Opinion. Chronique d’une mort à  petit feu annoncée comme vraisemblable de la classe moyenne antillaise ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

Le spectre du déclassement hante désormais une grande partie des sociétés occidentales, et la France hexagonale en offre l’illustration la plus commentée. Depuis plusieurs années, la classe moyenne y est décrite comme fragilisée, prise en étau entre une pression fiscale accrue, une stagnation des revenus intermédiaires et une hausse continue des dépenses contraintes. D’après le chroniqueur et écrivain Martial You dans son ouvrage Les dindons – Comment on vole les classes moyennes. Dindons : le mot n’est pas plaisant, ni flatteur. Il est lucide. Il est rageur. Les classes moyennes sont-elles condamnées à la nostalgie d’une époque définitivement perdue ? Pas forcément , mais le risque est réel . 

Depuis 1981 et l’élection de François Mitterrand, on vole les classes moyennes… parfois avec les meilleures intentions du monde !

Chaque décision a affaibli leur poids dans la société et leur pouvoir d’achat.

Rien ne leur a été épargné : réduction du temps de travail, dévalorisation des diplômes, éloignement des grands centres-villes, abonnements multiples (téléphone, internet, voiture…) qui grèvent le budget, piège des réseaux sociaux qui radicalisent les opinions…

Au fil du temps, les classes moyennes, qui avaient forgé la France des Trente Glorieuses, sont devenues les dindons de l’Histoire. Le constat sur le déclassement économique et le déclin financier des classes moyennes en France hexagonale est très sévère, mais pour autant, qu’en est-il pour les Antilles ? 

Selon les analyses relayées par des observateurs comme le journaliste Martial You, les ménages situés au cœur de l’échelle sociale, gagnant à deux entre 2 362 et 5 084 euros net par mois, se vivent comme les « dindons » d’un système dont ils financent largement le fonctionnement sans en percevoir les bénéfices proportionnels.

L’alourdissement de l’impôt sur le revenu, passé de 3,7 % du PIB au milieu des années 1970 à près de 10 % aujourd’hui, la flambée du coût du logement – +88 % en vingt ans hors inflation selon l’Institut Montaigne – la dévalorisation relative des diplômes et l’inflation réapparue en 2022 ont nourri un sentiment diffus mais puissant de déclassement.

Les classes moyennes hexagonales, qui avaient porté la croissance des Trente Glorieuses, ont le sentiment d’avoir vu leur pouvoir d’achat s’éroder, leurs perspectives d’ascension sociale se refermer et leur parole politique marginalisée, comme l’a illustré le mouvement des Gilets jaunes, et de bloquons tout .

Dans ce contexte, la question se pose avec acuité pour les territoires ultramarins, et singulièrement pour la Guadeloupe et la Martinique : la classe moyenne antillaise peut-elle à son tour disparaître ou se dissoudre sous l’effet des mêmes dynamiques ? À première vue, le tableau local apparaît moins sombre. La classe moyenne guadeloupéenne et martiniquaise, issue du processus de départementalisation et de l’extension du modèle social français, demeure numériquement centrale et économiquement structurante.

Selon l’Observatoire des inégalités, la classe moyenne correspond à des niveaux de vie compris entre 1 530 et 2 787 euros mensuels pour une personne seule, seuils qui, transposés aux réalités locales marquées par la vie chère et certaines sur-rémunérations publiques, prennent une dimension spécifique. En Guadeloupe, près de la moitié de la population peut être rattachée à cette catégorie, tandis que les estimations patrimoniales suggèrent que 53,7 % des ménages appartiennent à la classe moyenne patrimoniale, 18 % aux classes supérieures et environ 30 % aux classes inférieures.

Cette épaisseur sociologique constitue une singularité dans l’espace caribéen, où la polarisation entre élites restreintes et larges classes moyennes et populaires domine souvent la structure sociale.

Le socle de cette classe moyenne repose en grande partie sur les professions intermédiaires et l’emploi public. Les enseignants, infirmières, techniciens, agents de la fonction publique et territoriaux, cadres moyens, artisans et commerçants forment un tiers de l’emploi total, avec un salaire net moyen avoisinant 2 800 euros à temps complet. Au delà, l’on peut trouver les chefs d’entreprises et les professions libérales qui constituent la classe supérieure. Ce modèle, consolidé à partir des années 1970 par la décentralisation et la montée en puissance du tertiaire, a amorti les chocs liés à la mondialisation et à l’automatisation.

