Opinion. Guadeloupéens : réveillons-nous, la crise est déjà à notre porte !

PAR JEAN-MARIE NOL*

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À l’heure où la question des réparations liées à l’esclavage réapparaît avec force dans le débat public, il devient essentiel de dépasser les approches uniquement idéologiques, politiques, mémorielles ou symboliques pour inscrire cette réflexion dans une perspective concrète de développement économique et social.

Dans une Guadeloupe confrontée au chômage de masse, à la précarité des jeunes et à la fragilisation progressive de son modèle économique, un héritage de la départementalisation, la véritable réparation historique pourrait consister en une contribution financière exceptionnelle et durable de l’État destinée à financer un vaste plan d’industrialisation du territoire avec à la clé un dispositif de défiscalisation pour mobiliser l’épargne locale et les investissements extérieurs.

Une telle orientation permettrait de transformer la mémoire douloureuse du passé en dynamique de reconstruction économique, de création d’emplois et d’émancipation productive. Les réparations prendraient alors la forme d’un gros fonds d’investissement financier massif alimenté par l’argent de l’État dans les infrastructures industrielles, l’agroalimentaire, la formation technique, l’innovation et la souveraineté économique, afin de donner enfin à la Guadeloupe les moyens structurels de son développement.

À mesure que la révolution technologique de l’intelligence artificielle s’impose dans l’économie mondiale, la Guadeloupe se trouve confrontée à une réalité brutale qu’aucun débat idéologique ou querelle politique sur le statut ne pourra masquer durablement : l’urgence absolue est désormais celle de l’emploi.

Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, la fragilité budgétaire des États, l’alourdissement du coût de la dette publique et la dégradation financière des collectivités locales, l’archipel ne dispose plus du luxe de disperser ses forces dans des affrontements théoriques sans débouchés concrets pour la population.

La priorité centrale des prochaines décennies doit être la création massive d’emplois productifs, durables et stratégiques, faute de quoi la Guadeloupe risque de s’enfoncer dans une crise sociale d’une ampleur inédite.

L’horizon économique qui se dessine à l’aube de 2027 est particulièrement inquiétant pour les territoires ultramarins. L’incertitude économique freine la consommation, ralentit l’investissement privé, réduit la capacité d’action publique et fragilise les entreprises déjà exposées à des coûts structurels élevés. Dans un tel environnement, le marché du travail devient de plus en plus instable.

Les opportunités d’emploi vont se raréfier tandis que les mobilités forcées vont s’accentuer, notamment chez les jeunes diplômés contraints de quitter leur territoire faute de perspectives. Ce phénomène risque d’ailleurs d’aggraver davantage le vieillissement démographique et la dépendance économique de la Guadeloupe.

Mais au-delà même de cette conjoncture difficile, une révolution plus profonde est déjà à l’œuvre : celle de l’intelligence artificielle. Pendant longtemps, les économies antillaises ont reposé essentiellement sur le secteur tertiaire, c’est-à-dire les services, l’administration, la distribution, les activités bancaires, le tourisme ou encore les métiers intermédiaires de gestion. Or ce modèle économique entre aujourd’hui dans une zone de turbulence historique.

Les progrès fulgurants de la robotisation et de l’intelligence artificielle transforment déjà radicalement les métiers du tertiaire. Les logiciels d’analyse prédictive, les plateformes automatisées, les assistants numériques, les chatbots et les systèmes de traitement automatisé des données remplacent progressivement des milliers de tâches autrefois réalisées par des employés administratifs ou des agents de services.

Cette mutation technologique ne constitue pas une hypothèse lointaine mais une réalité immédiate. Les administrations publiques elles-mêmes s’orientent vers l’automatisation des procédures, la dématérialisation des services et la réduction des coûts humains. Les entreprises privées suivent la même logique afin de gagner en compétitivité.

Dans un territoire où le tertiaire représente une part écrasante de l’activité économique, cette transformation pourrait provoquer une véritable onde de choc sociale. La disparition progressive de nombreux emplois administratifs et intermédiaires menace directement l’équilibre économique et social de la Guadeloupe à horizon de l’année 2030 .

Face à cette réalité, continuer à enfermer le débat public dans des affrontements idéologiques permanents sur le statut reviendrait à détourner l’attention des véritables urgences. Les controverses institutionnelles, les oppositions doctrinales ou les postures politiques peuvent certes alimenter le débat démocratique, mais elles deviennent dangereuses lorsqu’elles empêchent l’émergence d’une stratégie économique cohérente centrée sur l’emploi et la production.

Une société ne peut durablement survivre sans base productive solide. Or l’économie guadeloupéenne souffre précisément d’un déficit chronique de production locale et d’une dépendance excessive aux importations et aux transferts publics.

