PAR JEAN-MARIE NOL*
La montée en puissance de la classe moyenne en Guadeloupe et en Martinique depuis plusieurs décennies ne relève plus aujourd’hui d’un simple ressenti sociologique ni d’une construction intellectuelle défensive face aux crises contemporaines.
Elle s’observe de manière concrète, mesurable et quotidienne dans les pratiques de consommation, les choix patrimoniaux et les comportements économiques des ménages. En dépit d’un discours dominant insistant sur l’inflation, la vie chère et l’essoufflement supposé du modèle départemental, les faits traduisent une réalité bien plus complexe et souvent dérangeante pour ceux qui ont fait de la dénonciation permanente du système un levier idéologique. Loin d’un effondrement social, la Guadeloupe et la Martinique donnent à voir l’existence d’un pouvoir d’achat réel, concentré mais suffisamment diffus pour structurer durablement la société antillaise autour d’une classe moyenne désormais centrale.
La consommation de champagne constitue à cet égard un indicateur emblématique. En 2025, plus de trois millions de bouteilles ont été importées sur les deux territoires, soit près de cinq bouteilles par habitant, plaçant la Guadeloupe et la Martinique en tête du palmarès mondial de la consommation proportionnelle de ce vin effervescent d’exception. La Guadeloupe figure dans le top 5 des plus gros importateurs de champagne de la zone Amérique, aux côtés de la Martinique, avec plus de 1,4 million de bouteilles de 75 centilitres importées chaque année pour un montant estimé à plus de 22 millions d’euros.
Une telle dynamique ne peut être attribuée à une infime élite ou à des achats anecdotiques : elle suppose l’existence d’une base sociale large, capable d’absorber durablement une consommation associée à la fête, à la célébration et à l’intégration aux standards culturels des sociétés développées. Elle révèle une normalisation des modes de vie, caractéristique des classes moyennes installées.
Le marché automobile vient confirmer cette réalité avec une force encore plus frappante. En 2024, la Guadeloupe et la Martinique ont intégré le top 10 mondial des territoires affichant le meilleur taux de ventes de véhicules neufs par habitant, selon une étude d’un média spécialisé italien. Avec respectivement 15 800 voitures neuves vendues en Guadeloupe et 14 600 en Martinique, les deux îles atteignent un ratio d’environ 41 véhicules pour 1 000 habitants, les plaçant aux 6ᵉ et 7ᵉ rangs mondiaux.
Les Antilles françaises se comportent ainsi, en matière de pouvoir d’achat automobile, comme de grandes puissances économiques à fort produit intérieur brut, à proximité immédiate du Luxembourg, du Canada ou des États-Unis, et devancent des territoires comme le Liechtenstein, tandis que la Chine n’apparaît même pas dans ce classement. Ce niveau d’équipement traduit une capacité d’endettement, une stabilité relative des revenus et une confiance dans l’avenir qui sont les marqueurs classiques d’une classe moyenne solide.
À ces indicateurs s’ajoute un phénomène immobilier structurant : le boom de la maison individuelle. En Guadeloupe comme en Martinique, un nombre croissant de ménages investissent dans des biens compris entre 200 000 et 400 000 euros, engageant leur avenir sur le long terme et constituant un patrimoine transmissible. Dans des territoires insulaires contraints par le foncier et les coûts de construction, cet accès massif à la propriété observable même dans les campagnes les plus reculées, représente l’un des signes les plus tangibles de l’élévation du niveau de vie et de la stabilisation sociale de la classe moyenne.
Il traduit également une volonté d’enracinement territorial et une projection dans la durée, à rebours des récits annonçant un déclassement généralisé ou un exil inéluctable. Et puis que dire de l’engouement des antillais pour les vacances en France hexagonale et à l’étranger qui s’avère être incontestablement un marqueur de progrès social .
Selon les données d’une étude , 37 % des recherches de voyages des antillais concernent les croisières dans la caraïbe ou dans le monde. Ces destinations de croisières sont en tête des tendances 2025. Plus largement, les territoires antillais captent plus des deux tiers des intentions de voyage. C’est une progression de 12 points par rapport à 2024. Si l’engouement reste légèrement inférieur à celui de 2024 , les deux îles confirment leur tendance à la vogue des voyages à l’extérieur du territoire pour les vacances.
Preuve que les voyageurs antillais rêvent du grand large et de découvertes, mais aussi de dépaysement en quittant le territoire de plus en plus souvent en dépit de la cherté des billets d’avions. Cela n’est pas un frein majeur : des billets d’avion à plus de 1 000 €, c’est totalement assumé financièrement. Dans un contexte d’inflation et de budgets serrés, ces tarifs ne dissuadent même pas certains ménages modestes.
Ces réalités matérielles contredisent frontalement l’idée d’un modèle institutionnel départemental à bout de souffle, incapable de produire autre chose que de la dépendance et de l’assistanat. Elles montrent au contraire que ce cadre institutionnel a permis, sur plusieurs décennies, l’émergence d’une société plus riche, plus éduquée, plus protégée, plus équipée et plus solvable.
Enseignants, infirmiers, cadres territoriaux, agents de l’État, professions intermédiaires, commerçants , artisans, entrepreneurs et cadres , professions libérales forment aujourd’hui un socle social large, structurant la consommation, soutenant l’économie locale et assurant une stabilité sociale relative.
