadeloupe, Thierry Devimeux, apporte déjà une réponse. « Le contrat de ville que j’ai signé récemment avec les élus de Cap Excellence permet d’apporter des moyens aux associations pour mettre en place des actions de proximité qui correspondent aux besoins des jeunes : des sorties, des tournois inter-quartiers… ».
De cet échange « extrêmement riche », Thierry Devimeux retient plusieurs points « qui guideront l’action de l’Etat pour accompagner la ville de Pointe-à-Pitre. Je note que, dans l’idéal, il faudrait quasiment que tous les jeunes aient un travailleur social de référence en qui ils ont confiance, qu’ils appartiennent au Département, à une association, au CCAS… à qui ils peuvent se confier et qui les aident à construire un avenir. »
La question de l’entretien des espaces publics au sein des quartiers et des résidences qui rappellent les mairies et les bailleurs sociaux à leurs responsabilités a aussi été évoquée.
« Quand le cadre de vie est agréable, les gens sont fiers de leur quartier, et respectueux y compris de leur vie et de celle de leurs concitoyens. Le dialogue social, la convivialité peuvent se réinstaller. Ce brainstorming a été extrêmement instructif, commente Thierry Devimeux. Maintenant, il faut passer du verbe à l’action ! »
Une prochaine rencontre avec le maire de Pointe-à-Pitre devrait permettre de donner une suite à ce Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance exceptionnel.
Cécilia Larney

