C’est pourquoi la question de l’industrialisation devient désormais centrale. Elle n’est plus un simple choix économique parmi d’autres, mais probablement la condition de survie sociale et économique de la Guadeloupe au XXIe siècle.

Dans tous les grands pays développés ou émergents, l’industrie demeure le socle fondamental de la puissance économique, de l’innovation technologique, de la souveraineté alimentaire et énergétique ainsi que de la stabilité sociale.

L’industrie crée des emplois directs et indirects, développe les compétences techniques, structure les territoires et favorise l’émergence d’un tissu de petites et moyennes entreprises capables de générer de la richesse locale.

L’industrialisation présente également un avantage essentiel dans le contexte actuel : elle constitue l’un des rares secteurs encore capables d’absorber massivement de la main-d’œuvre malgré la montée de l’intelligence artificielle.

Contrairement à certaines fonctions tertiaires facilement automatisables, l’industrie agroalimentaire, la transformation des matières premières, la logistique productive, la maintenance industrielle ou encore les filières liées à l’économie verte continueront à nécessiter des compétences humaines nombreuses et diversifiées.

La Guadeloupe dispose d’ailleurs d’atouts considérables dans ce domaine grâce à son potentiel agricole, à sa biodiversité, à sa position géographique stratégique dans la Caraïbe et à l’existence d’un marché régional encore insuffisamment exploité.

L’agroalimentaire apparaît ainsi comme l’un des axes majeurs d’une nouvelle stratégie de développement. Transformer localement la production agricole, développer des filières de conservation, créer des unités industrielles adaptées au marché caribéen et européen, favoriser les circuits courts et renforcer la souveraineté alimentaire permettraient non seulement de réduire la dépendance extérieure mais aussi de créer des milliers d’emplois.

Une telle orientation offrirait également une réponse concrète aux fractures sociales qui minent actuellement la société guadeloupéenne, notamment le chômage des jeunes, la précarité et le sentiment de déclassement.

L’enjeu dépasse d’ailleurs la seule dimension économique. L’industrialisation peut devenir un facteur majeur de cohésion sociale et territoriale. Une société où la jeunesse travaille, produit et se projette dans l’avenir est une société plus stable, plus confiante et moins vulnérable aux tensions sociales.

À l’inverse, une économie reposant essentiellement sur la consommation importée, les aides publiques et des emplois tertiaires fragilisés par l’intelligence artificielle risque de produire une explosion des inégalités et un affaiblissement du lien social avec une forte augmentation de la délinquance juvénile et de la violence.

Pour réussir cette mutation historique, des mesures fortes devront cependant être prises. La création d’une vaste zone franche globale constitue une piste majeure. Une politique ambitieuse de défiscalisation ciblée permettrait de mobiliser l’épargne locale, aujourd’hui souvent placée hors du territoire ou orientée vers des investissements peu productifs.

Il s’agirait de créer un environnement fiscal et réglementaire suffisamment attractif pour encourager les entrepreneurs guadeloupéens à investir dans la production industrielle, l’innovation technologique et la transformation locale.

Une telle stratégie supposerait également un changement profond de culture économique. La Guadeloupe devra progressivement passer d’une économie principalement administrée et assistée à une économie davantage tournée vers la production, l’exportation, l’innovation et la création de valeur.

Cela implique une mobilisation générale des acteurs publics, des entreprises, du système éducatif et des institutions financières, notamment BPI France et l’AFD, autour d’un objectif unique : l’emploi productif.

La jeunesse guadeloupéenne sera au cœur de cette transformation. Les prochaines décennies dépendront largement de la capacité du territoire à former des techniciens, des ingénieurs, des entrepreneurs, des spécialistes de l’agro-industrie, de la transition écologique et énergétique avec la géothermie et l’hydrogène, voire avec l’appui des nouvelles technologies appliquées à la production.

Le véritable défi n’est donc pas seulement économique ; il est aussi civilisationnel. Il s’agit de redonner à toute une génération la possibilité de croire dans l’avenir de son territoire.

Le temps des illusions touche désormais à sa fin. L’intelligence artificielle va profondément bouleverser les économies mondiales et faire disparaître une partie importante des emplois tertiaires traditionnels. La Guadeloupe ne pourra éviter ce choc. Mais elle peut encore choisir la manière d’y répondre.

Soit elle demeure prisonnière des débats stériles et des dépendances anciennes, au risque d’une aggravation continue du chômage et de l’exode des jeunes ; soit elle engage enfin une véritable révolution économique fondée sur l’industrialisation, la production locale et la souveraineté économique. Dans le monde qui vient, l’emploi ne sera plus une conséquence automatique de la croissance : il devra devenir l’objectif prioritaire de toute politique publique de l’État et des collectivités locales aux Antilles.

Economiste et juriste

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