PAR JEAN-MARIE NOL*
Le monde semble entrer dans une phase de basculement historique dont les conséquences pourraient être profondes pour les petits territoires insulaires comme la Guadeloupe et la Martinique.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international reposait sur un ensemble de règles, d’institutions et de principes censés limiter la loi du plus fort. Le système construit autour de l’Organisation des Nations unies, du droit international et du multilatéralisme avait notamment accompagné le grand mouvement de décolonisation qui, durant la seconde moitié du XXe siècle, avait permis à des dizaines de territoires d’accéder à l’indépendance politique.
Or, au début du XXIe siècle, ce cadre semble progressivement se déliter, laissant apparaître un monde beaucoup plus brutal où les rapports de puissance plaident pour une nouvelle ère de recolonisation et prennent le pas sur le droit international . Dans cette nouvelle configuration des rapports de force géopolitique, certains observateurs parlent déjà d’un retour des empires, un âge où les grandes puissances redéfinissent leurs zones d’influence et n’hésitent plus à intervenir brutalement et directement pour imposer leurs intérêts.
Les signes de cette transformation se multiplient. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a marqué une rupture majeure en Europe en remettant au premier plan la conquête territoriale. En Asie, la pression exercée par la Chine sur Taïwan ou son contrôle renforcé sur Hong Kong et Macao témoignent également d’une volonté de réaffirmer une souveraineté impériale sur des territoires considérés comme stratégiques.
De son côté, les États-Unis semblent renouer avec une logique plus explicite de domination dans leur propre sphère d’influence, notamment en Amérique latine et dans la Caraïbe, renouant avec l’esprit de la doctrine Monroe formulée dès 1823. Cette doctrine affirmait déjà que l’hémisphère occidental constituait une zone d’intérêt prioritaire pour Washington et qu’aucune puissance étrangère ne devait y contester son influence.
Aujourd’hui, cette logique semble réapparaître sous une forme plus décomplexée. Les tensions politiques et économiques autour du Venezuela, les sanctions avec le blocus et les pressions militaires permanentes contre Cuba ou encore la pression exercée sur certains gouvernements latino-américains montrent que la région reste un espace stratégique pour les États-Unis. Les déclarations récentes de responsables politiques américains affirmant que « la fin de Cuba est proche » ou que l’Iran devrait capituler et accepter un changement de régime illustrent cette évolution vers un discours impérial assumé.
Dans cette vision du monde, il ne s’agit plus seulement de défendre des valeurs démocratiques ou un ordre libéral international, mais d’imposer des intérêts nationaux par tous les moyens disponibles, y compris par la force militaire et la déstabilisation de gouvernements ou l’ingérence directe dans la nomination de dirigeants étrangers.
Ce durcissement ne relève pas seulement d’une orientation idéologique. Il est également la conséquence d’une transformation profonde de l’économie mondiale. Pendant plusieurs décennies, la mondialisation libérale reposait sur la théorie des avantages comparatifs, un concept développé par l’économiste John Maynard Keynes, selon laquelle chaque pays pouvait se spécialiser dans les activités où il était le plus efficace et échanger avec les autres pour accroître la richesse globale.
Mais, ce modèle semble aujourd’hui remis en cause par les grandes puissances elles-mêmes. Aux États-Unis, une partie des élites économiques et politiques considère désormais que la mondialisation telle qu’elle a été organisée depuis les années 1990 profite de moins en moins à l’économie américaine, notamment face à la montée en puissance de la Chine.
Dans ce contexte, une nouvelle doctrine économique s’impose progressivement : celle d’un capitalisme plus mercantiliste et plus conflictuel. L’idée dominante est qu’il existe désormais trop de personnes dans la population des pays émergents, trop de producteurs dans le monde et pas assez de consommateurs pour absorber l’ensemble des marchandises. À cela s’ajoute la conviction que les ressources naturelles deviennent plus rares et que leur contrôle constitue un enjeu stratégique majeur.
Cette double perception relance donc une compétition mondiale pour l’accès aux minerais, à l’énergie, aux terres agricoles ou aux routes commerciales. Les rivalités technologiques ( intelligence artificielle) et numériques s’inscrivent dans la même logique : il s’agit de contrôler les chaînes de production, les infrastructures numériques et les innovations qui permettront de dominer l’économie du futur.