Là où l’industrie hexagonale a été exposée à la concurrence internationale et aux délocalisations, les Antilles ont vu croître un secteur public stabilisateur, garantissant des revenus relativement sécurisés et soutenant la consommation intérieure. L’épargne des ménages, estimée à environ 5 milliards d’euros en Guadeloupe, témoigne d’une capacité d’accumulation non négligeable, tandis que l’endettement demeure plus contenu qu’en France hexagonale .

Les marqueurs symboliques de cette solidité sont visibles. La progression du départ en vacances, passé de 34 % des Guadeloupéens en 2000 à 46 % en 2024, illustre l’accès élargi à une mobilité longtemps réservée aux catégories supérieures. Le voyage, au même titre que la propriété d’une villa individuelle ou l’acquisition d’un véhicule, demeure un signe distinctif d’appartenance à la classe moyenne, un rite d’intégration à un monde intermédiaire valorisé.

L’investissement massif dans l’éducation des enfants, souvent envoyés poursuivre leurs études en France hexagonale ou à l’étranger, traduit la persistance d’une croyance dans la méritocratie républicaine et dans la promesse d’ascension sociale par le diplôme.

Pourtant, cette apparente robustesse pourrait masquer des fragilités structurelles. La dépendance à la dépense publique, la concentration des revenus intermédiaires dans la fonction publique et parapublique, et l’étroitesse du tissu productif privé constituent autant de vulnérabilités potentielles. Si la France hexagonale poursuit sa trajectoire de rigueur budgétaire, contrainte par l’endettement et les règles européennes, les transferts financiers vers les outre-mer pourraient être questionnés. Or, la classe moyenne antillaise s’est construite précisément sur l’intégration au système redistributif national.

Elle contribue largement, représentant près de 75 % des foyers fiscaux et environ un milliard d’euros d’impôts directs et indirects en Guadeloupe, mais elle bénéficie aussi d’un environnement institutionnel pour l’instant protecteur. Une contraction durable de la dépense publique ou une réforme en profondeur du modèle social français aurait des répercussions immédiates sur ses équilibres.

Par ailleurs, les dynamiques de déclassement déjà observées en France hexagonale commencent à produire leurs effets sous les tropiques. Le coût du logement, la vie chère, la multiplication des abonnements numériques et des charges fixes grignotent progressivement le revenu disponible. L’inflation importée pèse d’autant plus lourd que les économies insulaires dépendent fortement des importations.

La transformation numérique et l’essor de l’intelligence artificielle pourraient également fragiliser certaines professions intermédiaires administratives, pilier de la classe moyenne locale. Enfin, la montée des aspirations consuméristes, héritées de la société des années 1980, crée une tension permanente entre désir de statut social et réalité des revenus.

La question centrale n’est donc pas celle d’une disparition brutale et mécanique de la classe moyenne guadeloupéenne et martiniquaise, mais celle d’un possible effritement progressif. Le déclassement, plus que la pauvreté absolue, constitue la menace principale : peur de ne plus pouvoir transmettre un patrimoine, de voir les enfants confrontés à un marché du travail saturé ou à l’exil contraint, de perdre la stabilité qui faisait la force de cette catégorie.

L’angoisse est d’autant plus vive qu’elle s’inscrit dans une mémoire longue de relents de colonialisme, de pénurie matérielle , marquée par l’héritage de l’esclavage et de la colonisation, et par la conquête récente d’un statut social protecteur intermédiaire arraché à l’économie de plantation.

La singularité antillaise réside toutefois dans l’épaisseur de sa classe moyenne et dans son rôle de pivot social. Contrairement à de nombreuses sociétés caribéennes, où la polarisation nourrit l’instabilité sociale, la Guadeloupe et la Martinique disposent d’un centre sociologique large, capable d’absorber les chocs et de structurer la demande intérieure. La disparition pure et simple de cette classe apparaît improbable à court terme, mais le risque est réel à moyen- long terme.

Mais, son déclassement progressif, sous l’effet combiné de la contrainte budgétaire nationale, de la mutation technologique et de la hausse des coûts de la vie, constitue un scénario crédible si aucune stratégie d’adaptation n’est engagée.

Au fond, l’avenir de la classe moyenne antillaise dépendra de la capacité des territoires à diversifier leur base productive, à consolider les emplois qualifiés hors du seul périmètre public et à préserver la promesse éducative qui fonde leur cohésion. Si la France hexagonale traverse une crise de confiance et de modèle, les Antilles ne pourront durablement s’en abstraire, car tout se qui se passe en France hexagonale va connaître nécessairement  des répercussions avec un temps de latence aux Antilles.

