Mémoires enfouies : quand des cimetières d’esclaves refont surface

Les rivages de la Guadeloupe et de la Martinique révèlent une vérité à la fois saisissante et implacable, vestige d’un crime du passé. Archéologues et collectifs de descendants reconstituent les trajectoires de vie des centaines de milliers de personnes asservies sur ces terres.

Sous l’effet conjugué de l’érosion côtière et du dérèglement climatique, d’anciens cimetières d’esclaves refont surface, bouleversant notre compréhension de l’histoire de l’esclavage. L’étude de ces ossements par les scientifiques livre des données inédites, et les os eux-mêmes deviennent autant de témoins silencieux.

En septembre 1995, les ouragans Luis et Marilyn frappent violemment la Guadeloupe. Sur la côte de la Grande-Terre, à l’Anse Sainte-Marguerite, la houle et les vents mettent au jour des ossements humains enterrés sous quelques centimètres de sable. Cette découverte fortuite marque le point de départ d’une enquête scientifique et mémorielle d’une ampleur exceptionnelle.

L’archéo-anthropologue Patrice Courtaud constate rapidement l’étendue bouleversante du site. Les corps exhumés sont ceux de personnes réduites en esclavage. Jusqu’à un millier de dépouilles pourraient reposer sur ce seul lieu, utilisé comme espace d’ensevelissement anonyme durant près de deux siècles.

Pourtant, cette découverte demeure longtemps confidentielle. L’archéologie de l’esclavage dans les territoires ultramarins n’en est alors qu’à ses débuts, et ces recherches viennent interroger un passé longtemps occulté, difficile à assumer, y compris au sein de la société antillaise. Car, si l’abolition de 1848 a tourné la page sur le plan institutionnel, les conditions de vie et de mort des personnes asservies restent largement méconnues.

Un passé longtemps occulté

Exclues des cimetières officiels, enterrées sans marque ni mémoire dans des lieux marginalisés, réduites par le Code noir de 1685 au statut de biens meubles, ces femmes et ces hommes ont été effacés jusque dans la mort, alors qu’ils représentaient jusqu’à 85 % de la population des Antilles durant la période coloniale.

Pour la première fois, le récit de la vie de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants va pouvoir être raconté à partir d’eux-mêmes, sur la base de preuves irréfutables.

En Martinique, à l’Anse Bellay, un ouragan révèle en 2007 un nouveau cimetière d’esclaves. L’archéo-anthropologue Thomas Romon exhume 56 dépouilles sous le regard d’habitants qui créent aussitôt un collectif citoyen. Après six années de lutte, le Komité Ansbèlè obtient, en mars 2023, une dérogation exceptionnelle de l’État, et les dépouilles sont réinhumées sur leur lieu de découverte, une décision sans précédent.

Aujourd’hui, l’urgence est totale. À Saint-François, en Guadeloupe, de nouveaux ossements émergent chaque semaine sur une plage prisée des touristes. Plus d’une centaine de sites archéologiques sont menacés sur l’ensemble des rivages antillais. Tout comme elle les a fait émerger, la menace climatique met en péril l’existence de ces sépultures, qui pourraient être emportées par les vagues et réduites au silence à tout jamais.

Jeudi 7 mai, à 20.35 sur Guadeloupe La 1e

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