Opinion. Décryptage des effets négatifs du cycle kafkaïen de déclin de la France pour la Guadeloupe 

PAR JEAN-MARIE NOL*

La crise sociétale qui traverse aujourd’hui la France hexagonale n’est plus un simple malaise conjoncturel mais le symptôme avancé d’un déclassement économique, social et politique profond, dont les effets débordent largement les frontières de l’Hexagone pour atteindre, avec une intensité particulière, les territoires ultramarins.

La Guadeloupe et la Martinique, longtemps perçues comme amorties par la solidarité nationale et par les transferts publics, entrent à leur tour dans une zone de turbulence historique où les fragilités structurelles locales rencontrent le déclin du modèle français lui-même. 

Selon l’économiste Nicolas Baverez : « La France est en voie de tiers-mondisation ». Le pays est devenu l’Argentine de l’Europe, la démagogie politique faisant basculer des pans entiers de la classe moyenne dans la pauvreté tout en organisant l’exil des talents et des cerveaux, des entreprises et des capitaux.La paupérisation de la France et des Français s’emballe. En 2024, la richesse par habitant s’est élevée dans le pays à 38 110 euros. Elle se situe au 34e rang mondial et est désormais inférieure de 7 % à la moyenne européenne, et ce pour la troisième année consécutive.

Elle est en retrait de 25 % par rapport à celle du Danemark, de 20 % par rapport à celle de la Suède, de 15 % par rapport à celle de l’Allemagne, de 0,5 % par rapport à celle de l’Italie. Par ailleurs, l’écart favorable vis-à-vis de la Pologne a été réduit de 60 % à 20 % depuis 2000.Le décrochage brutal du PIB par habitant se traduit par la montée de la pauvreté, qui touche près de 10 millions de Français et voit basculer plus de 650 000 personnes supplémentaires par an dans la précarité. Il est d’autant plus préoccupant qu’il s’accompagne d’une explosion de l’endettement.

La dette publique de la France s’établit à 3 416,3 milliards d’euros (trois mille quatre cent seize virgule trois milliards d’euros), soit 115,6 % (cent quinze virgule six pour cent )du PIB en 2025. Depuis plus de cinquante ans, les dépenses de l’Hexagone sont supérieures aux recettes, obligeant le pays à contracter des emprunts pour contrebalancer un budget déficitaire. Longtemps parmi les pays les plus prospères du continent, la France est désormais passée sous la moyenne européenne en termes de PIB par habitant.

Un décrochage progressif, qui s’est accéléré au cours de la dernière décennie.En Europe, être français ne garantit plus d’être mieux loti que le citoyen moyen. C’est même l’inverse, comme le montrent les dernières estimations de l’agence européenne des statistiques Eurostat : en 2024, le produit intérieur brut (PIB) par habitant de la France était inférieur de 2 % à la moyenne des 27 pays de l’UE. Le constat est sévère pour un pays qui fut longtemps l’un des plus prospères du continent, mais il n’est pas nouveau : cela fait trois ans, depuis 2022, que l’Hexagone a basculé dans la partie inférieure de ce classement, au terme d’une décennie de décrochage progressif. Quelles sont les raisons de cette paupérisation ?Depuis plusieurs années, la France décroche économiquement par rapport à ses voisins, avec un recul progressif du niveau de vie et du produit intérieur brut par habitant. Le PIB par tête correspond au montant de richesses créées par habitant.

Pour le calculer, il suffit de prendre l’ensemble des richesses créées dans le pays en une année, et de les diviser par le nombre d’habitants. En France, l’indicateur s’élève à environ 38 000 euros. Il faut comprendre que le PIB est un indicateur de niveau de vie. Il n’a rien à voir avec le salaire. Plus il est élevé, plus le pays est riche. En 2024, l’Hexagone affichait une moyenne de 98 points, alors que la norme européenne est fixée à 100 points.L’une des principales causes est que les Français travaillent moins que leurs voisins. Chez les français , on travaille 660 heures par an et par habitant, alors que la moyenne européenne est largement supérieure à 700 heures. Les horaires ne sont pas forcément plus réduits que ceux des autres, mais les  carrières sont plus courtes et les français partent à la retraite plus tôt. Les Français sont également moins nombreux à travailler, en proportion de la population active.

Force est de souligner également, à juste titre, que les Français sont moins formés et moins compétents. Dans les classements internationaux des niveaux éducatifs, la France a dégringolé de la 13ème place mondiale, en 1999, à la 26ème en 2024.L’une des conséquences est que, faute de croissance et de travail suffisants, la France ne parvient plus à financer son modèle social sans creuser le déficit. Cette situation engendre donc une explosion de la dette et nous entraîne tous en tant que guadeloupéens dans un cercle vicieux de décrochage de l’investissement public . 

