Opinion. Croissance atone vraisemblablement durable, alors quelles sont les solutions pour sortir la Guadeloupe de l’impasse et trouver de nouveaux relais de croissance ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

La Guadeloupe traverse une période de croissance atone qui interroge autant les acteurs économiques que les décideurs publics.

La plupart des secteurs d’activités traditionnels connaissent une crise et un essoufflement, comme le démontre le rapport de l’Iedom sur le dernier trimestre 2025. Selon l’enquête de conjoncture de l’Iedom menée auprès de 150 chefs d’entreprise, le moral des dirigeants accuse une baisse notable, révélatrice d’une économie qui peine à retrouver un rythme soutenu malgré une inflation maîtrisée.

Plusieurs secteurs essentiels montrent des signes de faiblesse, à commencer par le BTP, traditionnel pilier de l’économie guadeloupéenne, aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Pris dans l’étau d’une commande publique en recul depuis la crise sanitaire, aggravée par la fermeture de la carrière de Deshaies et la crise des finances publiques, le secteur détruit désormais de l’emploi, une première depuis des décennies. Le président de la fédération des entreprises du BTP, décrit une situation « catastrophique », qui voit chaque semaine des entreprises assignées par l’administration fiscale, l’URSSAF ou des fournisseurs incapables d’être réglés.

Pour beaucoup, les grands chantiers structurants qui soutenaient le marché — CHU, infrastructures pénitentiaires, opérations urbaines — touchent à leur fin sans aucune relève annoncée, plongeant tout un pan de l’économie dans une incertitude profonde.

Le commerce souffre lui aussi d’un recul de la demande, visible par la baisse des importations de biens, tandis que le tourisme, après un début d’année très porteur, connaît son repli saisonnier traditionnel qui, dans un contexte déjà fragile, se fait sentir davantage. Les ménages conservent globalement un pouvoir d’achat stable grâce à des hausses de salaires supérieures à l’inflation, mais la confiance reste fébrile, freinant la consommation et accentuant la prudence d’établissements déjà fragilisés.

Dans ce paysage contrasté, quelques signaux positifs persistent néanmoins. Les services marchands profitent d’une réduction des délais de paiement, conséquence d’efforts notables des collectivités qui améliorent la trésorerie des entreprises concernées. L’investissement privé, bien qu’en léger repli, se maintient à un niveau encourageant. Et surtout, les perspectives touristiques pour la haute saison sont optimistes, stimulées par le retour du groupe AccorHotels avec deux nouvelles enseignes, ainsi que par la reprise des croisières et les festivités du carnaval qui tirent traditionnellement l’activité jusqu’au printemps.

Mais ces embellies, aussi réelles soient-elles, ne suffisent pas à masquer l’urgence d’un changement de cap pour trouver de nouveaux relais de croissance . La Guadeloupe manque aujourd’hui de relais de croissance structurants capables de compenser la dépendance du BTP aux aides,  à la dépense publique, et de diversifier durablement son modèle économique.Au-delà des réponses conjoncturelles, la Guadeloupe doit désormais miser sur des projets structurants capables de stimuler simultanément le BTP, le tourisme, la culture et l’économie de la connaissance.

Parmi les pistes les plus ambitieuses, la création d’un grand musée de la Mer apparaît comme un levier de croissance crédible, à l’image du rôle déterminant qu’a joué le musée de la Mer de Sète dans la requalification urbaine et dans la montée en gamme touristique de cette ville méditerranéenne.

Transposée à l’échelle guadeloupéenne, une telle initiative pourrait devenir bien davantage qu’un équipement culturel : un moteur multifonction, un catalyseur de projets, un symbole de reconversion économique et un nouveau marqueur identitaire à vocation caribéenne et internationale. C’est dans cette perspective qu’émerge l’idée d’un grand musée de la Mer, projet culturel, architectural et scientifique susceptible de devenir un moteur du développement local. Inspiré du rôle déterminant qu’a joué le Musée de la Mer de Sète dans la requalification de la ville, un équipement similaire en Guadeloupe pourrait ouvrir un nouveau cycle économique pour l’archipel en mobilisant simultanément le BTP, le tourisme, la culture, l’innovation et la recherche.

Implanté sur un site littoral emblématique comme celui de Darboussier à côté du MACTe, pensé comme un balcon ouvert sur l’océan, le musée offrirait un cadre architectural contemporain aux lignes épurées, rappelant les influences modernistes adaptées à la lumière et aux vents tropicaux.

Ses façades ouvertes sur la mer permettraient d’observer la baie, le port de Jarry, la marina de Pointe-à-Pitre, les zones protégées, créant une expérience visuelle et sensorielle permanente. Cette configuration, qui a fait le succès du musée de Sète entre le Théâtre de la Mer et le Cimetière marin, renforcerait l’attractivité du mémorial ‘act et du littoral guadeloupéen en liant paysage, histoire et culture.

