PAR JEAN-MARIE NOL*
Alors que la guerre s’essouffle au Moyen-Orient, notamment avec l’annonce d’un fragile cessez-le-feu , ses répercussions dépassent largement le théâtre militaire pour s’imposer comme un choc économique global dont la Guadeloupe et la Martinique pourrait durablement ressentir les effets.
Dans une économie insulaire déjà fragilisée par une inflation persistante et une dépendance structurelle aux importations, le conflit agit comme un accélérateur de vulnérabilités, exposant les ménages, les entreprises et les finances publiques à une série de tensions qui pourraient s’inscrire dans le temps.
Le rebond de l’inflation dans un contexte de guerre au Moyen-Orient pourrait peser sur le pouvoir d’achat des ménages qui pourrait connaître cette année sa plus forte baisse depuis 2013, selon des prévisions de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)
Dans le meilleur des cas, celui d’une résolution imminente de ce conflit, ces effets marqueront l’année 2026 dans des proportions, malgré tout, significatives, surtout si, comme il est fort probable, les cours du pétrole conservent un niveau supérieur à celui d’avant le conflit, du fait de primes de risques géopolitiques persistantes.
Dans ce contexte, les investissements deviennent rares. L’inflation, déjà située au-dessus des 1%, s’établirait au-delà de 3% selon les indices retenus. 67% des personnes jugent certain ou probable qu’il y ait des pénuries d’essence et de gaz dans les prochains mois, 61% pour les matières premières comme le plastique, l’aluminium ou l’acier.
48% craignent également pour les engrais et 40% pour certains produits technologiques comme les smartphones.
La crainte d’impacts économiques durables s’est installée dans l’opinion
Seuls 7% des Français pensent que les effets économiques de ce conflit vont prendre fin dans quelques semaines.
41% estiment que cela va durer plusieurs mois, 28% plusieurs années et 24% qu’il s’agit d’une crise durable et structurelle qui ne permettra pas de retrouver la situation d’avant-crise.
Toutes les catégories de population partagent l’idée que ces impacts sur l’économie et le pouvoir d’achat vont durer. L’évolution défavorable du sentiment des consommateurs, déjà pénalisé par le ressenti d’une crise de la vie chère et sensible à la hausse des prix à la pompe, ainsi que sa traduction sur les chiffres de consommation reste néanmoins difficile à prévoir. Il en va de même concernant les entreprises face à l’incertitude imposée.
Au cœur de cette onde de choc figure la perturbation du détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part essentielle des flux énergétiques mondiaux. Sa fermeture partielle ou son instabilité entraîne une flambée immédiate des coûts du pétrole et du gaz, qui se répercute mécaniquement sur les prix du transport maritime.
Pour des territoires comme la Guadeloupe et la Martinique , dépendant quasi intégralement de l’extérieur pour leur approvisionnement, cette hausse des coûts logistiques se diffuse rapidement dans toute l’économie. En quelques jours seulement, certaines entreprises ont vu leurs coûts de matières premières bondir de 30 %, mettant en péril leur trésorerie et les contraignant à répercuter ces hausses sur les consommateurs.
Cette transmission rapide des coûts alimente une inflation importée qui pourrait s’installer durablement. Si les prix de l’énergie se maintiennent à des niveaux élevés, l’inflation pourrait dépasser les seuils observés ces dernières années, accentuant la crise du pouvoir d’achat. En Guadeloupe, où la vie chère constitue déjà un sujet central, cette nouvelle pression risque de frapper en priorité les ménages les plus modestes. Car au-delà des carburants, c’est l’ensemble des biens de consommation qui est concerné : alimentation, matériaux de construction, produits manufacturés ou encore équipements technologiques.
À moyen terme, le risque n’est pas seulement inflationniste, il est aussi récessif. La hausse des coûts de production fragilise les entreprises locales, qui voient leurs marges se réduire et leurs perspectives de développement s’assombrir. Dans un contexte d’incertitude généralisée, l’investissement recule, les projets sont différés, et l’économie entre dans une logique défensive.
L’objectif n’est plus de croître, mais de survivre. Cette prudence généralisée pourrait freiner durablement la création d’emplois et peser sur l’activité globale de l’archipel en raison du risque de stagflation .
Parallèlement, les perturbations des chaînes d’approvisionnement font planer un risque réel de pénuries. Carburants, matières premières industrielles comme le plastique ou l’aluminium, engrais indispensables à l’agriculture, ou encore produits technologiques : autant de secteurs exposés à des tensions qui pourraient désorganiser la vie économique quotidienne. Dans une économie insulaire, où les stocks sont limités et les délais d’approvisionnement longs, ces ruptures peuvent rapidement devenir critiques.
À ces difficultés s’ajoute une contrainte financière croissante. L’inflation et les incertitudes géopolitiques poussent les banques centrales à maintenir, voire à relever, les taux d’intérêt. Cette hausse du coût du crédit se répercute sur les ménages comme sur les entreprises.
L’accès à l’emprunt devient plus difficile, les projets immobiliers sont ralentis, voire annulés, et le marché pourrait se gripper en cas de dégradation prolongée de la conjoncture. Même si les banques continuent de prêter, elles durcissent leurs conditions de prêts, accentuant la sélection des emprunteurs et limitant la dynamique économique.
Les finances publiques ne sont pas épargnées. Le ralentissement de l’activité réduit les recettes fiscales, tandis que les dépenses sociales augmentent sous l’effet de la dégradation du pouvoir d’achat, du risque d’accentuation de la pauvreté et de l’envolée du chômage. Cette double pression fragilise les capacités d’action des collectivités locales, pourtant en première ligne pour amortir les effets de la crise.
Mais au-delà des indicateurs économiques, c’est aussi le climat psychologique qui se dégrade. La perception d’une crise durable s’installe dans l’opinion, nourrissant une forme d’attentisme chez les consommateurs comme chez les entrepreneurs. La consommation devient imprévisible, les comportements d’épargne évoluent, et la confiance, moteur essentiel de l’économie, s’érode progressivement.
Même dans l’hypothèse d’une résolution rapide du conflit, les effets ne disparaîtraient pas immédiatement. Les marchés de l’énergie intègrent désormais une prime de risque géopolitique qui pourrait maintenir les prix à un niveau élevé. Pour la Guadeloupe et de même pour la Martinique, cela signifie que l’année 2026 pourrait rester marquée par une inflation supérieure à la normale et une croissance ralentie.
En filigrane, cette crise révèle une fois de plus la dépendance structurelle de l’économie antillaise aux dynamiques internationales, notamment énergétiques et logistiques. Elle pose avec acuité la question de la résilience des territoires d’outre-mer face aux chocs extérieurs. Car si la guerre en Iran agit aujourd’hui comme un déclencheur, ses conséquences pourraient durablement redessiner les conditions de vie des Guadeloupéens et Martiniquais, entre hausse du coût de la vie, fragilisation économique et incertitudes persistantes sur l’avenir.
*Economiste et juriste en droit public
























