De la scène locale aux grandes salles internationales, ces figures ont marqué leur époque par leur talent et leur singularité.
L’année 2025 restera comme une a nnée funeste pour la musique haïtienne. Le compas direct, qui célébrait son 70e anniversaire et recevait une reconnaissance internationale avec son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, a été endeuillé par la disparition de quelques grandes figures: Dadou Pasquet, Gary Didier Perez, Richard Duroseau, Ricardo Franck “Ti Plume”, Félix Cumbé, Jean Jean-Pierre, Laurent Cicéron, Anna Pierre. À ces grandes figures se sont ajoutés l’accordéoniste-chanteur Joe Jack et la diva Fabienne Denis.
Félix Cumbé (1961-2025)

Félix Cumbé, de son vrai nom Fritz Sterling, a mené un parcours singulier entre Haïti et la République dominicaine. Né le 4 août 1961 à Port-au-Prince, il franchit la frontière en décembre 1974, à l’âge de 13 ans. Ses premières années furent marquées par des travaux pénibles dans la construction, avant de s’orienter vers la musique. Sa rencontre avec le merenguero Fernandito Villalona constitua un tournant décisif : il écrivit plusieurs succès pour ce dernier, qui l’aida ensuite à lancer sa carrière solo.
De retour en Haïti au début des années 1990, il cofonda Super Stars d’Haïti et connut, durant trois années, un succès notable avec des titres comme « La familia » et « Jugem ». Son retour en République dominicaine ouvrit une nouvelle phase de sa carrière dans la bachata et le merengue. Il forma son propre groupe et s’associa au guitariste Joan Soriano. En 2024, sa trajectoire connut un regain spectaculaire grâce à « Fuifua », devenue virale sur TikTok. Le remix, réalisé avec Crazy Design, totalisa plus de 3,7 millions de vues sur YouTube. Bien qu’il chantait le plus souvent en espagnol, il composait d’abord en créole, donnant à ses bachatas une coloration haïtienne affirmée. Naturalisé dominicain en 2022, Félix Cumbé s’éteignit le 11 février 2025 à Santo Domingo, lors d’une procédure de cathétérisme cardiaque. Il était âgé de 62 ans.
Jean Jean-Pierre (1943-2025)

Jean Robert Jean-Pierre consacra sa vie à la promotion de l’identité haïtienne à travers la presse, la musique et les arts, exerçant tour à tour comme batteur, arrangeur, compositeur, chef d’orchestre et journaliste. Né le 14 février 1943 à Port-au-Prince, il débuta comme batteur au sein du Bossa Combo et accompagna Ansy Dérose. En 1974, il quitta Haïti pour New York, où il a évolué dans un environnement musical foisonnant. Parallèlement, il développa une carrière journalistique, écrivant pour le Village Voice, la radio des Nations Unies et les journaux du groupe Gannett.
En 1995, il cofonda Mapou Productions Ltd avec le cinéaste Jonathan Demme et l’avocat Michael Ratner. La même année, Mapou organisa le festival Bouyon Rasin au Stade Sylvio Cator. Il collabora également avec le ministère de la Culture afin de faciliter l’adhésion d’Haïti à la Convention de Berne sur les droits d’auteur. En 1999, il créa l’Orchestre Kiskeya, formation de 25 musiciens explorant le classique, le jazz et les rythmes traditionnels. Il composa Ode to Jean Do pour le film The Agronomist, sorti en 2003. Après le séisme de 2010, il enregistra Ayiti Leve Kanpe avec l’Orchestre symphonique national dominicain. Jean Jean-Pierre s’éteignit dans la nuit du 22 au 23 février 2025 à Port-au-Prince. Il était âgé de 72 ans.
Laurent Cicéron (1951-2025)

Laurent Cicéron fut l’un des bassistes les plus respectés de la scène musicale. Né en 1951, aîné d’une fratrie de six frères tous musiciens, il grandit au Portail Léogâne. Très tôt, son talent pour la basse s’imposa et le propulsa sur le devant de la scène. Il collabora avec Les Loups-Noirs dans les années 1970, puis avec Wébert Sicot, Troubadou Wowoli, Odyse One en 1981 et Zatrap en France.
C’est au sein du Magnum Band qu’il consacra quinze années de sa carrière, forgeant un son immédiatement identifiable. Son style, renforcé par une posture singulière — l’instrument tenu haut, presque au niveau de la poitrine — ajoutait une dimension visuelle à son jeu. Son groove précis et son sens aigu du rythme influencèrent durablement de nombreux musiciens. Victime d’un accident vasculaire cérébral quelques années avant sa mort, Laurent Cicéron s’éteignit le 3 mars 2025 à Paris, des suites de complications liées à un cancer.
Joe Jack (1936-2025)