Dans ce nouvel environnement, les grandes puissances ne se contentent plus de défendre un ordre international fondé sur des règles communes. Elles cherchent à étendre leur sphère d’influence et à sécuriser les ressources dont elles ont besoin pour soutenir leur croissance. Cette dynamique conduit à une forme de prédation géopolitique dans laquelle la puissance militaire, économique et technologique devient l’instrument principal de la politique internationale.
Certains idéologues proches des courants néoréactionnaires et impérialistes américains vont même jusqu’à revendiquer ouvertement une vision impériale du monde, où l’invasion de territoires, l’achat de régions stratégiques ou le renversement de gouvernements étrangers seraient des instruments légitimes de la puissance.
Dans un tel contexte, la question de la place des territoires ultramarins français, et notamment de la Guadeloupe et de la Martinique, prend une dimension particulière. Situées au cœur de la Caraïbe, ces îles sont française et appartiennent au giron de l’Union européenne tout en étant géographiquement insérées dans un espace régional dominé par les États-Unis.
Leur statut politique, hérité de l’histoire coloniale et de la départementalisation, les place à la croisée de plusieurs logiques géopolitiques. D’un côté, elles sont intégrées à l’espace institutionnel français et européen, ce qui leur assure un certain niveau de stabilité politique et de transferts financiers. De l’autre, elles se trouvent dans une région où les rapports de force entre puissances sont de plus en plus visibles et où la rivalité entre Washington, Pékin et parfois Moscou pourrait se renforcer dans les années à venir.
La déstabilisation potentielle de certains États caribéens constitue un facteur d’inquiétude pour l’avenir de la région. Si des pays comme Cuba ou le Venezuela venaient à connaître des bouleversements politiques majeurs sous l’effet de pressions extérieures, l’ensemble de l’équilibre caribéen pourrait être affecté. Les organisations régionales comme la CARICOM, qui cherchent depuis plusieurs décennies à renforcer la coopération économique et politique entre les États de la région, pourraient se retrouver fragilisées par ces tensions.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, qui ne sont pas des États souverains mais des territoires français, cette situation pose plusieurs questions fondamentales : comment se positionner dans un environnement régional instable ? Quelle relation entretenir avec les pays voisins ? Et surtout, comment assurer un développement économique durable dans un monde marqué par la compétition des empires ?
Ces interrogations renvoient également à un débat institutionnel plus large. Certains plaident pour un ancrage encore plus fort des Antilles françaises dans la France et l’Union européenne, considérant que la France avec la dissuasion de l’arme nucléaire et l’Europe qui est une des grandes puissances constitue un rempart face aux pressions géopolitiques des autres grandes puissances.
D’autres estiment au contraire que les territoires d’Outre-mer français caribéens devraient évoluer sur le plan statutaire avec un régime d’autonomie de manière à renforcer leur intégration régionale afin de ne pas rester isolés dans un environnement dominé par des logiques extérieures. Mais, quelle que soit l’option retenue, une réalité s’impose : les transformations du système international obligent les petites sociétés insulaires à repenser leur stratégie d’adaptation économique.
L’histoire montre que les périodes de transition géopolitique sont souvent les plus dangereuses. Lorsque les règles de l’ordre international s’effritent et que les grandes puissances redéfinissent leurs zones d’influence, les territoires périphériques deviennent parfois des espaces de compétition ou de projection de puissance.
Dans le passé, la Caraïbe a déjà été un théâtre de rivalités impériales entre les puissances européennes, puis entre les États-Unis et l’Union soviétique pendant la guerre froide. Rien ne garantit que cette région restera à l’écart des tensions du nouvel âge des empires qui semble émerger.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, l’enjeu n’est donc pas seulement économique ou institutionnel. Il est aussi stratégique et historique. Comprendre les transformations du monde, anticiper les recompositions géopolitiques et définir une vision claire de leur place dans cet environnement constituent désormais des impératifs majeurs. Car dans un monde où la puissance tend à reprendre le dessus sur le droit, les territoires qui ne pensent pas leur avenir avec une vision prospective risquent de le voir décidé par d’autres, sans qu’ils aient leur mot à dire.
*Economiste et juriste en droit public























