Opinion. En quoi le mouvement de contestation des lycées préfigure l’émergence d’ici 2030 d’une nouvelle société illibérale ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

La crise majeure qui secoue les lycées et universités de France en ce début d’octobre 2026 repose sur une accumulation de revendications structurelles liées aux moyens matériels et conditions d’études.

Le qualificatif « quasi insurrectionnel » est employé en raison de la tournure violente prise par les blocages à partir de la fin septembre où les manifestations ont donné lieu à des scènes de chaos (incendies d’entrées d’établissements, voitures et camions de pompiers brûlés, agressions de personnels de direction).

Ce qui se joue aujourd’hui autour des blocages et des mouvements de contestation dans les lycées dépasse largement le cadre des revendications scolaires et pose de façon sous jacente la question de la prochaine instauration en France d’un régime politique illibéral. Un régime illibéral (souvent qualifié de démocratie illibérale ou de démocrature) est un système politique dans lequel des élections ont lieu au suffrage universel, mais où les libertés fondamentales et l’État de droit sont affaiblis.

En fait, derrière les problèmes de chauffage, de climatisation, de vétusté des établissements, le manque d’enseignants ou les classes surchargées, du rejet de Parcoursup qui est la plateforme nationale d’admission officielle en première année de l’enseignement supérieur,  se dessine quelque chose de plus profond : une question en filigrane de la problématique de l’autorité de l’État et d’une jeunesse qui doute de son avenir, qui ne croit plus spontanément aux promesses du progrès et qui regarde avec inquiétude un monde marqué simultanément par la crise économique, le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, la dette publique et, désormais, la révolution de l’intelligence artificielle.

La violence de certaines mobilisations ne constitue donc pas seulement un problème d’ordre public. Elle peut être interprétée comme un signal d’alerte sur l’état psychologique, social et politique d’une génération qui arrive à l’âge adulte dans un environnement qu’elle juge de moins en moins maîtrisable et menaçant.

Il serait cependant trop simple de réduire cette colère à une quelconque « génération anxieuse sur les conditions matérielles pour étudier ». Certes, les revendications matérielles sont réelles et parfois légitimes. Lorsque les établissements sont dégradés, que les enseignants manquent, que les classes sont surchargées ou que les conditions d’apprentissage se détériorent, la contestation trouve des causes très concrètes.

Dans les territoires les plus fragiles, l’impression d’une égalité républicaine à géométrie variable peut être particulièrement forte. Mais ces revendications immédiates ne suffisent pas à expliquer l’intensité émotionnelle et la violence de certaines mobilisations. Elles se greffent sur une inquiétude beaucoup plus vaste : celle d’une jeunesse qui se demande si les sacrifices consentis dans les études garantiront encore une place dans la société de demain.

L’ancienne croyance dans l’ascenseur social est précisément au cœur de cette rupture. Pendant des décennies, le diplôme, le travail et l’effort constituaient les principaux instruments d’une amélioration de la condition sociale. Aujourd’hui, cette équation apparaît beaucoup moins évidente. Le coût du crédit, la pénurie de logement, la précarisation de certaines trajectoires professionnelles, les difficultés d’accès aux études supérieures, la concurrence accrue sur le marché du travail et la perspective d’une automatisation massive des emplois alimentent le sentiment que les règles du jeu ont changé. Pour une partie de la jeunesse, l’avenir n’est plus associé spontanément au progrès, mais à l’incertitude et à la précarité .

À cette inquiétude sociale s’ajoute désormais l’éco-anxiété. Le jeune qui grandit avec des images quotidiennes de catastrophes climatiques, de guerres, de déplacements de populations ou de crises économiques ne reçoit plus le même récit collectif que les générations précédentes. Il ne se projette pas nécessairement dans un monde meilleur : il peut avoir le sentiment d’hériter d’un monde dégradé, endetté, instable et écologiquement menacé.

Cette perception est d’autant plus puissante que les réseaux sociaux transforment chaque crise locale ou internationale en événement vécu presque instantanément et en permanence. Le téléphone portable devient ainsi à la fois une fenêtre ouverte sur le monde et une machine à amplifier l’angoisse.

C’est ici que se situe probablement l’une des principales transformations de la contestation contemporaine. Les réseaux sociaux permettent désormais à une colère individuelle de devenir une colère collective en quelques heures, voire en quelques minutes. Une vidéo, une image de violence, une déclaration politique ou un événement local peuvent être immédiatement repris, commentés, détournés et amplifiés.

Les organisations syndicales ou politiques traditionnelles ne constituent plus nécessairement le point de départ de la mobilisation. La génération numérique peut s’organiser horizontalement, sans hiérarchie clairement identifiée, avec une capacité de propagation considérable mais aussi avec une grande difficulté à contrôler la dynamique une fois celle-ci enclenchée.

Le risque est alors celui d’une transformation du rapport au conflit. Lorsque les institutions apparaissent lentes, éloignées ou incapables de répondre aux attentes, le rapport de force et la violence légitime peuvent progressivement remplacer le dialogue. Le blocage devient un moyen de se faire entendre ; la confrontation policière devient une manière d’exister politiquement ; la violence peut finir par être considérée par certains comme le seul langage permettant d’obtenir une réaction du pouvoir. C’est précisément cette évolution qui doit inquiéter.