L’accordéoniste-chanteur Joseph Jacques, plus connu sous son nom d’artiste Joe Jack, transcenda son handicap pour s’imposer comme l’une des voix les plus appréciées des années 1970 et 1980. Né aux Gonaïves le 25 mai 1936, il fut diagnostiqué aveugle à l’âge d’un an. En septembre 1955, grâce à son père, il se rendit aux États-Unis pour intégrer la Perkins School for the Blind. De retour en Haïti, il enseigna l’anglais à l’école Saint-Vincent.
En 1965, il fonda sa première formation, Les quatre cloches, qui animait les salons huppés de Port-au-Prince. Dans sa discographie, on retrouve notamment « Love Story », « Simplement Joe » (1979) et « Live in New York » (1982). Parmi ses titres les plus populaires figurèrent « Voyou voyelle », « Entre te voir et t’aimer », « La dernière fois » et « Timidité ». Son style, mêlant boléro et compas, séduisit un vaste public. Installé à Montréal après avoir quitté Haïti au milieu des années 1980, il vécut dans la clandestinité de 1984 à 1992. Un accident vasculaire cérébral survenu en 2004 le priva de l’usage de son bras droit. Il publia son autobiographie « L’aveugle aux mille destins » en 2010. Joe Jack s’éteignit le 11 avril 2025 à Montréal. Il était âgé de 88 ans.
Richard Duroseau (1940-2025)

Richard Duroseau figure parmi les pionniers du compas direct. Né le 3 novembre 1940 à Port-au-Prince, il grandit au sein d’une prestigieuse lignée musicale. Son père, Emmanuel Duroseau, était professeur de musique, claviériste et luthier. Orphelin à sept ans, il fut élevé par ses frères Mozart et Kreutzer, musiciens de l’Orchestre des Casernes Dessalines. À treize ans, il faisait déjà partie de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste. Au milieu des années 1960, il rejoignit Sublime de Carrefour-Feuilles avant de se produire dans les Antilles françaises.
Installé à New York, il collabora avec Raymond Sicot puis fonda les Duroseau Brothers, puis Richard Duroseau et Son Orchestre. L’un des albums de ce dernier figura parmi les premiers disques haïtiens commercialisés au Japon. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il travailla un temps chez Steinway, dans l’assemblage et l’accord de pianos. Polyvalent, il accompagnait des artistes tels que Joe Trouillot, Raymond Sicot et Maryse Coulanges. Son œuvre fut honorée en 1999 par Antilles Mizik et en 2007 par la Fondation Françoise Canez Auguste. En 2015, il reçut l’Ordre national Honneur et Mérite. Richard Duroseau s’éteignit le 23 juin 2025 à Brooklyn. Il était âgé de 84 ans.
Ricardo Franck “Ti Plume” (1952-2025)

Ricardo Franck, surnommé Ti Plume, marqua plusieurs générations par sa virtuosité à la guitare. Né le 8 février 1952 à Port-au-Prince, fils de Joseph Caillou Franck, premier guitariste de l’ensemble de Wébert Sicot, il reçut très tôt ses premières leçons. Il fonda le groupe Junior avant d’enregistrer, à 18 ans, son premier album solo, « Jovial Ti Plume ». En 1970, il rejoignit Les Ambassadeurs.
Sa carrière fut jalonnée de collaborations avec Les Bi-Tops, Les Loups Noirs, Djet X et Claude Marcelin. Il signa des albums marquants tels que « The Man and His Music », « Bonsoir »,« Déjà programmé », « Naïdé » et, avec Dadou Pasquet, « Sansasyonèl ». En 2000, il publia « Méli Mélo », un album instrumental. Fondateur de Moustache Productions, il fut victime d’un accident vasculaire cérébral qui le priva de l’usage de sa main. En 2021, il confia : « Toutes les notes sont dans ma tête. Je n’ai rien oublié. Mais les doigts ne répondent plus.» Ricardo Franck s’éteignit le 27 août 2025 à Manhattan. Il était âgé de 73 ans.
Gary Didier Perez (1965-2025)

