Opinion. L’exercice de compétences mal maîtrisées révèle une dangereuse fuite en avant vers l’abîme financier pour la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Martin

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’idée d’une autonomie accrue pour la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane revient avec insistance dans le débat public, portée par des discours identitaires ou présentée comme une réponse aux blocages du modèle actuel de départementalisation.

Pourtant, cette revendication se heurte à une réalité beaucoup plus brutale : celle de territoires déjà en grande difficulté dans l’exercice même des compétences dont ils disposent aujourd’hui. Poser la question d’un élargissement des pouvoirs locaux sans avoir préalablement réglé les dysfonctionnements structurels de la gouvernance, de l’économie et des finances publiques relève moins d’une stratégie de développement que d’une fuite en avant.

Les Antilles françaises ne traversent plus une simple zone de turbulences conjoncturelles. Elles sont engagées dans un basculement structurel profond, marqué par l’épuisement d’un modèle économique fondé sur la consommation, les transferts sociaux et la dépendance à la commande publique. La perspective d’une récession sévère à partir de 2028, dans un contexte d’austérité budgétaire inévitable en France, n’est plus une hypothèse théorique. Elle constitue désormais un horizon crédible, qui fragilise mécaniquement des collectivités dont les marges de manœuvre financières sont déjà extrêmement réduites.

Dans ce contexte dégradé, l’exercice des compétences propres par les collectivités locales met en lumière des failles béantes. La baisse de la consommation intérieure, pilier traditionnel de l’économie antillaise, entraîne une contraction des recettes fiscales, tandis que les charges sociales augmentent sous l’effet du chômage, du vieillissement de la population et de la pauvreté persistante. Les collectivités se retrouvent ainsi prises dans un étau : moins de ressources, plus de dépenses, et une obligation pourtant croissante d’assurer des services publics essentiels.

La situation démographique aggrave encore cette équation impossible. Tous les grands défis de notre époque ont un seul dénominateur commun : la démographie.

C’est le seul facteur structurel, prévisible, documenté sur plusieurs décennies — et pourtant le moins intégré dans la décision politique, économique et sociale. Nous pensons qu’il est impératif de bien comprendre les tendances à long terme et les nouvelles préférences des consommateurs, ainsi que les attitudes à l’égard de la durabilité environnementale, de l’adoption des technologies et de leur évolution. Ces questions sont essentielles car le monde est confronté à un défi majeur : le vieillissement rapide de la population.

Alors qu’il a fallu plus de 100 ans à la France pour que sa population âgée de plus de 60 ans passe de 10 % à 20 %, on prévoit maintenant une courbe descendante.L’intelligence artificielle (IA) est en train de révolutionner notre monde à une vitesse fulgurante, transformant des secteurs entiers et redéfinissant notre manière de vivre, de travailler, d’interagir et même de produire. Le marché est en pleine expansion. Ce n’est pas seulement une nouveauté technologique, c’est un catalyseur de changement, ouvrant de nouvelles voies pour résoudre des problèmes complexes, stimuler la croissance et améliorer la qualité de vie.

Cependant le problème du futur sera certainement la question de la destruction des emplois.Près de 40 % des emplois dans le monde connaîtront les effets de l’IA, qui en remplacera certains et en complétera d’autres. Et il y a de quoi s’inquiéter quand l’on note que la Guadeloupe et la Martinique ont perdu des dizaines de milliers d’habitants en une décennie, principalement des jeunes actifs.

Cette hémorragie humaine affaiblit le tissu productif, réduit l’assiette fiscale et accentue la dépendance aux solidarités publiques. Dans le même temps, le vieillissement accéléré de la population accroît les besoins en matière de santé, de transport et d’accompagnement social, compétences relevant directement des collectivités.

C’est précisément dans l’exercice de ces compétences que les limites apparaissent avec le plus de brutalité. En Martinique, la gestion des transports, pourtant une compétence transférée à la collectivité territoriale, illustre une forme de défaillance systémique. Le TCSP et le réseau de bus à haut niveau de service, conçus comme des leviers de modernisation et de mobilité durable, se sont transformés en gouffres financiers.

Retards chroniques, grèves à répétition, insécurité, droits de retrait intempestifs des employés , fraude massive du règlement des billets de transports et désaffection des usagers témoignent d’un échec de la gouvernance de la CTM. Des centaines de millions d’euros ont pourtant été engagés sans que le service rendu ne soit à la hauteur, et l’on envisage pourtant des extensions sans correction préalable des dysfonctionnements existants.

À Saint-Martin, territoire pourtant doté d’une large autonomie institutionnelle, l’exemple d’Air Antilles est tout aussi révélateur. La collectivité, actionnaire et soutien financier de la compagnie, y a investi plus de vingt millions d’euros. Malgré cela, l’entreprise a dû déclarer la cessation de paiements, entraînant la suspension de son activité en pleine saison touristique. Cette faillite met en lumière les futurs risques financiers d’une intervention publique mal calibrée, sans stratégie industrielle solide ni capacité financière suffisante pour absorber les chocs.