À cette dynamique de déclassement économique et de fragilisation sociale s’ajoute une réalité désormais impossible à dissimuler : les politiques publiques sont arrivées à l’os. L’État comme les collectivités territoriales ne disposent plus des marges financières, humaines et organisationnelles nécessaires pour maintenir le niveau de service public qui avait longtemps servi de colonne vertébrale à la cohésion sociale. En Guadeloupe, la police, la justice, l’hôpital, l’éducation et les services sociaux fonctionnent en régime de tension permanente, marqués par un sous-financement chronique, une pénurie de personnels qualifiés et une perte d’attractivité des métiers. Ce qui relevait hier d’un dysfonctionnement ponctuel est devenu un état structurel.

Cette dégradation des services publics n’est pas neutre socialement. Elle alimente un sentiment d’abandon, accroît la défiance envers les institutions et fragilise les territoires les plus exposés, au premier rang desquels la Guadeloupe et la Martinique. La lenteur de la justice, le manque de moyens des forces de sécurité, la saturation des hôpitaux, la désorganisation de l’aide sociale et la difficulté à répondre efficacement aux situations d’urgence créent un climat d’insécurité matérielle et psychologique. Dans des sociétés déjà traversées par des inégalités fortes, ces carences accentuent la fracture entre ceux qui peuvent se protéger par des solutions privées et ceux qui dépendent exclusivement de services publics affaiblis.

Aux Antilles, cette situation revêt une gravité particulière. L’éloignement géographique, l’insularité et la dépendance à des décisions prises à Paris amplifient les effets du sous-investissement public. Le système hospitalier, déjà confronté à des contraintes logistiques et à une démographie médicale fragile, peine à assurer la continuité et la qualité des soins. Les services sociaux, en première ligne face à la pauvreté, au chômage et à la désagrégation de la cellule familiale, sont saturés. La police et la justice, confrontées à la montée exponentielle des violences et des trafics de drogue , manquent de moyens humains et matériels pour exercer pleinement leurs missions, laissant s’installer un sentiment d’impunité et de désordre qui mine le contrat social.

Ce rétrécissement de l’action publique révèle une contradiction centrale : alors même que les crises s’accumulent et que la demande de protection collective augmente, la capacité de l’État à répondre recule. La promesse implicite du modèle français, fondée sur un haut niveau de services publics en contrepartie d’une forte fiscalité et d’un endettement croissant, n’est plus tenue. Pour la Guadeloupe et la Martinique, cette évolution agit comme un révélateur brutal : le modèle de dépendance à la dépense publique atteint ses limites historiques. La question n’est plus seulement de défendre l’existant, mais de repenser en profondeur le rôle de l’État, des collectivités et de la société civile dans la production de sécurité, de solidarité et de bien-être collectif, sous peine de voir s’installer durablement une société de pénurie, de tensions et de renoncements.L’autre conséquence est politique.

La France compte moins en Europe, parce qu’elle est affaiblie et entravée dans ses difficultés budgétaires.La dette des ménages s’élève à 60 % du PIB. Elle est lourdement aggravée par la perte de contrôle des finances publiques, dont la charge revient aux générations futures…La Guadeloupe ne pourra pas éviter le piège des conséquences du cycle kafkaïen du déclin de la France , et donc devra trouver de nouveaux relais de croissance au sein de l’Union Européenne . Ce qui se joue désormais dépasse la question de l’adaptation marginale des politiques publiques : il s’agit d’un changement de paradigme économique en France hexagonale et d’une transformation en profondeur de la société française qui auront des répercussions néfastes aux Antilles .

Depuis plusieurs années, la France s’enfonce dans un processus de paupérisation relative au sein de l’Union européenne. Le recul du PIB par habitant, désormais inférieur à la moyenne européenne pour la troisième année consécutive, n’est pas un accident statistique mais le reflet d’un décrochage durable. La baisse du temps de travail effectif, l’affaiblissement du niveau de formation, la désindustrialisation, l’explosion de la dette publique et privée et l’incapacité à financer durablement le modèle social dessinent les contours d’un pays qui a perdu une partie de sa capacité à produire de la richesse. Cette dynamique entraîne une démoyennisation accélérée : les classes moyennes, longtemps pilier de la stabilité sociale, basculent progressivement dans la précarité tandis que les talents, les capitaux et les entreprises quittent le territoire.

La Guadeloupe et la Martinique, profondément imbriquées dans l’économie française, ne peuvent échapper à ce cycle de déclin. Leur société s’est pourtant transformée rapidement, souvent sans en mesurer toutes les implications. En quelques années, les Antilles sont entrées de plain-pied dans l’ère du numérique, du télétravail, de l’hyperconsommation et de la mobilité accrue, tout en conservant un modèle économique largement fondé sur l’emploi public, les transferts sociaux et la consommation importée. Cette contradiction devient aujourd’hui insoutenable, avec une insuffisance avérée de financement publics et d’investissements conséquents. La fragilisation de l’État français réduit mécaniquement sa capacité à jouer le rôle de garant ultime, et les déséquilibres structurels locaux apparaissent au grand jour.

