PAR JEAN-MARIE NOL*
Plusieurs études montrent que les embauches de jeunes diplômés marquent le pas dans les entreprises qui utilisent le plus l’intelligence artificielle.
Mais quels effets mesurables l’intelligence artificielle a-t-elle déjà eu sur le marché du travail en France , sachant par ailleurs qu’il faut compter avec un temps de latence aux Antilles dans l’émergence de ce phénomène au demeurant négatif sur les jeunes ?
Les jeunes travailleurs sont , en effet, la première variable d’ajustement lorsqu’il y a des changements sur le marché du travail, qu’ils soient cycliques ou plus profonds. Et si les investissements dans l’IA visent à automatiser les tâches les plus simples, cela peut en effet concerner celles effectuées par les moins expérimentés.
Selon le journal économique Les Échos, deux études récentes, l’une de chercheurs de l’université Stanford en Californie, et l’autre de l’université Harvard, dans le Massachusetts, concluent que l’impact est déjà visible. Les entreprises qui recourent le plus à l’IA et les métiers dans lesquels l’IA est très utilisée ont tendance à faire appel à moins de jeunes qu’avant. Alors que peut révéler dans ce contexte le projet de l’instauration d’un CDI jeunes « pouvant être rompu sans motif dès les premières années ». De quoi réduire le taux de chômage de cette partie de la population, selon l’organisation patronale.
L’accélération fulgurante de l’intelligence artificielle bouleverse aujourd’hui les fondements mêmes du travail et place les sociétés développées face à une rupture historique. Contrairement aux précédentes révolutions technologiques, l’IA ne se contente plus d’automatiser des tâches répétitives ou pénibles : elle s’attaque désormais aux fonctions intellectuelles, analytiques et créatives, longtemps considérées comme le cœur irréductible du travail humain.
Cette mutation rapide nourrit la perspective de licenciements massifs, d’un chômage structurel durable et, plus profondément, d’une remise en cause du lien historique entre emploi, revenu et financement de la protection sociale. Dans ce contexte anxiogène, la difficulté croissante des jeunes à accéder au marché du travail devient l’un des symptômes les plus visibles et les plus explosifs de la transition en cours.
L’entrée dans la vie active, autrefois structurée autour de postes d’exécution, d’apprentissage ou de montée progressive en compétences, se heurte désormais à un marché du travail où ces fonctions sont de plus en plus automatisées ou rationalisées. Les entreprises, confrontées à une incertitude technologique permanente, hésitent à embaucher durablement des profils jeunes dont la productivité immédiate est jugée insuffisante face à des outils d’IA toujours plus performants. Ce phénomène alimente une précarisation prolongée des débuts de carrière, un allongement des périodes d’inactivité ou de sous-emploi, et une progression inquiétante du nombre de jeunes durablement exclus du système productif.
C’est dans ce contexte que le patronat français, par la voix du Medef, avance une parade qui se veut pragmatique : la création d’un nouveau contrat de travail spécifique aux jeunes, présenté comme une adaptation nécessaire du CDI à l’économie de l’intelligence artificielle. Ce « CDI 2.0 » pourrait être rompu sans motif pendant les premières années, avec une indemnisation progressive en fonction de l’ancienneté.
L’objectif affiché est clair : lever ce que les employeurs perçoivent comme un frein majeur à l’embauche, à savoir la rigidité du CDI classique dans un environnement économique instable et technologiquement mouvant. En réduisant le risque juridique et financier associé à l’embauche de primo-entrants, le patronat espère inciter les entreprises à recruter plutôt qu’à automatiser ou à externaliser.
Cette proposition, qui ravive le souvenir douloureux du CPE, suscite une forte opposition syndicale, mais elle s’inscrit dans un cadre radicalement différent de celui du début des années 2000. À l’époque, la précarité des jeunes relevait essentiellement d’un chômage élevé et d’un marché du travail dual.
Aujourd’hui, elle est le produit d’une transformation structurelle du capitalisme, dans lequel l’intelligence artificielle élève brutalement le seuil de compétences et de productivité requis pour accéder à l’emploi. Le Medef soutient ainsi que la rigidité du droit du travail pénalise paradoxalement les jeunes, en dissuadant les entreprises de leur offrir une première chance dans un monde où les besoins évoluent plus vite que les carrières.
