Guadeloupe. Exposition : Camille Mortenol, symbole de réussite, entre gloire et zones d’ombre

L’exposition Commandant Camille Mortenol, un destin guadeloupéen au cœur de la République, présentée au Musarth, invite à regarder au-delà de la légende afin de découvrir la complexité d’une figure régionale au parcours hors-normes.

Camille Mortenol.

À Pointe-à-Pitre, le Musarth consacre une exposition temporaire au parcours exceptionnel de Camille Mortenol, officier de marine guadeloupéen devenu l’un des artisans de la défense aérienne de Paris pendant la Première Guerre mondiale.

L’exposition temporaire « Commandant Camille Mortenol, un destin guadeloupéen au cœur de la République », inaugurée au Musarth à l’occasion de la Nuit européenne des musées, est prolongée jusqu’au 11 septembre.

L’occasion de se rendre sur les pas de Camille Mortenol, un symbole de réussite dans une société coloniale inégale.

Entre reconnaissance militaire et tension mémorielle, l’exposition Commandant Camille Mortenol, un destin guadeloupéen au cœur de la République, présentée au Musarth, invite à regarder au-delà de la légende afin de découvrir la complexité d’une figure régionale au parcours hors-normes.

Le poids des préjugés racistes

Fils d’anciens esclavisés, le jeune Camille Mortenol est remarqué par Victor Schoelcher qui devient son mentor. Ce dernier lui permet d’obtenir une bourse pour étudier au lycée Montaigne de Bordeaux. Après l’obtention de son baccalauréat, il passe avec succès le concours de l’École navale avant d’être refusé par préjugé de couleur. Il choisit alors de passer le concours de Polytechnique et en 1880 il devient le premier fils d’esclavisés à intégrer ce prestigieux établissement. Ses résultats exceptionnels lui permettent d’intégrer la marine où son ascension fulgurante est maintes fois freinée par des préjugés racistes. Ses capacités sont tout de même récompensées : il occupe la fonction d’officier, puis de commandant de flottille.

Bien qu’il souhaitât continuer à gravir les échelons, le racisme continue d’être le fil rouge de sa carrière : pour cette raison, il lui est impossible d’accéder au corps des officiers généraux et donc aux grades de l’amirauté. Il reste donc cantonné au grade de capitaine de vaisseau. Spécialisé dans les flottes de torpilles, il dirige une remarquable opération en mer d’Indochine.

Néanmoins, au début des années 1910, ses pathologies (il a, comme beaucoup d’officiers de la Marine, contracté le paludisme lors d’opérations dans les colonies) commencent à sérieusement impacter sa carrière dans la Marine. Il choisit alors d’intégrer l’armée de Terre et participe à la protection du premier port militaire français à Brest.

En 1915, le général Gallieri, responsable de la défense de Paris, fait appel à son génie stratégique pour prendre la direction de la défense antiaérienne (D.C.A.) de la capitale au cours de la Première Guerre mondiale. Camille Mortenol participe activement aux débuts de la défense antiaérienne française en mettant au point un système notamment doté de deux innovations : des faisceaux de lumières et des ballons reliés au sol, toutes deux permettant de réduire la possibilité pour les bombardiers de voler à basse altitude.

« Nous avons souhaité, à travers cette exposition, expliquer aux Guadeloupéens qui était Camille Mortenol en passant par toutes les étapes de sa carrière », indique Thérèse Parfait. Si elle met en lumière son génie, la commissaire de l’exposition a tenu à mettre les faits historiques à la disposition des visiteurs de l’exposition en n’omettant ni les éléments propices à l’encensement, ni ceux propices aux critiques.

Le commandant Mortenol aux côtés de l’Etat-major français dont le maréchal Foch.

Des personnages controversés

« Camille Mortenol est aussi un personnage complexe qui a des zones d’ombres, nuance Thérèse Parfait. Commandant de bateau, il a exercé pendant la période coloniale et a, de ce fait, tiré sur des populations qui se défendaient contre la colonisation. Mais, après avoir quitté l’uniforme, Camille Mortenol s’est aussi battu pour les droits des jeunes ultramarins à Paris contre le racisme. »

Malgré un parcours hors du commun, Camille Mortenol demeure une figure historiquement complexe. Il participe aux campagnes de consolidation et d’extension de l’empire colonial français, alors qu’il est au même moment marqué par les préjugés marginalisants imposés aux hommes noirs dans la société française. Son parcours est donc le symbole d’une contradiction : une remarquable ascension sociale par le savoir, mais qui le conduit à être officier d’une puissance coloniale qui repose sur de profondes inégalités imposées à d’autres peuples.

C’est précisément là que réside l’intérêt de l’exposition. Plutôt que de figer sa figure dans le récit guadeloupéen, elle invite tout un chacun à replacer son parcours dans le contexte de la société coloniale, où l’ascension individuelle n’effaçait pas les rapports de domination. À travers son histoire, l’exposition propose un défi : accepter de regarder nos histoires dans toute leur complexité.

Lucas Vertis

Pointe-à-Pitre, Musarth, rue Peynier. Jusqu’au 11 septembre. Tél. 05 90 82 08 04.

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