Gary Didier Perez démontra que le compas pouvait évoluer sans renier ses racines. Né le 5 décembre 1965 à Port-au-Prince, il grandit dans un environnement familial imprégné de musique. Dès l’âge de 9 ans, il affirma sa vocation. Après des débuts à l’église et des études de solfège, il collabora avec Mizik Mizik en 1989 sur l’album « Farinay », puis intégra Zenglen. L’album « An Nou Alez » propulsa le groupe au premier plan.
En 1992, il fonda Ozone, formation audacieuse dont l’unique album explora des thématiques rarement abordées dans le compas. Après la dissolution du groupe, il s’installa aux États-Unis, travailla sur un album solo intitulé « Vwayaj » et retrouva la scène avec Zenglen en 2018. Miné par de graves problèmes de santé, Gary Didier Perez s’éteignit le 28 août 2025.
Fabienne Denis (1957-2025)

Fabienne Denis, dite Fabino, s’imposa comme la diva des lwas et consacra sa vie à la sauvegarde de la musique traditionnelle haïtienne. Issue d’une lignée de musiciens, elle reçut l’enseignement de sa mère et de ses tantes, notamment Lina Mathon Blanchet. Elle débuta en 1972 avec le groupe catholique Les Gitans, avant de collaborer durant huit années avec la troupe de Viviane Gauthier.
Invitée au Japon en 1995 par le Comité olympique haïtien, puis au carnaval de Nice en 1996, elle se produisit devant le prince Rainier de Monaco. Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Paris, elle maîtrisait plusieurs registres vocaux qu’elle maria subtilement à la tradition haïtienne. Fondatrice d’Ayizan Voix et Tambours, elle publia « Rele Lwa » en 2007 et officia comme juge dans Digicel Stars et Stars Max. Fabienne Denis s’éteignit le 18 septembre 2025.
André “Dadou” Pasquet (1953-2025)

André Pasquet, dit Dadou, guitariste de talent et icône du Magnum Band, enregistra 34 albums au cours d’une carrière de près d’un demi-siècle. Né le 18 août 1953 à Port-au-Prince, il grandit au sein d’une famille profondément imprégnée de culture musicale. Influencé par son oncle Rodolphe « Dòdòf » Legros et par son cousin Pierre Prato, il s’initia très tôt aux instruments et développa précocement les réflexes d’un musicien accompli. Parti vivre à New York à la fin des années 1960, il collabora avec de nombreux artistes avant de rejoindre le Tabou Combo à 15 ans.
Dès l’adolescence, il partagea la scène avec des artistes confirmés, tout en poursuivant une formation musicale rigoureuse à Brooklyn puis au Staten Island Community College. Dès son intégration au sein de Tabou Combo il participa entre 1970 et 1976 à l’enregistrement de quatre albums majeurs. Son arrangement du titre « New York City » connut un succès retentissant en France, dominant les classements pendant plusieurs semaines.
En 1976, il fonda le Magnum Band avec ses frères Claude « Tico » et Carlos Pasquet, donnant naissance à un compas modernisé, teinté de funk et de jazz. Dadou s’imposa comme l’âme et la voix du groupe. Le groupe connut un succès international et accumula distinctions et reconnaissances officielles. Converti à l’islam à l’âge de 40 ans et engagé socialement, Dadou Pasquet laissa une œuvre considérable. Il s’éteignit le 23 novembre 2025 aux États-Unis. Il était âgé de 72 ans.
Anna Pierre (1957-2025)

Anna Pierre incarna à la fois l’artiste et la militante pour un meilleur accès aux soins de santé. Née le 26 juillet 1957 au Cap-Haïtien, elle s’installa aux États-Unis en 1981. Sa carrière musicale débuta en 1987, parallèlement à son activité d’infirmière diplômée.
Son hit « Mete Suk Sou Bonbon M » connut un succès immédiat en Haïti et dans la diaspora, devenant l’un des morceaux emblématiques des années 1990. Elle sortit l’album « Pa Fè M Sa Konsa » en 1995, avant de mettre une pause à suspendre sa carrière pour se consacrer à ses études et à sa famille. Elle revint avec l’album gospel « Papa M Se Wa » en 2015, puis avec la chanson engagée « Reyalite Peyi M » en 2019.
Parallèlement, Anna Pierre poursuivit une solide carrière dans le domaine de la santé. Infirmière autorisée, titulaire de diplômes universitaires en administration de la santé et en santé publique, elle fonda en 1990 APHEC International afin de faciliter l’accès aux soins pour la communauté haïtienne non assurée. Elle ouvrit en 2003 la Clinique du peuple à Miami et multiplia les actions de prévention et de sensibilisation.
Engagée sur les plans communautaire et civique, elle organisa pendant de nombreuses années des initiatives sociales et se porta même candidate à la mairie de North Miami en 2013. Anna Pierre s’éteignit le 23 décembre 2025 à Plantation Hospital, en Floride.
Source : Le Nouvelliste
