Le projet patronal ne se limite pas à la flexibilité contractuelle. Il s’accompagne d’une réflexion sur le coût du travail et sur l’adéquation entre salaire et productivité initiale. La suggestion d’adapter temporairement le niveau du Smic pour certains primo-entrants, via la négociation collective, remet sur la table l’idée sensible d’un « Smic-jeunes ».
Pour le patronat, il s’agit d’un instrument d’incitation à l’embauche dans une phase transitoire, dans un contexte où l’IA rend plus difficile la rentabilisation immédiate de profils peu expérimentés. Cette logique repose sur la promesse d’une montée rapide en compétences, rendue possible par un investissement accru dans la formation professionnelle.
La formation constitue d’ailleurs un pilier central de cette stratégie. Face à l’obsolescence accélérée des savoirs induite par l’intelligence artificielle, le Medef met en avant la nécessité de renforcer les engagements des entreprises en matière de formation continue.
Le contrat de travail est alors conçu moins comme une garantie de stabilité que comme un cadre temporaire d’apprentissage et d’adaptation permanente. Cette vision traduit un changement profond du rapport au travail : l’emploi n’est plus une fin en soi, mais une étape dans un parcours fait de transitions successives, censées maintenir l’employabilité dans un univers technologique instable.
D’autres propositions s’inscrivent dans cette même logique de fluidification : abaissement de la durée du travail, diminution de la durée minimale des temps partiels pour les jeunes, suppression des délais de carence entre deux CDD, allongement de la durée légale des contrats temporaires.
L’ensemble vise à réduire les frictions à l’entrée sur le marché du travail et à limiter le phénomène des jeunes NEET, ni en emploi, ni en études, ni en formation, qui représentent une part significative de la jeunesse et constituent un risque social majeur. Pour le patronat, accepter une plus grande discontinuité des parcours serait le prix à payer pour éviter l’exclusion durable d’une génération confrontée à la concurrence directe des machines.
Cette parade patronale révèle toutefois une tension fondamentale. Si elle peut faciliter l’embauche à court terme, elle repose largement sur un transfert du risque économique vers les jeunes salariés, appelés à supporter une flexibilité accrue, une modération salariale initiale et une insécurité prolongée.
Dans une économie où l’intelligence artificielle réduit la durée de vie des compétences, le danger est de voir s’installer une jeunesse perpétuellement en transition, employable mais rarement stabilisée, fragilisant à terme le financement de la protection sociale et des retraites, déjà mis à mal par la raréfaction du travail humain.
Au-delà du cas des jeunes, cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus large sur la « fin du travail » telle qu’elle a structuré les sociétés industrielles. Les gouvernements, de leur côté, tentent de contenir le choc par des politiques de soutien à l’emploi, de reconversion massive, de sécurisation des revenus et par l’exploration de solutions plus radicales comme l’élargissement des assiettes de financement de la protection sociale ou la dissociation partielle du revenu et de l’emploi.
Le projet du Medef apparaît ainsi comme l’une des réponses possibles, du point de vue patronal, à un bouleversement systémique qui dépasse largement le seul cadre du droit du travail.
En filigrane, c’est le contrat social lui-même qui est interrogé. Si l’intelligence artificielle réduit durablement le volume de travail nécessaire à la production de richesses, ni la flexibilisation des contrats, ni la modération salariale ne suffiront à préserver la cohésion sociale.
Le « nouveau contrat jeunes » illustre la difficulté à adapter des outils hérités du XXᵉ siècle à une économie où le travail cesse progressivement d’être le principal vecteur d’intégration, de protection et de reconnaissance. Il constitue moins une solution définitive qu’un symptôme : celui d’une société cherchant, dans l’urgence, à amortir les effets d’une révolution technologique qui remet en cause les fondements mêmes de l’emploi, de la solidarité et de la place des jeunes dans le monde du travail, et qui devrait sans conteste impacter l’emploi des jeunes générations en Guadeloupe.
*Economiste et juriste en droit public

























