PAR JEAN-MARIE NOL*
Le sous-investissement public et privé constitue aujourd’hui la matrice silencieuse mais déterminante de la plupart des maux économiques qui frappent la Guadeloupe et la Martinique.
En 2025, l’investissement chute, en lien notamment avec la baisse de la construction de logements. Le déficit commercial se creuse avec une hausse des importations et une baisse des exportations. L’activité touristique stagne. La production agricole recule sous l’effet d’une baisse de la production végétale : la production de canne et rhum chute, et celle de fruits et légumes diminue sensiblement suite aux intempéries et sécheresse.
Derrière la succession de crises sectorielles, la fragilisation du tissu productif, la montée du chômage et la perte d’attractivité des territoires, se dessine une réalité persistante : l’insuffisance chronique d’investissements productifs, structurants et anticipateurs, incapable de soutenir durablement la croissance et d’adapter les économies antillaises aux chocs contemporains. Nous investissons peu et l’économie en paie le prix fort : faible croissance, hausse des défaillances d’entreprise, peu de création d’emplois…
Le contexte économique se dégrade sur les deux îles de Guadeloupe et Martinique, en 2025. En cause, notamment : une trop grande dépendance aux investissements publics qui ne sont pas au rendez vous.
Ces indicateurs s’expliquent notamment par des niveaux d’investissement en chute libre, qui s’accompagnent par ailleurs une diminution de la construction de logements alors que le besoin immédiat sur les deux territoires de Guadeloupe et Martinique est estimé à environ 30 000 logements supplémentaires. Une grande partie de l’activité de ces territoires est liée au développement de grands projets structurants, notamment dans l’immobilier, et est très dépendante des investissements publics .
Le sous-investissement agit comme un frein puissant à la dynamique économique en réduisant la productivité globale, en affaiblissant la compétitivité des entreprises et en enfermant les territoires dans une trajectoire de croissance molle. En Guadeloupe comme en Martinique, cette situation se traduit par une économie peu diversifiée, dépendante de quelques secteurs vulnérables et incapable de générer des gains de productivité suffisants pour créer des emplois durables. L’absence d’investissements massifs dans l’innovation, la modernisation des outils de production et les filières d’avenir limite la capacité des entreprises locales à affronter la concurrence régionale et internationale, tout en réduisant leur attractivité pour les capitaux extérieurs.
Les infrastructures constituent l’un des révélateurs les plus visibles de ce sous-investissement. Routes dégradées, réseaux vieillissants, équipements publics sous-dimensionnés, bâti ancien en mauvais état : la détérioration progressive du capital public engendre des coûts économiques et sociaux considérables. Elle pénalise la mobilité des personnes et des marchandises, accroît les dépenses de maintenance, affaiblit la sécurité et détériore l’image des territoires, notamment auprès des investisseurs et des touristes. Ce déficit d’infrastructures modernes agit comme une taxe invisible sur l’économie locale, renchérissant les coûts de production et réduisant la compétitivité globale. L’essoufflement de l’activité et les incertitudes qui l’accompagnent découragent l’investissement. Dans ce contexte, tous les secteurs ont des performances en retrait par rapport à 2024, y compris le secteur financier où les encours de crédits ralentissent.
Les conséquences sur l’emploi sont directes et profondes. Le ralentissement de l’investissement frappe en premier lieu les secteurs intensifs en capital et en main-d’œuvre, à commencer par le bâtiment et les travaux publics.
En Martinique, l’année 2025 illustre brutalement cette réalité : chute des ventes de ciment de près de 14 %, recul marqué des mises en chantier, effondrement des offres d’emploi dans la construction et contraction sévère de l’emploi salarié et intérimaire. Ce secteur, historiquement moteur de l’activité et de l’emploi local, se retrouve sous tension permanente, pris en étau entre la baisse des commandes, l’augmentation du coût des matériaux et l’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui renchérit encore les intrants importés comme le ciment. L’état dégradé du bâti et des infrastructures routières témoigne pourtant de besoins d’investissement colossaux, restés largement insatisfaits.
Le commerce et le tourisme, piliers traditionnels des économies antillaises, subissent eux aussi les effets cumulatifs du sous-investissement. Le recul de la demande, la baisse des importations de biens et le repli du moral des chefs d’entreprise, mis en évidence par l’IEDOM, traduisent une perte de confiance généralisée.
Le tourisme, en particulier, entre dans une zone de turbulence. Si le secteur a connu par le passé des phases d’essor liées à l’équipement hôtelier et aux dispositifs d’incitation à l’investissement, il est aujourd’hui fragilisé par l’obsolescence d’une partie du parc hôtelier, le manque de modernisation des infrastructures d’accueil et une concurrence étrangère de la zone Caraïbe de plus en plus agressive. La saison touristique 2025-2026 s’ouvre dans un climat d’incertitude, marqué par des baisses de réservations et des difficultés financières majeures, notamment dans la grande hôtellerie, où six établissements sur dix seraient en situation critique en Guadeloupe et en Martinique.
Cette fragilité structurelle est aggravée par des chocs environnementaux insuffisamment anticipés et financés, à commencer par la crise des sargasses. La prolifération massive de ces algues, atteignant des niveaux historiques en ce début d’année 2026, illustre de manière éclatante les conséquences du sous-investissement public dans la prévention, la gestion et la valorisation de ce phénomène. L’absence de dispositifs pérennes et suffisamment financés transforme une contrainte écologique en catastrophe économique et sanitaire, défigurant les plages, faisant chuter les taux d’occupation hôteliers et dépréciant rapidement l’immobilier côtier.
