PAR JEAN-MARIE NOL*
Plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Paris, Pointe-à-Pitre, Fort-de-France le 29 septembre, à la suite de l’appel à la grève nationale lancé par plusieurs organisations syndicales.
Revalorisation des salaires, des retraites ou encore amélioration du pouvoir d’achat et plus de moyens pour l’éducation… Tous revendiquent de bien meilleures conditions de vie et de travail. Nonobstant cet état de fait de grandes insatisfactions, il semble évident que la colère sociale ne disparaît pas parce que l’État n’a plus les moyens de l’acheter par la redistribution monétaire Au contraire, l’absence de marges budgétaires peut rendre l’affrontement plus difficile à contenir, en Hexagone comme dans les Outre-mer.
Ainsi la colère sans preuve d’argent disponible de l’État devrait inciter à la prudence, car la France hexagonale et les Antilles vont bientôt devoir faire face à l’impossible équation de la crise de la dette .
La France se rapproche d’un moment de vérité où l’équation politique, financière, économique et sociale semble de plus en plus difficile à résoudre. D’un côté, une colère sociale qui ne cesse de monter face à la flambée des prix du pétrole, l’érosion du pouvoir d’achat, au sentiment de déclassement de la jeunesse, à la dégradation de certains services publics et à l’impression que les efforts demandés sont toujours supportés par les mêmes catégories de la population.
De l’autre, un État dont les marges de manœuvre financières se réduisent comme peau de chagrin à mesure que la dette publique atteint des niveaux historiques. La contradiction est désormais flagrante : il faudrait répondre à la colère par davantage de soutien public, mais les finances publiques ne permettent plus de distribuer de l’argent comme hier.
La dette publique française, qui se situait autour de 20 % du PIB soit environ 300 milliards d’euros au début des années 1980, atteint désormais environ 3 600 milliards d’euros et plus de 119 % du PIB selon les données citées dans le débat actuel. L’ordre de grandeur du plan d’économies de 54 milliards d’euros du budget 2027 suffit à mesurer le changement d’époque.
La France n’est évidemment pas dans la situation d’un État incapable de se financer à court terme, mais elle est confrontée à une contrainte financière devenue structurelle. Le retour de taux d’intérêt plus élevés renchérit progressivement le coût de cette dette et réduit la capacité du gouvernement à financer de nouvelles politiques sans contreparties.
Les quelque 340 milliards d’euros d’emprunts à lever sur les marchés en 2027 pour financer le déficit et refinancer les échéances illustrent cette dépendance.
Le problème n’est donc plus seulement celui du niveau de la dette, mais celui de la dynamique de la charge des intérêts dans laquelle le pays est enfermé. Lorsque la croissance est trop faible, que les déficits demeurent élevés et que le coût du financement augmente, le mécanisme de la « boule de neige » de la dette devient une menace permanente pour la cohésion sociale du pays.
La charge des intérêts pourrait atteindre environ 91 milliards d’euros en 2027 selon les chiffres avancés dans le débat public. Cette somme ne finance ni une école supplémentaire, ni un hôpital, ni une infrastructure nouvelle : elle sert à rémunérer les créanciers de l’État. Chaque euro consacré au service de la dette est ainsi un euro qui ne peut être mobilisé pour répondre à une nouvelle demande sociale.
C’est précisément là que se trouve l’impossible équation de 2027. La France devra simultanément réduire son déficit, contenir la progression de sa dette, préserver la confiance des marchés financiers, respecter ses engagements européens et maintenir autant que possible son modèle de protection sociale ainsi que l’ordre public . Mais elle devra également répondre à une population qui supporte de moins en moins le prix élevé des carburants, l’inflation, la pression fiscale, la dégradation des services publics et l’incertitude économique. Il n’existe pas de solution indolore à cette contradiction.
L’idée selon laquelle la colère pourrait « retomber comme un soufflet » après l’élection présidentielle de 2027 mérite donc d’être considérée avec prudence. Il est possible qu’une partie de la population finisse par intégrer la contrainte financière et accepte, par résignation ou pragmatisme, une période de rigueur voire d’austérité.
Mais l’hypothèse inverse est tout aussi importante : lorsqu’une société ne croit plus que le pouvoir politique puisse améliorer concrètement ses conditions de vie, la colère peut changer de nature. Elle cesse d’être seulement une revendication portant sur une hausse de salaire, une baisse d’impôt ou une nouvelle aide publique. Elle devient une crise de confiance dans la capacité même des institutions à agir.
C’est là que réside le véritable danger de l’instauration d’un régime autoritaire . Pendant des décennies, les gouvernements successifs ont pu amortir une partie des chocs économiques par la dépense publique, les prestations sociales, les dispositifs fiscaux, les subventions ou les mesures exceptionnelles. Lorsque les finances publiques ne permettent plus d’utiliser ces instruments avec la même ampleur, le rapport entre l’État et la société change profondément.