À l’intérieur, le musée serait organisé en plusieurs ailes retraçant le rapport multiséculaire des Guadeloupéens à la mer. L’histoire précolombienne y occuperait une place centrale, avec des pirogues amérindiennes, des cartes interactives retraçant les routes inter-îles et des reconstitutions immersives des techniques de navigation ancestrale. Une section majeure serait consacrée aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, période décisive marquée par la traite négrière, le commerce colonial, la piraterie aux Antilles et l’histoire des corsaires de la Guadeloupe ainsi que l’épisode des grandes routes transatlantiques. Des tableaux, archives photographiques, instruments nautiques, vidéos, objets et témoignages donneraient vie à ces pages d’histoire souvent fragmentées et encore trop méconnues.

Une autre aile mettrait à l’honneur les traditions maritimes guadeloupéennes : régates, pêches traditionnelles, constructions navales, pratiques culturelles littorales. Comme les salles dédiées aux joutes à Sète, cet espace valoriserait des embarcations iconiques, des métiers, des tenues, des outils, ainsi que les savoir-faire de charpentiers de marine et de pêcheurs qui ont façonné l’identité littorale de l’archipel.

La grande galerie des maquettes, inspirée de la collection d’André Aversa à Sète mais adaptée au patrimoine caribéen, deviendrait l’un des espaces phares du musée. Maquettes de goélettes, de navires coloniaux, de bateaux de pêche, de patrouilleurs ou de voiliers des régates locales constitueraient un véritable récit matériel de l’évolution maritime guadeloupéenne et pourraient être classées au titre des monuments historiques pour garantir leur préservation.

Le musée aurait également pour ambition de projeter la Guadeloupe dans les enjeux contemporains de la science liés à l’océan. Une aile scientifique présenterait la géothermie marine, la cartographie des fonds océaniques, les sources hydrothermales, les opportunités et les risques liés à l’exploration des nodules polymétalliques, mais aussi la biodiversité exceptionnelle des eaux guadeloupéennes et les défis imposés par le changement climatique. Simulateurs, maquettes scientifiques, expériences immersives et parcours interactifs feraient de cette section un espace de vulgarisation et de formation unique dans la Caraïbe.

Pour amplifier son impact économique et social, le musée intégrerait un auditorium, un centre de documentation, un pôle d’accueil pour chercheurs et artistes, un espace événementiel, ainsi qu’une esplanade extérieure dédiée aux expositions en plein air et aux manifestations culturelles. Toute une dynamique commerciale et touristique pourrait en découler : restaurants, boutiques de créateurs, espaces publics réaménagés, circuits de visite de navettes reliant les bateaux de croisière au musée,  aux ports et aux quartiers littoraux.

C’est toute une chaîne de valeur qui bénéficierait de ce projet, du BTP aux artisans, en passant par les guides touristiques, les restaurateurs, les transporteurs, les hôteliers et les opérateurs culturels.

Un tel projet constituerait donc bien plus qu’un simple équipement : un symbole de modernité, de réconciliation avec le passé et de projection vers l’avenir. Il offrirait aux Guadeloupéens un lieu où se raconter et se reconnaître, aux scolaires un espace d’apprentissage, aux chercheurs un centre d’étude des enjeux marins, et aux visiteurs un motif supplémentaire de découvrir l’archipel.

En redonnant souffle au BTP, en diversifiant l’offre touristique, en renforçant l’attractivité culturelle et en ouvrant des perspectives économiques nouvelles, le musée de la Mer de la Guadeloupe pourrait devenir l’un des piliers d’une stratégie de croissance renouvelée, capable de sortir la Guadeloupe de l’impasse actuelle et de la projeter dans une dynamique créative et durable à partir de l’émergence d’un nouveau modèle économique axé sur une économie de production et le tourisme culturel, de santé et de bien être . 

À l’image du musée de Sète, dont la configuration épurée et la richesse patrimoniale ont transformé un site en symbole de la ville, le musée de la Mer de Guadeloupe pourrait devenir un équipement à haute valeur ajoutée culturelle, touristique et économique. Il incarnerait l’histoire profonde de l’archipel tout en projetant sa vision dans le futur, offrant au territoire un nouvel ancrage identitaire et un formidable levier de développement.

Mais, la conjoncture actuelle rappelle avec force que sans une vision structurée, sans investissements ciblés et sans une stratégie claire de diversification, ces atouts risquent de rester sous-exploités. Pour sortir de l’impasse, il ne suffira pas d’attendre la prochaine haute saison touristique ou un hypothétique retour de la commande publique : il faudra repenser les fondements mêmes du modèle économique, valoriser les savoir-faire locaux, investir dans les secteurs d’avenir et redonner confiance aux ménages comme aux entreprises.

La croissance atone n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’un système arrivé en bout de course, qui appelle lucidité et ambition. La capacité de la Guadeloupe à se réinventer dans les prochaines années déterminera non seulement sa sortie de crise, mais sa place dans la Caraïbe du futur.

Une impasse ne devient une voie sans issue que si l’on renonce à chercher l’ouverture. Aujourd’hui, plus que jamais, cette ouverture doit être construite avec une vision prospective sur de nouvelles bases .

*Economiste et juriste en droit public 

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