Le torchon continue de brûler dans les hautes sphères du pouvoir à l’approche du 7 février.
Cette fois, la pomme de discorde provient du relèvement de leurs fonctions du responsable de l’Unité de sécurité générale du Palais national (USGPN), le commissaire divisionnaire Jean Robert Brutus, du commandant du Counter Ambush Team (CAT), le commissaire principal Hansy Charles et de son adjoint le commissaire de police Wisler Junior Romain par le coordonnateur de la sécurité présidentielle, l’inspecteur général Pierre-Louis Cangé, le 29 décembre 2025.
Dans une correspondance à effet immédiat, l’inspecteur général Cangé a instruit l’ex-responsable de l’USGPN de remettre le matériel mis à sa disposition et a précisé que lui-même, le coordonnateur, « assurera l’intérim en attendant la nomination d’un nouveau commandant », a appris Le Nouvelliste.
L’USGPN compte un grand nombre de membres. Sur les 816 agents affectés dans diverses unités au Palais, 611 relèvent de l’USGPN, selon le « diagnostic général de la sécurité présidentielle » réalisé par l’inspecteur général Pierre-Louis Cangé le 27 novembre 2025, soit 24 jours après son installation à la tête de la coordination.
« Veuillez, dès la réception de la présente, vous rendre au (à la, NDLR) direction du personnel de la police nationale, pour de nouvelles instructions », a également écrit l’IG Cangé au responsable de l’USGPN relevé de son poste, le 29 décembre 2025.
La décision de relever de leurs fonctions trois responsables d’unités du Palais a provoqué de vives réactions. La décision « n’a pas été préalablement notifiée au directeur général de la PNH, Vladimir Paraison », ont confié au Nouvelliste deux sources proches du gouvernement et de la présidence. Le pouvoir de transfert relève du directeur général, ont souligné ces sources.
Des demandes d’armes et de munitions XXL
Conformément au « diagnostic général de la sécurité présidentiel, pour les suites nécessaires et urgentes », entre l’USGPN, Cat et USP, l’effectif est de 816 membres a écrit l’inspecteur général Cangé. « L’effectif actuel est insuffisant ; un renfort immédiat est nécessaire pour maintenir l’aptitude opérationnelle. L’armement en dotation provient majoritairement des anciens stocks de l’armée d’Haïti et apparaît aujourd’hui inadapté et vieillissant. Quant aux munitions, les chargeurs des armes en service sont remplis régulièrement. Cependant le stock en dépôt diminue considérablement. Le calibre 7,62 mm, les plus utilisés en zone de combat, est en pénurie : les stocks actuels permettront de soutenir les opérations environ une semaine, au rythme de consommation observé », indique le diagnostic, qui recommande des acquisitions qui donnent du grain à moudre, a appris Le Nouvelliste.
Il est ainsi question de l’acquisition de 12 blindés de combat pour la protection du Palais national et de la Villa d’accueil ; d’un blindé de transport de capacité de 12 places pour évacuer les dignitaires en cas d’urgence à la Villa d’accueil, l’acquisition de 20 véhicules tactiques supplémentaires destinés aux patrouilles sur le Champ de Mars; de l’approvisionnement en munitions, soit 10 milliards de cartouches 7,62 mm et 5 milliards 5.56 mm (tel que requis par les services), selon la correspondance du 27 novembre 2025, l’acquisition de 800 fusils d’assaut calibre 7,62 m complets avec accessoires (chargeurs, dispositifs d’optique, pièces détachées) pour remplacer l’armement ancien et réduire les risques de défaillance en opération ; l’acquisition de 1 500 fusils d’assaut de calibre 5.56 m avec accessoires pour renforcer l’arme de poing personnel de l’agent, a appris Le Nouvelliste. Le coordonnateur Cangé a également demandé le recrutement et la formation immédiats de 200 agents, sur un besoin estimé à 450, afin d’atténuer la faiblesse des effectifs.
Dans une correspondance en date du 31 décembre 2025, « rappel d’extrême urgence », adressé à Madame Marie E. Régine Joseph Haddad, Secrétaire générale du Palais national, l’IG Cangé a réitéré ces demandes avec correction concernant les munitions. Il s’agit de 10 millions de cartouches de calibres 7,62 mm et 5 milliards 5.56 m.