Non parce que la jeunesse serait naturellement plus violente, bien que cela reste encore à démontrer par la sociologie , mais parce qu’une société dans laquelle une partie croissante de la population ne croit plus à l’efficacité des mécanismes ordinaires de représentation s’expose à une multiplication des crises de légitimité.

L’intelligence artificielle ajoute une dimension nouvelle à cette fracture générationnelle. Les lycéens savent qu’ils entreront dans un marché du travail profondément transformé par l’automatisation, les algorithmes et les systèmes génératifs. Certaines professions intellectuelles, administratives, commerciales ou créatives seront profondément restructurées voire amenées à disparaitre.

Le problème n’est donc plus seulement de savoir quel diplôme obtenir, mais de savoir si le métier correspondant existera encore sous la même forme lorsqu’ils arriveront sur le marché du travail.

Cette incertitude modifie profondément la relation à l’école : pourquoi accepter plusieurs années d’efforts si les règles économiques et professionnelles risquent d’être bouleversées avant même l’entrée dans la vie active ?

À cette inquiétude professionnelle s’ajoute une crise de confiance informationnelle. Les deepfakes, les infox et la production massive de contenus artificiels brouillent progressivement la frontière entre le vrai et le faux. Pour une génération qui construit une grande partie de sa représentation du monde sur les plateformes numériques, cette situation peut nourrir une défiance généralisée envers les médias, les institutions et la parole politique.

Lorsque plus rien ne semble totalement vérifiable, le soupçon devient une grille de lecture permanente. Et lorsqu’une institution est déjà perçue comme distante, toute contradiction peut être interprétée comme une manipulation.

Il faut donc regarder les mouvements lycéens comme un possible laboratoire de la société française de 2030. Le scénario le plus préoccupant serait celui d’une société durablement fragmentée, où les crises économiques et budgétaires réduisent les capacités d’action de l’État au moment même où les demandes sociales augmentent, créant un cercle vicieux entre frustration, défiance et radicalisation, et n’ayant d’autre débouché qu’un régime autoritaire.

Une jeunesse confrontée à des perspectives économiques incertaines pourrait devenir plus impatiente, plus exigeante et moins disposée à accepter les compromis de long terme.

Si, dans le même temps, les finances publiques ne permettent plus de répondre à toutes les revendications, l’écart entre les attentes et les possibilités réelles de l’État risque de devenir explosif.

C’est probablement là que se situe le véritable danger pour la France. Le problème de demain ne sera pas nécessairement l’explosion brutale d’une insurrection généralisée, mais plutôt l’installation progressive d’un état de tension permanent : manifestations récurrentes, blocages, violences sporadiques, défiance électorale, contestations numériques, refus de l’autorité et multiplication des conflits sociaux sectoriels.

La société française peut devenir profondément instable et basculer formellement dans l’insurrection. La répétition des épisodes de confrontation suffit à fragiliser durablement l’autorité publique et le consentement collectif.

Et c’est ici que rentre en scène l’autre scénario de l’installation d’une dictature qui reste possible. Mais répondre uniquement par la contrainte serait une erreur ; répondre uniquement par la dépense serait tout aussi illusoire dans une France confrontée à une contrainte budgétaire croissante. Le véritable défi consiste à reconstruire une perspective.

Cela suppose de réhabiliter le travail, la formation, l’innovation et la mobilité sociale, mais également de donner aux jeunes une vision crédible de leur avenir. L’école ne peut plus seulement préparer aux métiers du passé ; elle doit préparer à un monde dans lequel l’intelligence artificielle transformera profondément les qualifications. De même, la transition écologique ne peut être présentée uniquement comme une succession d’interdictions et de contraintes : elle doit devenir un projet industriel, technologique et économique capable de créer des emplois et de redonner un horizon.

La question posée par la colère lycéenne est donc finalement beaucoup plus vaste que celle des lycées. Elle interroge la capacité de la République à produire encore de l’espérance dans une société où les contraintes financières, économiques, climatiques et technologiques s’accumulent.

Si l’État n’est plus capable de financer toutes les promesses, il devra au moins être capable de proposer une trajectoire crédible. Car une génération qui ne croit plus à son avenir ne réclame pas seulement davantage de moyens : elle réclame une raison de croire encore au contrat social.

La véritable alerte n’est donc pas que les lycéens contestent. Une démocratie saine doit accepter la contestation. L’alerte commence lorsque la contestation ne croit plus au dialogue, lorsque le blocage devient le seul moyen de se faire entendre et lorsque la violence apparaît comme le seul moyen d’obliger les institutions à réagir. À ce moment-là, ce ne sont plus seulement les lycées qui sont bloqués : c’est une partie du mécanisme de confiance entre la jeunesse et la République.

Et si cette fracture n’est pas traitée en profondeur, les mobilisations actuelles pourraient n’être que les premières manifestations visibles qui préfigure une société française appelée, à l’horizon 2030, à devenir beaucoup plus impatiente, plus fragmentée et plus conflictuelle, avec pour conséquence inéluctable l’instauration d’un régime illibéral en France . 

*Economiste et juriste en droit public 

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