PAR JEAN-MARIE NOL*
Pourquoi les chefs d’entreprises de la Guadeloupe n’ont-il plus la capacité de rebondir pour créer de la richesse dans un contexte économique déprimé et un environnement politique très incertain ?
Depuis plusieurs mois, certains acteurs,notamment économiste, n’ont eu de cesse d’attirer l’attention sur la possibilité d’une future dégradation de l’économie de la Guadeloupe et l’impact négatif du mauvais état des finances publiques nationales, et ce en vain, en dépit des nombreux appels à la vigilance et à la prudence.
Et pourtant , force est de constater aujourd’hui que cette contrainte macroéconomique nationale trouve un écho très concret dans le tissu productif guadeloupéen, comme le révèle le dernier sondage de l’Institut Qualistat publié le 12 février sur le moral des chefs d’entreprise.
Loin d’être un simple baromètre conjoncturel, cette enquête met en lumière un climat de défiance durable qui éclaire, en creux, les limites structurelles de l’action publique locale dans un environnement économique dégradé.
En fin d’année 2025, plus d’un dirigeant sur deux se déclare inquiet pour la pérennité de son entreprise, un niveau d’anxiété en hausse par rapport à l’année précédente, signe que les tensions économiques ne relèvent plus d’un accident passager mais d’une tendance lourde.
Cette inquiétude dépasse largement la situation propre de chaque entreprise pour s’étendre aux perspectives sectorielles et, plus encore, au climat économique général de la Guadeloupe. Le fait que plus de 80 % des chefs d’entreprise s’interrogent sur la trajectoire économique du territoire traduit une perte de visibilité quasi généralisée, particulièrement marquée dans l’industrie et le BTP, secteurs pourtant essentiels à toute stratégie de développement et d’investissement local. Les petites entreprises, déjà fragiles, apparaissent en première ligne de cette dégradation, renforçant le risque d’un affaissement progressif du tissu économique de proximité.
Le pessimisme exprimé par les dirigeants ne relève pas seulement du ressenti : il s’appuie sur une dégradation réelle de leur situation financière. Seule une minorité marginale constate une amélioration sur les douze derniers mois, tandis que la grande majorité fait état d’une érosion de ses marges et de ses capacités d’autofinancement. Surtout, le flou budgétaire qui entoure la situation des finances publiques françaises agit comme un puissant facteur aggravant.
Près de quatre chefs d’entreprise sur cinq estiment que l’instabilité et les incertitudes économiques nationales auront des répercussions fortes sur leur activité, confirmant le lien direct entre la crise des finances publiques de la France hexagonale et la fragilisation de l’économie locale.
Cette perte de confiance se traduit mécaniquement par un attentisme généralisé. Les projets d’embauche et d’investissement sont gelés, non par manque de volonté entrepreneuriale, mais par absence de trésorerie suffisante et de perspectives lisibles. Moins d’un tiers des entreprises envisagent de recruter, moins de la moitié prévoient d’investir, et près de la moitié des dirigeants n’ont désormais ni projet d’embauche ni projet d’investissement, une proportion en forte hausse par rapport à l’année précédente. Ce signal est particulièrement préoccupant à l’orée de 2026, car il annonce non seulement une stagnation de l’activité économique, mais aussi une pression accrue sur l’emploi, donc sur les finances sociales et, in fine, sur les budgets communaux et intercommunaux.
Dans ce contexte, attendre des communes et des EPCI qu’ils jouent un rôle de moteur économique sans intégrer la réalité du décrochage entrepreneurial relève d’une forme de déni collectif. Le malaise des chefs d’entreprise, mis en évidence par cette enquête, souligne la fragilité de la base fiscale locale, la contraction potentielle des recettes et l’augmentation probable des besoins sociaux.
Il révèle surtout l’ampleur du décalage entre les attentes placées dans les élections municipales et la capacité réelle des exécutifs locaux à infléchir une trajectoire économique largement conditionnée par la situation financière de l’État et par la défiance généralisée des acteurs économiques. Ignorer ces signaux, c’est persister dans une myopie électorale qui rendra inévitablement plus brutale la désillusion post-électorale.
Face à ce diagnostic préoccupant, la question n’est donc plus seulement celle de la gestion conjoncturelle de la crise, mais bien celle de la refondation du modèle économique guadeloupéen. Le pessimisme des chefs d’entreprise, conjugué à l’affaiblissement durable des finances publiques nationales, impose d’engager dès à présent une réflexion stratégique de long terme, fondée sur un changement de paradigme.
Continuer à dépendre majoritairement de la consommation, des transferts publics et d’un tissu économique faiblement productif expose le territoire à une vulnérabilité croissante. La Guadeloupe ne pourra durablement préserver l’emploi, les recettes fiscales locales et la cohésion sociale sans élargir sa base productive et sans créer de la valeur sur place.
Dans cette perspective, l’industrialisation du territoire, longtemps perçue comme irréaliste ou incompatible avec les spécificités locales, doit être reconsidérée de manière pragmatique et ciblée. Il ne s’agit pas de reproduire des modèles industriels lourds du passé, mais de bâtir une industrialisation adaptée, fondée sur des investissements structurants dans des secteurs à fort potentiel endogène.
L’agroalimentaire apparaît à cet égard comme un levier central, en permettant de transformer localement la production agricole, de réduire la dépendance aux importations, de sécuriser les débouchés pour les agriculteurs et de créer des emplois industriels durables.
De même, le secteur de l’énergie constitue un axe stratégique majeur, à la fois pour répondre aux impératifs de transition écologique, réduire les coûts structurels pesant sur les entreprises et renforcer l’autonomie énergétique du territoire.
Cette vision prospective suppose des choix politiques clairs, des investissements conséquents et une coordination étroite entre communes, EPCI, Région et acteurs économiques. Elle implique également d’assumer une temporalité longue, souvent incompatible avec la myopie électorale qui caractérise les scrutins municipaux.
Pourtant, c’est précisément à ce niveau local que peuvent s’amorcer les conditions d’un nouveau cycle de développement, à condition que le débat démocratique accepte enfin de dépasser l’horizon du mandat pour se projeter vers une trajectoire de transformation économique crédible et soutenable pour la Guadeloupe.
*Economiste et juriste en droit public






