La demande fait sourciller
Cette demande a fait sourciller, a appris le journal. « Le coordonnateur peut demander des armes et des munitions. Mais ce volume ne relève pas de ses attributions. Pour obtenir ces matériels, il faut penser à l’importation. L’on tombe dans un autre registre. Il n’a pas eu l’autorisation de faire ce qu’il a fait tout comme l’autorité de transférer des responsables d’unités sans notification au DG de la PNH. Dans sa seconde lettre aux responsables d’unités, le coordonnateur Cangé annonce qu’il assume l’intérim de commandant de l’USGPN. Il a aussi instruit le responsable de l’USGPN de se rendre à la direction du personnel de la DG PNH pour de nouvelles instructions », a confié une source gouvernementale.
Convocation pour « enquête administrative »… et pas que
L’inspecteur général Cangé a été convoqué à l’inspection générale de la PNH, le 13 janvier 2026, à 10 heures, dans le cadre d’une enquête administrative. La convocation, a appris Le Nouvelliste, a été « approuvée », le 8 janvier 2026, par le ministre de la Justice, Patrick Pélissier et le DG a.i. de la PNH, Vladimir Paraison. L’inspecteur général Cangé a été informé par Mme Marie E. Régine Joseph Haddad, secrétaire générale du Palais, le 9 janvier 2026. L’inspecteur général Cangé, avait sollicité, considérant « qu’il ne s’agit pas d’une enquête relative à une faute commise, mais d’un simple suivi administratif », « de reporter l’audience à la quinzaine suivante ». « Compte tenu de l’urgence des préparatifs à l’approche du 7 février, le coordonnateur est pleinement mobilisé dans l’élaboration du plan d’opérations pour cette circonstance », a écrit l’IG Cangé à l’inspecteur général en chef Frédéric Leconte, le 8 janvier 2026.
Face aux tensions et rumeurs de toutes sortes, une source gouvernementale a indiqué qu’il a été décidé de surseoir temporairement à cette convocation car des conseillers présidentiels ayant envisagé d’accompagner l’IG Cangé à la convocation afin d’accuser le directeur général de la PNH de vouloir prendre le contrôle du Palais national.
« Certains conseillers présidentiels veulent semer la pagaille et en profiter pour s’attaquer à leurs véritables cibles : le PM Alix Didier Fils-Aimé, le Directeur général de la PNH Vladimir Paraison », a poursuivi cette source, estimant nécessaire de préserver la stabilité, soulignant que des dispositions ont été prises pour renforcer la sécurité dans le périmètre de la Villa d’Accueil. « L’inspecteur général Cangé, est le protégé d’un conseiller, quasi en campagne pour rester au pouvoir après le 7 février 2026. On lit dans ses intrigues comme on lit dans un livre ouvert », a confié une autre source. Le journal a appris que le « dossier n’est pas fermé » et que la convocation « n’est pas exclusivement administrative ».
« Ce qui se passe au Palais national est extrêmement préoccupant. Certains voient des éléments constitutifs d’un coup d’État en préparation », s’est inquiétée une autre source gouvernementale, soulignant que les Américains savent que des conseillers-présidents sont à la manœuvre. « Des leçons du passé doivent être apprises. Dimitri Hérard avait une grande liberté d’action. Il pouvait faire l’acquisition d’armes, choisir lui-même des membres de la sécurité présidentielle. Résultat, Jovenel Moïse a été assassiné. Aucun policier de la garde présidentiel ne l’avait prévenu du plan », a poursuivi notre source, soulignant que l’autre objet d’inquiétude concerne d’éventuelles dotations d’armes au palais. Le Palais n’est pas connu pour sa gestion sérieuse et rigoureuse des armes mises à sa disposition. Des fusils, plus d’une cinquantaine, n’ont pas été retrouvés après le mandat de Martelly, selon cette source.