Face à ce fléau, les grandes chaînes hôtelières internationales déploient des moyens financiers considérables pour protéger leurs infrastructures, tandis que dans les Antilles françaises, les opérateurs, souvent plus fragiles, peinent à suivre le rythme et doivent réinventer l’expérience touristique ou supporter des coûts croissants de nettoyage et de protection.
Le sous-investissement pèse également sur les finances publiques locales. Faute d’investissements planifiés et anticipés, les collectivités se retrouvent contraintes de recourir à l’emprunt pour financer en urgence des équipements devenus indispensables, alimentant un endettement public qui réduit encore leurs marges de manœuvre futures.
Cette spirale est d’autant plus préoccupante que l’investissement public, longtemps soutenu par de grands chantiers structurants, marque aujourd’hui le pas, laissant apparaître un vide que l’investissement privé, lui aussi en recul en 2025, ne parvient pas à combler. Cette mauvaise trajectoire est un signal sans ambiguïté : des investissements publics solides doivent créent le socle permettant d’accélérer l’investissement privé productif.
Dans ce contexte morose, seuls les services marchands affichent un léger rebond, principalement grâce aux efforts consentis par les collectivités pour réduire les délais de paiement. Cette amélioration ponctuelle de la trésorerie des entreprises concernées ne saurait toutefois masquer la réalité d’ensemble : sans une relance massive, cohérente et durable de l’investissement, les économies guadeloupéenne et martiniquaise resteront enfermées dans un modèle de stagnation, vulnérable aux chocs exogènes et incapable d’offrir des perspectives solides à leur population.
À cette dynamique propre de sous-investissement endogène s’ajoute une responsabilité intrinsèque et largement sous-estimée de l’État français, dont les choix budgétaires et fiscaux ont profondément contribué à l’assèchement de l’investissement productif en Guadeloupe et en Martinique au cours des dernières décennies. La remise en cause progressive des dispositifs de défiscalisation, qui avaient longtemps constitué l’un des rares leviers efficaces de mobilisation de capitaux privés dans les territoires ultramarins, a provoqué un choc silencieux mais durable sur l’investissement, en particulier dans le logement, le tourisme et les équipements productifs.
En réduisant l’attractivité financière de ces territoires pour les investisseurs métropolitains et internationaux, l’État a indirectement freiné le renouvellement du parc immobilier, la modernisation des infrastructures hôtelières et la montée en gamme de l’offre touristique, déjà fragilisée par une concurrence régionale agressive.
Parallèlement, la baisse continue des subventions et des dotations de l’État aux collectivités locales, dans un contexte de contraintes budgétaires nationales et de recherche d’économies structurelles, a privé les exécutifs locaux des moyens nécessaires pour impulser une politique d’investissement ambitieuse et contracyclique. Cette contraction des ressources publiques s’est opérée alors même que les besoins d’équipement, de rénovation et d’adaptation aux risques climatiques et environnementaux ne cessaient de croître.
Les collectivités locales, prises en étau entre des compétences élargies, des attentes sociales fortes et des marges financières réduites, ont été contraintes d’arbitrer au détriment de l’investissement, privilégiant la section de fonctionnement, la gestion courante et l’urgence sociale, au prix d’un affaiblissement progressif du capital public.
Ce désengagement relatif de l’État a eu pour effet pervers de transférer la charge de l’investissement sur des économies locales structurellement fragiles, peu capitalisées et fortement dépendantes de la commande publique. En l’absence d’un soutien financier massif et stable, les territoires antillais ont vu s’installer une forme de sous-investissement chronique, nourrissant un cercle vicieux où la dégradation des infrastructures, la perte d’attractivité et la baisse de la confiance des investisseurs se renforcent mutuellement. La crise des sargasses, comme celle du BTP ou de la grande hôtellerie, illustre de manière emblématique cette incapacité à anticiper et à financer des réponses structurelles, faute d’un engagement durable de l’État à la hauteur des enjeux.
Ainsi, le sous-investissement qui mine aujourd’hui les économies de la Guadeloupe et de la Martinique ne peut être analysé comme une fatalité locale ou une simple conséquence de contraintes insulaires. Il résulte d’un enchaînement de choix nationaux qui ont progressivement réduit les leviers financiers disponibles, affaibli la capacité d’action des collectivités et découragé l’investissement privé.
Tant que l’État français ne réinterrogera pas en profondeur sa politique d’investissement en outre-mer, en redonnant aux territoires les moyens financiers, fiscaux et budgétaires de se projeter dans le long terme avec l’aide d’un nouveau modèle économique , la Guadeloupe et la Martinique resteront exposées à une stagnation durable, porteuse de fractures sociales, économiques et territoriales de plus en plus difficiles à résorber.
Le sous-investissement n’est donc pas un simple indicateur comptable ou conjoncturel ; il constitue un choix implicite, aux conséquences profondes et durables, qui conditionne la trajectoire économique, sociale et environnementale des territoires. Tant que la Guadeloupe et la Martinique ne disposeront pas d’une stratégie d’investissement ambitieuse, intégrant plus étroitement l’Union Européenne pour la modernisation des infrastructures, la transition écologique, la résilience face aux risques climatiques et la montée en gamme de leurs secteurs clés, les mêmes crises continueront de se succéder, donnant l’impression que les années se suivent et se ressemblent, tandis que les besoins, eux, ne cessent de s’accumuler.
*Economiste et juriste en droit public
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