La promesse implicite selon laquelle chaque crise pourrait être compensée financièrement devient moins crédible. Et lorsqu’une population constate que le pouvoir politique ne peut plus distribuer davantage sans accroître encore l’endettement, elle peut soit accepter la contrainte, soit considérer que le système politique est devenu incapable de répondre à ses attentes. Et force est de souligner que la situation devrait devenir potentiellement lourde d’une explosion sociale.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que la France évolue dans un environnement géopolitique profondément dégradé. Les tensions internationales, les dépenses de défense, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la volatilité des prix de l’énergie et des matières premières, les incertitudes commerciales et la fragmentation croissante de l’économie mondiale viennent compliquer une équation budgétaire déjà extrêmement tendue. La France ne peut plus considérer son environnement extérieur comme une variable secondaire. Les crises géopolitiques ont désormais des conséquences directes sur l’inflation, le coût de l’énergie, le pouvoir d’achat et les finances publiques.
Et les Antilles françaises ne pourront évidemment pas rester à l’écart de cette nouvelle réalité. La Guadeloupe et la Martinique vivent déjà avec des économies structurellement dépendantes des transferts publics, de la consommation et de la commande publique. Lorsque la contrainte budgétaire se durcit à Paris, ses conséquences finissent nécessairement par atteindre les territoires ultramarins.
Moins de crédits, des dispositifs fiscaux réexaminés, une commande publique plus contrainte, des collectivités fragilisées avec une baisse drastique des dotations et subventions et un coût du financement plus élevé peuvent rapidement se traduire par moins d’investissement et moins d’activité.
En Martinique, cette contrainte intervient alors que la Collectivité territoriale de Martinique doit déjà composer avec une situation financière particulièrement tendue. En Guadeloupe, elle se conjugue avec les difficultés persistantes de l’eau, des infrastructures, du logement, du chômage, du coût de la vie et de la commande publique.
Dans les deux territoires, le paradoxe est identique à celui de l’Hexagone : les besoins d’intervention publique augmentent précisément au moment où les moyens disponibles risquent de se contracter.
C’est pourquoi la question de l’élection présidentielle de 2027 ne peut être réduite à une simple alternance politique ou à un affrontement électoral. Le véritable sujet sera celui de la capacité de la France à absorber simultanément la dette, le ralentissement économique, la transition énergétique, les conséquences des tensions géopolitiques et une demande sociale devenue extrêmement forte.
Quel que soit le pouvoir issu des urnes, il devra composer avec cette réalité financière. Il pourra modifier les priorités, ralentir certaines dépenses, en augmenter d’autres ou rechercher de nouvelles recettes, mais il ne pourra pas faire disparaître la contrainte budgétaire par décret.
La difficulté sera alors de faire comprendre à la population que la rigueur financière n’est pas seulement une préférence idéologique, mais qu’elle découle aussi d’une contrainte arithmétique. Mais cette pédagogie ne suffira pas si la rigueur se traduit uniquement par une réduction du niveau de vie et des services publics. Une politique de redressement qui ne serait pas accompagnée d’une stratégie de croissance, d’investissement productif et de transformation économique risquerait au contraire d’alimenter davantage la défiance.
C’est particulièrement vrai dans les outre-mer. La réponse à la crise économique et sociale ne peut pas consister éternellement à compenser la faiblesse de la production locale par davantage de transferts publics. Si la contrainte financière nationale devient durable, la question fondamentale sera celle de la capacité de la Guadeloupe et de la Martinique à produire davantage, à investir davantage et à créer davantage de valeur sur leur propre territoire.
Autrement dit, la crise de la dette transforme une vieille question institutionnelle comme celle de l’autonomie en question économique : que restera-t-il lorsque les ressources publiques permettant de maintenir artificiellement le niveau de consommation seront moins abondantes ?
La colère qui monte ne pourra donc être durablement contenue ni par des chèques, ni par des promesses, ni par une simple alternance politique. Mais elle ne disparaîtra pas davantage par la seule austérité. Entre ces deux impasses se trouve la véritable bataille des prochaines années : restaurer les comptes publics sans casser la demande, préserver la cohésion sociale sans aggraver la dette et retrouver de la croissance sans attendre que celle-ci revienne miraculeusement.
La France ne se dirige pas nécessairement vers une faillite financière. Elle se trouve en revanche confrontée à un risque beaucoup plus complexe : celui d’une crise de confiance durable provoquée par la collision entre des attentes sociales considérables et des ressources publiques désormais très limitées. En 2027, l’élection présidentielle ne réglera pas cette contradiction. Elle risque au contraire de la rendre plus aiguë et nettement plus visible avec le redressement inéluctable de l’autorité de l’État français.
Et dans les Antilles comme dans l’Hexagone, la question essentielle ne sera peut-être plus de savoir ce que l’État peut encore distribuer, mais de déterminer comment reconstruire les conditions politiques et économiques permettant à la société de vivre autrement que sous forte tension sociale et grande perfusion de la dépense publique.
*Economiste et juriste en droit public























