Opinion. Le nouvel ordre mondial qui se dessine devrait inciter les élus et intellectuels Antillo-guyanais à l’heure de nouveaux choix parmi les plus clairvoyants

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’instauration d’un nouvel ordre mondial et la fin de la mondialisation telle qu’elle s’est structurée depuis la fin de la guerre froide n’ouvre pas une ère de souverainetés retrouvées, mais inaugure au contraire une phase de brutalisation des rapports de force où la puissance technologique, financière et militaire prime désormais sans fard sur le droit, les règles communes et les récits universalistes.

Cette mutation affecte directement la France et surtout l’Union européenne, conçue pour un monde de compromis multilatéraux et de commerce pacifié, mais elle produit un effet encore plus déstabilisant dans ses marges ultramarines, en Guyane et aux Antilles françaises, où les anciens schémas de la décolonisation se heurtent frontalement à la réalité d’un retour des empires.

Le monde et particulièrement l’Europe traversent aujourd’hui un moment de bascule historique. Pour la première fois depuis 1945, les piliers qui ont fait son succès – la paix, la prospérité, la prévisibilité stratégique et la croyance dans le primat du droit – vacillent simultanément. L’illusion d’un monde régulé par des règles communes s’est dissipée. Le sort de l’Ukraine se discute désormais entre grandes puissances militaires, sans que l’Union européenne ne soit en mesure d’imposer une ligne autonome.

La souveraineté technologique européenne s’érode sous la dépendance aux plateformes numériques, aux infrastructures de cloud, aux satellites et aux systèmes financiers contrôlés ailleurs. Même son ambition climatique, pourtant centrale, se heurte aux replis nationaux et à la concurrence stratégique, tandis que sa culture démocratique est fragilisée par la manipulation informationnelle, la standardisation algorithmique et les ingérences étrangères.

Cette vulnérabilité européenne n’est pas accidentelle. Elle découle d’un logiciel institutionnel conçu pour une « mondialisation heureuse », où l’Europe pouvait se contenter de réguler, persuadée que la puissance brute appartenait au passé. L’achèvement de l’euro en 2002 a paradoxalement marqué le début d’un affaissement politique : la guerre froide était terminée, l’histoire semblait achevée, et la construction européenne a perdu l’ambition géopolitique qui l’avait portée.

Or le monde qui émerge aujourd’hui n’est plus régi par le multilatéralisme, mais par la loi du plus fort, où la suprématie technologique est indissociable de la puissance militaire.

Les déclarations américaines sur le Groenland, territoire autonome danois, constituent à cet égard un électrochoc. Le simple fait qu’un président des États-Unis puisse évoquer ouvertement l’annexion d’un territoire relevant d’un État membre de l’OTAN révèle la profondeur de la rupture en cours.

Le message est limpide : dans le nouvel ordre mondial, la sécurité nationale et les intérêts stratégiques priment sur les statuts juridiques, les alliances et les principes. Le droit international devient un instrument à géométrie variable, mobilisé ou ignoré selon les rapports de force du moment. Ce précédent ne concerne pas seulement l’Europe du Nord ; il résonne puissamment dans tous les territoires périphériques des grandes puissances.

C’est dans ce contexte que la question du rattachement institutionnel direct de l’outre-mer avec l’Union Européenne et aussi de la souveraineté, de l’autonomie et de l’indépendance de la Guyane et des Antilles françaises doit être intégralement repensée. La fin de la mondialisation ne rouvre pas mécaniquement un horizon favorable aux processus classiques de décolonisation.

Au contraire, elle en constitue un brutal coup d’arrêt. Et pour cause le socle politique et surtout idéologique n’existe plus, et la question brûlante des alliances internationales est désormais devenue obsolète avec le nouveau paradigme du partage des nouvelles zones d’influence dans le monde.

Le monde tiers-mondiste des années 1960 et 1970, structuré par les luttes de libération nationale et l’espoir d’un Sud global émancipé, mais aujourd’hui en échec a disparu. 

Le retour des empires, la faillite économique de nombreux États postcoloniaux et la concentration de la puissance dans quelques blocs et pôles d’influence rendent ces schémas largement obsolètes. C’est là dans ce contexte que nous réitérons notre avertissement d’une recolonisation inéluctable de l’Afrique et de la région du bassin Caraïbe.

Pourtant, dans les sociétés antillo-guyanaises, les revendications d’autonomie ou d’indépendance continuent souvent de s’inscrire dans cet imaginaire hérité, nourri de références marxistes, maoïstes ou trotskistes, forgées dans un monde qui n’existe plus. Ces mobilisations expriment un malaise réel, une aspiration légitime à la dignité et à la maîtrise du destin collectif, mais elles peinent à intégrer la nouvelle donne géopolitique et géostratégique.

La question centrale n’est plus de savoir si la souveraineté est moralement désirable, mais ce qu’elle signifierait concrètement dans un monde dominé par la force, la prédation stratégique et la dépendance économique et technologique.

L’exemple du Groenland est, à cet égard, particulièrement éclairant. Territoire autonome, doté de compétences propres, il n’en demeure pas moins exposé à la convoitise directe d’une superpuissance. Il est permis de penser que si le Groenland avait été pleinement intégré au Danemark, sans statut autonome distinct, jamais de telles velléités d’annexion n’auraient été formulées aussi ouvertement par la puissance américaine.

Cette réalité doit interroger profondément les intellectuels et responsables antillo-guyanais. Souhaiterait-on réellement substituer à la protection imparfaite mais réelle de l’État français une exposition directe ou indirecte à l’impérialisme américain, ou à d’autres formes de domination ? Dans un monde de blocs, l’autonomie peut devenir non pas un tremplin vers l’émancipation, mais une zone grise de vulnérabilité économique et stratégique.

La fin de la mondialisation pose ainsi à l’Union européenne un défi existentiel : redevenir une puissance capable de protéger ses territoires, ses citoyens et son modèle, y compris ultramarin, dans un monde gouverné par le rapport de force. Mais elle impose aussi à la Guyane et aux Antilles françaises un devoir de lucidité.

L’autonomie, souvent présentée comme une étape naturelle vers l’indépendance, ne peut plus être pensée comme cet horizon abstrait ou symbolique. Elle doit être évaluée surtout à l’aune de la viabilité économique, de la sécurité stratégique, de la capacité productive et de l’insertion régionale réelle, notamment dans la Caraïbe et l’Amazonie.

À l’heure où le droit international se fragilise à l’extrême , où la force redevient un mode normal de régulation des relations internationales et où les grandes puissances n’hésitent plus à redessiner les frontières selon leurs intérêts, la responsabilité intellectuelle est immense. Il ne s’agit ni de renoncer aux aspirations à la dignité ni de sacraliser le statu quo, mais de sortir des slogans et des nostalgies idéologiques. La fin de la mondialisation ne libère pas mécaniquement les peuples ; elle les expose à tous les vents contraires. 

Et c’est précisément parce que le monde est redevenu dangereux que les choix militaires à venir pour l’Europe, comme pour les institutions des territoires antillo-guyanais, exigent une nouvelle clarté, une pleine lucidité et un courage intellectuel sans concession idéologique.

*Economiste et juriste en droit public 

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