Réactions de Me Arnel Rémy, l’avocat de l’IG Cangé
« Il est important de faire la distinction entre un relevé de fonction et toute autre mesure administrative. Au Palais national, les commandants d’unités exercent sous l’autorité directe du coordonnateur de la Sécurité présidentielle, lequel agit pour le compte exclusif du président de la République. Dans l’exercice de ses attributions et en fonction des objectifs opérationnels recherchés, le coordonnateur peut légalement relever de leurs fonctions tout policier affecté au Palais national. Par ailleurs, le personnel policier déployé au Palais est mis à la disposition du président de la République par la PNH. À ce titre, aucune entité extérieure à cette structure, y compris la Direction générale de la PNH, ne saurait intervenir, influencer ou être associée aux choix stratégiques relatifs au fonctionnement interne et opérationnel des unités du Palais. Le coordonnateur peut, le cas échéant, en apporter les justifications, mais il s’agit de considérations hautement sensibles », a répondu Me Arnel Remy, avocat de l’IG Pierre-Louis Cangé, interrogé sur l’autorité du coordonnateur de relever de leurs fonctions les responsables de l’USGPN, le commandant et son adjoint, en charge du CAT sans « notification au DG PNH, Vladimir Paraison »
« Un relevé de fonction ne constitue pas un transfert. Il signifie simplement que l’intéressé n’exerce plus sous l’autorité directe du coordonnateur. D’ailleurs, c’est peut-être l’une des rares fois dans l’institution policière, la dignité professionnelle des concernés a été préservée. Les concernés ont été reçus au bureau du coordonnateur afin de leur expliquer les motifs de la décision et de les inviter à se présenter à la Direction du personnel de la PNH pour une nouvelle affectation. À défaut, ils seraient restés sans mission opérationnelle, tout en continuant à percevoir leur rémunération, ce qui n’aurait été ni responsable ni conforme aux intérêts de l’institution policière », a poursuivi l’avocat. Sur le motif de l’enquête administrative à l’origine de la convocation du 13 janvier 2026 à l’inspection générale de la PNH, il a indiqué n’avoir pas « connaissance précise. »
« Le coordonnateur n’assume aucune responsabilité de gestion administrative », a dit Me Rémy, soulignant que « la mission du coordonnateur est exclusivement axée sur la conception, la coordination et la mise en œuvre des stratégies de sécurité présidentielle, une fonction qui jouit, par nature et par la loi, d’une autonomie opérationnelle par rapport au fonctionnement administratif ordinaire de la police. » « Je ne me livrerai à aucune spéculation. Je constate toutefois que l’attitude et le comportement de certaines personnes peuvent laisser transparaître des intérêts qui ne sont pas toujours clairement assumés », a répondu l’avocat, interrogé sur des informations obtenues par Le Nouvelliste que la convocation n’est plus « exclusivement administrative ».
« Si vous évoquez le diagnostic général, j’imagine que vous en détenez une copie, ce qui, en soi, est préoccupant compte tenu du caractère hautement sensible de ces informations. Je peux néanmoins affirmer qu’il n’y a rien de scandaleux dans ces propositions. Une demande, en elle-même, ne constitue ni une faute ni un abus.
Si les autorités compétentes estimaient nécessaire d’obtenir des éléments justificatifs supplémentaires, elles auraient été pleinement éclairées. Par ailleurs, il conviendrait de préciser : s’agit-il de contester son autorité à formuler une demande ou à passer une commande ? Ce sont deux choses différentes. Nous ne sommes pas encore au niveau de commande. Et, dans un cas comme dans l’autre, à qui reviendrait alors cette responsabilité en ce qui concerne la sécurité du Palais national ? », a répondu l’avocat, interrogé sur la demande d’un un approvisionnement prioritaire en munitions, soit 10 millions de cartouches de calibre 7,62 mm et 5 millions de cartouches de calibre 5,56 mm, l’acquisition de 800 fusils d’assauts de calibre 7,62 mm et plus des blindés.
Des conseillers présidentiels ont proposé de l’accompagner
« Disons plus exactement que des conseillers présidentiels ont proposé d’accompagner le coordonnateur le moment venu. Il était dans l’attente d’une réponse de l’Inspection générale concernant sa demande de report à la quinzaine. Toutefois, au cours de la journée, les conseillers l’ont informé que la convocation aurait été annulée.Cela lui convient parfaitement, compte tenu de la charge opérationnelle actuelle », a confié Me Arnel Rémy.
« À mon sens, une question administrative peut raisonnablement attendre, alors que les enjeux sécuritaires à l’approche du 7 février demeurent majeurs et que l’après-7 février reste encore incertain pour le pays puisque rien n’est encore défini jusqu’à présent. Dans un tel contexte, chaque regroupement politique peut nourrir des ambitions et être tenté par des actions imprévisibles », a indiqué l’avocat.