Certes, les difficultés demeurent. Les inégalités persistent, la vie chère pèse lourdement sur les ménages modestes et les tensions sociales restent vives. Mais réduire la trajectoire de la Guadeloupe et de la Martinique à un échec global relève davantage de la posture idéologique que de l’analyse rigoureuse. Certains acteurs, souvent parfaitement intégrés au système économique et institutionnel existant, vivent matériellement et symboliquement des ressources qu’il offre tout en s’employant à en noircir le bilan volontairement à des fins politiques inavouables. Cette contradiction alimente une tentative de réécriture de l’histoire visant à effacer les progrès sociaux réels pour légitimer des projets politiques d’autonomie fondés sur la rupture avec le système plus que sur l’évaluation honnête du réel.
La classe moyenne antillaise, souvent silencieuse, parfois prise en étau entre la précarité persistante d’une partie de la population et les discours radicaux, n’en constitue pas moins le véritable pilier de la cohésion sociale. C’est elle qui amortit les chocs économiques, soutient la demande intérieure, investit dans l’éducation, le logement et la mobilité, et porte des exigences nouvelles en matière de qualité de vie, de sécurité, d’efficacité des politiques publiques et de responsabilité collective.
Reconnaître la montée en puissance de cette classe moyenne ne signifie ni nier les fractures sociales ni minimiser les urgences économiques. Cela implique simplement de sortir d’une vision binaire propagée à dessein, par certains intellectuels, opposant d’une manière intellectuelle critique un peuple dominé depuis la période esclavagiste et coloniale par un système présenté comme intrinsèquement prédateur. Même si l’argumentaire semble recevable, pour autant la Guadeloupe et la Martinique ne sont pas des sociétés figées dans l’échec, mais des territoires en mutation, où la consolidation de la classe moyenne constitue un levier essentiel pour penser les évolutions économiques, sociales et institutionnelles à venir. T
oute réflexion sérieuse sur l’avenir doit partir de ce constat, sous peine de substituer l’idéologie au diagnostic et de construire des récits identitaires séduisants mais profondément déconnectés de la réalité vécue par la majorité silencieuse. Et prenons garde à ne pas sacrifier l’analyse du changement de modèle économique nécessaire au vu des mutations de la société au profit de l’idéologie politique. En réalité, notre démarche intellectuelle n’est pas partisane, mais invite également et surtout à repenser la place de l’économie au sein des sciences sociales et son rapport au politique aux Antilles .
En remettant brutalement en cause l’hypothèse d’efficience du système défendue par ce paradigme, la crise du politique a également entraîné une crise profonde de la théorie économique. La situation appelle donc à un nouveau paradigme. Notre paradigme économique actuel est celui de l’économie de marché néolibérale financiarisée et mondialisée et basé sur la dépendance à la dépense publique.
C’est ce modèle qui est amené à disparaitre. Par conséquent, un changement de paradigme est une modification profonde de la façon de penser et d’agir à un moment donné. C’est là dans ce contexte qu’il est nécessaire de concevoir une période de transition sur le plan institutionnel. Dans une période de transition, face aux ruptures sociétales et technologiques avec le numérique et l’intelligence artificielle, chacun doit apprendre à se repositionner, car le statut quo institutionnel n’est plus envisageable.
Mais, qu’est-ce, au juste, qu’une « période de transition » ?
Qu’est-ce donc qui distingue une phase historique de mutations d’une phase de stabilité ? C’est le caractère continu ou discontinu des évolutions. En période de mutations et de crises, les certitudes font place aux incertitudes; les lignes droites cèdent aux bifurcations ; les points de repère familiers s’estompent ; les structures traditionnelles se disloquent ; un monde ancien s’efface, alors que le monde nouveau n’est pas encore en place , comme l’a écrit le penseur italien Gramsci .
Prenons quelques exemples pour illustrer certaines caractéristiques de l’ère des incertitudes. Ainsi, pour parler de ce début du 21e siècle, il est clair que la révolution de l’informatique et de la communication bouleverse la société ; que la structuration de l’économie entre les secteurs primaire – secondaire – tertiaire, sur laquelle nous avions vécu depuis le 20e siècle, n’a plus de sens pertinent, quand les services occupent deux tiers de la population active; que l’ordre géopolitique Est-Ouest – Tiers-Monde est devenu obsolète ; que le marxisme et le libéralisme ne divisent plus l’espace idéologique économique et social; que les États-Unis, même s’ils ont gagné la guerre froide, ne sont plus le centre de référence exclusif du progrès ni de la prééminence économique et monétaire avec la montée en puissance de la Chine, etc. On pourrait multiplier les exemples : pourtant nous vivons un début de siècle en transition .
Ces périodes de transition, l’histoire en démontre la succession sans que l’on sache encore très bien en analyser les manifestations ni les sources. Pour ce qui concerne les Antilles la période de transition, c’est une évolution sécurisée dans le cadre du droit commun de l’article 73 renforcé par un pouvoir normatif. Le monde ne change-t-il pas en permanence ? L’économie et la société françaises n’ont-ils pas changé profondément tout au long de la période dite des Trente Glorieuses ? Or on se rappelle de cette époque comme d’une ère de stabilité non comme d’une période de crise du système. Il en est de même pour la départementalisation.
En conséquence, le changement de paradigme en 2026 doit désormais s’opérer uniquement sous l’angle de l’analyse économique prospective pour ce qui concerne la société antillaise.
*Economiste et juriste en droit public