Néanmoins, Louis Mussington, le président de la collectivité de Saint-Martin, garde espoir d’une solution positive au regard des fonds publics investis : « J’espère qu’il y aura une solution positive lors de l’audience au tribunal de commerce de Pointe-à-Pitre quand même acceptable pour la collectivité qui a engagé 19 millions d’euros dans le sens où d’après ce que m’a expliqué, il y a deux possibilités: soit la liquidation sèche, chose que je ne souhaite pas du tout parce que ça aurait des conséquences sur notre budget, ou bien, et là, j’y suis plus favorable, un redressement judiciaire. »

Cette cessation de paiement de la compagnie aérienne Air Antilles va durablement fragiliser tout l’ensemble de l’équilibre financier de la collectivité territoriale de Saint Martin. Elle souligne surtout la fragilité d’un modèle où l’autonomie politique ne garantit ni la compétence managériale, ni la viabilité économique.

En Guadeloupe, les coupures d’eau récurrentes symbolisent l’incapacité chronique à gérer des infrastructures pourtant vitales. Cette situation, qui dure depuis des années, dépasse largement le cadre technique. Elle alimente une défiance profonde envers les élus et les institutions, décourage les investisseurs et fragilise la cohésion sociale. Lorsqu’une collectivité peine à assurer l’accès à l’eau potable, fondement même de la dignité humaine, la question n’est plus celle du niveau de compétence juridique, mais bien de la capacité réelle à exercer les responsabilités existantes.

Ces défaillances locales s’inscrivent dans un environnement macroéconomique de plus en plus contraint. La France elle-même, confrontée à une dette élevée et à une croissance atone, voit ses marges budgétaires se réduire. La rigueur qui s’annonce après la prochaine élection présidentielle limitera nécessairement les transferts financiers vers l’outre-mer. Or, dans des territoires où l’État et les collectivités constituent les principaux moteurs de l’activité, cette contraction agit comme un accélérateur de crise. Les élus locaux se retrouvent alors face à des arbitrages impossibles : augmenter les impôts au risque d’asphyxier ménages et entreprises, réduire les services publics au prix d’une explosion sociale, ou recourir à l’endettement jusqu’au point de rupture.

Dans ce contexte, la revendication d’autonomie apparaît profondément paradoxale. Elle suppose une capacité accrue de gestion, de financement et d’anticipation, alors même que l’exercice des compétences actuelles révèle des insuffisances majeures. Le risque est grand de « mettre la charrue avant les bœufs », en confondant la cause et la conséquence : croire qu’un changement de statut résoudra des problèmes qui relèvent avant tout du modèle économique, de la gouvernance et de l’absence d’une vision stratégique.

L’exemple de la Collectivité Territoriale de Martinique constitue à cet égard un avertissement sévère. La fusion du département et de la région, censée rationaliser l’action publique, s’est traduite par une explosion des charges, une perte de dotations et un déficit structurel estimé à plusieurs millions d’euros pour l’année 2026 . L’absence d’accompagnement financier suffisant de l’État a transformé cette réforme institutionnelle en piège budgétaire durable. Ce précédent interroge frontalement la capacité des Antilles à absorber de nouvelles responsabilités sans ressources supplémentaires massives.

Derrière le débat institutionnel se profilent en réalité des défis bien plus lourds : dérèglement climatique nécessitant des investissements colossaux, transition énergétique coûteuse, révolution technologique susceptible de déstabiliser l’emploi local, notamment dans les services publics. Aucun de ces enjeux ne peut être affronté sérieusement sans une base économique solide et des finances publiques assainies.

La Guadeloupe, la Martinique et Saint-Martin ne manquent pas de compétences juridiques, mais d’un modèle cohérent leur permettant d’exercer pleinement celles qu’elles détiennent déjà. Avant d’envisager une autonomie accrue, il leur faut d’abord démontrer leur capacité à gérer efficacement les transports, l’eau, l’énergie, le développement économique et la solidarité sociale. Faute de quoi, l’autonomie risque de n’être qu’un transfert de charges sans moyens, une illusion politique masquant un affaiblissement supplémentaire du pacte social.

Ce qui fait défaut aujourd’hui aux Antilles françaises n’est pas un statut supplémentaire, mais une vision prospective claire, réaliste et partagée. Une ambition capable de rompre avec la dépendance, sans sombrer dans l’illusion. Une gouvernance rigoureuse, restauratrice de confiance, apte à préparer l’avenir plutôt qu’à gérer l’urgence permanente.

Sans ce sursaut collectif, l’élargissement des compétences ne serait pas une émancipation, mais le prélude à un effondrement institutionnel, économique et social dont les populations paieraient le prix le plus lourd.

*Economiste et juriste en droit public 

Facebook
Twitter
LinkedIn
WhatsApp
Email

Actualité

Politique

Economie

CULTURE

LES BONS PLANS​