« Le coordonnateur est en poste au Palais national depuis à peine deux mois. Il est encore dans une phase d’évaluation, tant des compétences individuelles que de la dynamique globale, afin de s’imposer dans son rôle de leader et de faire comprendre sa vision. En tant que professionnel de la sécurité, il considère que la menace est permanente et peut provenir de l’intérieur comme de l’extérieur. Aucune information ne doit être négligée. Ce qui fait la différence, c’est le traitement du renseignement : le recoupement des informations, l’analyse des comportements et leur mise en perspective permettent de prendre des dispositions pour anticiper et atténuer les menaces. Toutefois, si temps de traitement fait défaut, Je le répète souvent : « Il vaut toujours mieux pécher par excès de précaution que de laisser s’installer des négligences dont les conséquences pourraient être irréversibles », a répondu Me Arnel Rémy, avocat de l’inspecteur général Pierre-Louis Cangé, interrogé sur ce contexte d’intrigue dans lequel certains disent voir les éléments constitutifs d’un coup d’État à partir du Palais.
La Direction de la Sécurité de la présidence de la République assure en permanence et en tout lieu la sécurité du président de la République, de sa famille, de son entourage et de toutes personnes travaillant, vivant ou de passage au Palais national, aux autres résidences officielles ou à la résidence personnelle du président de la République. Elle est également responsable de la sûreté des lieux susmentionnés et des biens s’y trouvant.
La Direction de la sécurité de la présidence de la République est dirigée par un haut cadre ayant le titre de directeur de la Sécurité de la présidence de la République. Il coordonne les activités des unités et services placés sous son commandement, indique le décret 2016 sur l’organisation des services au palais national.
L’Unité de sécurité du Palais national (USGPN) est une unité de la Police nationale d’Haïti (PNH) basée au Palais National et effectuant des missions de sécurité et de services indispensables au bon fonctionnement de la présidence de la République. Elle a la responsabilité principale d’assurer la sécurité du premier périmètre de la présidence de la République ainsi que les services d’honneur au Palais.
Chaque unité fonctionnelle de sécurité à la présidence de la République est dirigée par un responsable ayant le titre de « commandant ». Les services d’identification et de sûreté et les unités fonctionnelles de sécurité sont placés sous le contrôle hiérarchique de la Direction de la sécurité de la présidence de la République.
Le ministre chargé de la Justice et de la Sécurité publique détache auprès du président de la République le personnel policier et les moyens logistiques nécessaires à l’accomplissement des missions de cette Direction, selon ce décret de 2016 portant sur l’organisation des services au palais national.
D’une source proche du ministère de la Justice
« Le ministre de la justice a été très surpris d’apprendre le relèvement des deux policiers en question de leurs postes par le coordonnateur du Palais en marge de la procédure formelle », a appris Le Nouvelliste d’une source proche du ministère de la justice et de la sécurité publique.
« Il a été autant surpris de savoir que le DG n’a même pas été consulté à cet effet, contrairement aux règlements de la PNH », a ajouté cette source qui souligne que « la convocation faite par l’IGPNH avait pour but de faire la lumière sur la méthode et les motivations de cette décision. »
« Quant aux commandes d’armes et de munitions, le ministre l’a appris que de manière souterraine dans le cadre d’une réunion. Pour ce qui concerne l’avis sur lesdites commandes, le ministre de la justice n’a pas été consulté », a dit notre source.
Une fois la demande acheminée à la secrétaire générale de la présidence, c’est à elle de faire le suivi nécessaire, a répondu une source proche de l’IG Cangé.
« M. Cangé a engagé certaines décisions majeures au niveau de la structure de la sécurité présidentielle le 31 décembre 2025 sans consulter son supérieure hiérarchique,,,( ) En outre, le coordonnateur prend l’habitude de s’adresser au secrétaire général de la présidence, comme s’il s’agissait d’un subalterne, osant lui adresser une lettre de « rappels » pour des demandes qu’il convient de justifier », a écrit Mme Haddad au ministre de la Justice, le 6 janvier 2026.
Source : Le Nouvelliste






