La question n’est pas de savoir si la classe moyenne guadeloupéenne et martiniquaise est aujourd’hui menacée de disparition, mais si elle saura transformer sa relative solidité en levier de résilience face aux soubresauts budgétaires et financiers de la France hexagonale et aux mutations sociétales à venir. Entre le risque d’alignement sur le déclassement hexagonal et la possibilité de consolider un modèle original unique au sein de la Caraïbe, l’enjeu est moins celui d’une fatalité que d’un choix collectif sur le cap économique et social des prochaines décennies. Il convient, donc pour mesurer pleinement les enjeux d’un changement de paradigme sur le plan politique et institutionnel de replacer la trajectoire de la construction de la société guadeloupéenne et martiniquaise dans le temps long de la départementalisation engagée en 1946.

En l’espace de près de quatre-vingts ans, ces territoires sont passés d’économies de plantation marquées par la monoculture, la misère sociale, la dépendance et une forte hiérarchie sociale, à des sociétés structurées autour d’un vaste secteur tertiaire, d’un accès élargi à l’éducation, à la santé et à la protection sociale, à la modernité et d’une classe moyenne numériquement centrale. Ce modèle n’est ni une simple reproduction du modèle hexagonal, ni une copie des économies caribéennes voisines ; il constitue un hybride original, unique au monde, combinant intégration pleine et entière au système redistributif français et inscription géographique dans un environnement régional beaucoup plus inégalitaire.

Cette singularité, fruit d’un patient processus d’accumulation de décentralisation institutionnelle, d’investissements publics massifs, de transferts sociaux et de mobilité éducative, a produit un équilibre spécifique entre stabilité sociale, consommation intérieure soutenue et relative cohésion politique.

Déséquilibrer brutalement cet édifice au nom d’une rupture brutale due à un rejet de la politique d’assimilation et surtout de la persistance du système colonial par des décisions politiques ou idéologiques précipitées reviendrait à fragiliser l’élément central qui en assure la solidité : la classe moyenne. Celle-ci n’est pas seulement une catégorie statistique ; elle est le pivot des recettes fiscales locales, le principal moteur de la consommation et de l’investissement , l’acteur dominant des stratégies éducatives et patrimoniales, et un facteur clé de modération sociale dans des sociétés historiquement traversées par de fortes tensions identitaires.

Toute rupture rapide – qu’elle prenne la forme d’un désengagement massif de l’État, d’un bouleversement institutionnel ou d’un changement abrupt de paradigme économique – aurait des effets systémiques. Dans des économies insulaires étroites, fortement ouvertes et dépendantes des importations, la contraction des revenus intermédiaires se traduirait immédiatement par une baisse de la demande intérieure, un affaiblissement des petites entreprises locales et un risque accru de polarisation sociale.

Cela ne signifie pas qu’aucune évolution ne soit souhaitable. Les défis contemporains – transition énergétique, diversification productive, industrialisation,  adaptation aux mutations climatiques et technologiques – imposent des ajustements. Mais, l’histoire économique montre que les transformations réussies sont celles qui s’inscrivent dans la durée, qui sécurisent les trajectoires individuelles et qui accompagnent les reconversions plutôt que de les imposer.

Le modèle antillais, construit sur huit décennies, repose sur un contrat social implicite : protection, mobilité sociale par l’école, stabilité institutionnelle et redistribution. Le remettre en cause sans stratégie graduelle, sans filet de sécurité et sans vision prospective partagée, exposerait la Guadeloupe et la Martinique à un risque de désajustement brutal, bien plus coûteux que les imperfections actuelles du système.

En définitive, l’originalité du modèle économique et social antillais tient à cet équilibre singulier entre intégration nationale et identité insulaire, entre redistribution et initiative privée, entre aspiration à la modernité et mémoire historique. La question n’est pas de figer cet héritage, mais de le transformer avec méthode à l’aide d’un nouveau modèle économique raisonnablement pensé vers l’avenir. 

À l’heure où la France hexagonale doute de la pérennité de sa propre classe moyenne, la Guadeloupe et la Martinique disposent encore d’un centre sociologique solide. Le préserver, tout en l’adaptant progressivement aux réalités du XXIe siècle, suppose de privilégier la transition réfléchie à la rupture idéologique conditionnée à une volonté de quête identitaire.

Car dans ces sociétés où la classe moyenne constitue le cœur battant de la cohésion collective, l’imprudence politique pourrait coûter bien plus cher que l’évolution  raisonnée et planifiée du système départemental dans le temps long .

*Economiste et juriste en droit public

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