La démoyennisation observée dans l’Hexagone trouve ainsi un écho amplifié dans les sociétés antillaises. Le chômage massif, la vie chère, la dépendance aux importations et la faiblesse de la base productive locale accélèrent l’érosion des classes intermédiaires. Dans les centres-villes de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre, la paupérisation est visible, mesurable et cumulative. Les chiffres de l’INSEE confirment une concentration de la précarité, de l’insécurité et du déclin économique, résultat de décennies de renoncements, de politiques différées et d’un manque de vision stratégique. La dévitalisation urbaine, marquée par l’abandon du bâti, la désertification commerciale et la fuite des habitants, illustre concrètement les conséquences d’un modèle arrivé à saturation.

Dans ce contexte, la question économique demeure paradoxalement marginale dans le débat public. L’investissement productif, la création de richesse, l’attractivité territoriale et l’initiative privée restent relégués au second plan, alors même qu’ils conditionnent l’avenir des territoires. La focalisation croissante sur la dette des collectivités locales, à l’approche des élections municipales, révèle une angoisse collective profonde : celle de communes exsangues, privées de marges de manœuvre et contraintes à une gestion défensive. Or, le maire reste un acteur économique central, capable de faciliter ou de freiner les projets, notamment à travers l’urbanisme, le logement, la revitalisation des centres-villes et la qualité de l’espace public. L’absence de politiques ambitieuses dans ces domaines annonce des effets en chaîne : effondrement des prix immobiliers, hausse de la fiscalité locale, disparition des commerces de proximité et aggravation des fractures sociales.

À ces fragilités internes s’ajoute une recomposition géopolitique mondiale d’une brutalité inédite. L’affaiblissement du multilatéralisme, la remise en cause du droit international et le retour assumé des logiques de puissance exposent particulièrement les petits territoires insulaires. Dans ce monde instable, l’arrimage institutionnel à l’Union européenne prend une dimension stratégique vitale pour la Guadeloupe et la Martinique. Loin d’être une simple appartenance administrative, l’Union européenne constitue un cadre de stabilité politique, juridique et démocratique, un accès à un vaste marché, une protection monétaire et un levier financier essentiel. Dans un environnement marqué par le protectionnisme, les rivalités géopolitiques et les menaces de prédation territoriale, cet ancrage apparaît comme un bouclier relatif mais réel face à la marginalisation.

La crise actuelle n’est pas uniquement économique ; elle est aussi financière, sociale, démocratique, culturelle et même anthropologique. La France, devenue une société fragmentée, voit monter la défiance envers les institutions, la violence, les populismes et la tentation autoritaire. La révolution numérique et l’intelligence artificielle accentuent ces tensions en redéfinissant brutalement le travail, les compétences et la place de l’homme dans la production. Aux Antilles, où l’emploi public et parapublic structure largement la société, l’automatisation et la numérisation pourraient produire un choc d’autant plus violent qu’elles remettent en cause les fondements mêmes du modèle hérité de la départementalisation.

Face à cette convergence de crises, l’illusion du statu quo devient dangereuse. Les sociétés antillaises se trouvent à la croisée des chemins en raison de l’incertitude sur l’évolution institutionnelle . Subir le changement, c’est accepter une aggravation des inégalités, une montée des tensions sociales et un risque accru de réponses autoritaires. Anticiper la mutation, au contraire, ouvre la possibilité d’un nouveau modèle de développement économique, fondé sur la responsabilité, l’innovation, la valorisation des ressources locales et l’intégration stratégique dans l’espace européen. Cela implique une refonte profonde des politiques publiques, pensées de manière transversale et non plus sectorielle, plaçant l’éducation, la formation, la transition écologique et la participation citoyenne au cœur du projet collectif.

Dire la vérité aux Guadeloupéens et aux Martiniquais que rien ne sera plus comme avant devient ainsi un impératif démocratique. Le déclin de la France hexagonale n’est pas sans conséquences, et la solidarité nationale ne pourra plus indéfiniment masquer les déséquilibres. Le changement de société est désormais inéluctable avec la crise de la dette et la révolution technologique . La question essentielle n’est plus de savoir s’il aura lieu, mais s’il sera subi ou maîtrisé. La lucidité, le courage politique et la capacité à penser un nouveau paradigme économique à partir de l’industrialisation détermineront la place que la Guadeloupe et la Martinique occuperont dans le monde incertain qui se dessine. À l’horizon 2030, l’aveuglement idéologique n’est plus de mise, et la quête identitaire n’est plus une option crédible pour retrouver du sens à une nouvelle pensée .

*Economiste et juriste en droit public

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