PAR JEAN-MARIE NOL*
La guerre en Iran va chambouler les perspectives de reprise de l’économie pour la Guadeloupe .
Le conflit en Iran pourrait faire grimper cette année l’inflation à 3,8 %, et amputer la croissance de 2 points. Un retournement de scénario brutal pour les collectivités locales majeures.
Force est de souligner que la crise iranienne pourrait compliquer l’équation budgétaire pour la région Guadeloupe.
L’hypothèse d’un choc énergétique majeur ne serait pas sans conséquence sur des finances publiques déjà exsangues.On a connu le quoi qu’il en coûte. » Je crois qu’on peut dire que la maîtrise des finances publiques en transparence doit se faire quoi qu’il arrive désormais », a déclaré le Premier ministre Sébastien Lecornu, en introduction d’une réunion avec les ministres chargés de l’économie et du budget.
L’effort pour réduire le déficit est passé très majoritairement, à ce stade, par la hausse des prélèvements. De nombreux économistes s’accordent à dire que le plus facile a été fait, tandis que le plus difficile politiquement, réduire les dépenses, reste à venir.
Une crise économique et financière va probablement arriver en Guadeloupe, et ce dans un contexte où il n’y a plus de marge de manœuvre pour remplir les caisses.
L’économie de la Guadeloupe aborde l’année 2026 dans un climat de grande fragilité, marqué par une rupture nette avec la dynamique de reprise observée après la crise sanitaire et par l’émergence de nouveaux chocs exogènes qui pourraient durablement enrayer toute perspective de croissance.
Les derniers constats dressés par l’IEDOM et INSEE pour l’année 2025 témoignent déjà d’un essoufflement préoccupant : l’activité économique y recule de plusieurs points, confirmant une inversion de tendance après plusieurs années de redressement.
Ce retournement repose sur une contraction quasi généralisée des secteurs productifs, à commencer par la construction, en chute de près de 7%, victime d’un effondrement des permis de construire et d’un renchérissement progressif des coûts. Le tertiaire marchand, pilier de l’économie locale, n’est pas épargné, affecté par la baisse du commerce, de l’hébergement-restauration et des services financiers, tandis que l’industrie elle-même enregistre un recul.
Seul le secteur public et para-public parvient encore à amortir partiellement le choc, révélant une dépendance structurelle de l’économie guadeloupéenne à la dépense publique.
Cette dégradation de l’activité se répercute directement sur le marché du travail, avec une baisse de l’emploi salarié et une contraction particulièrement marquée dans le secteur privé.
L’agriculture, déjà fragilisée par la hausse du prix des intrants notamment de l’engrais, subit un recul sévère, tandis que la construction et l’industrie poursuivent leur repli.
La chute de l’emploi intérimaire confirme, quant à elle, un ralentissement durable et non conjoncturel de l’économie. Dans ce contexte, la stabilisation du chômage à un niveau élevé masque mal la détérioration sous-jacente du tissu économique et l’affaiblissement de la capacité de création d’emplois.
À ces difficultés internes s’ajoute une contrainte extérieure majeure : le déséquilibre chronique de la balance commerciale, dont le déficit atteint désormais des niveaux considérables. Malgré une très faible progression des exportations, le poids des importations, en particulier de biens d’équipement, de produits industriels et alimentaires, continue d’écraser la structure des échanges.
Cette dépendance aux importations rend l’économie guadeloupéenne extrêmement vulnérable aux chocs internationaux, en particulier à ceux touchant les prix de l’énergie et des matières premières.
À cette dégradation généralisée de l’activité vient désormais s’ajouter un indicateur particulièrement révélateur de la fragilité du tissu économique : l’accélération des défaillances d’entreprises.
En Guadeloupe comme dans l’ensemble des territoires ultramarins, l’année 2025 marque un tournant avec une hausse continue observée depuis désormais quatre ans, traduisant l’incapacité d’une partie croissante du tissu entrepreneurial à absorber les chocs successifs.
Au total, 2 832 redressements et liquidations judiciaires ont été enregistrés en Outre-mer en 2025, soit une progression de 12,2 %, un rythme nettement supérieur à celui observé dans l’Hexagone.
Cette divergence illustre une vulnérabilité accrue des économies insulaires, plus exposées aux variations des coûts d’approvisionnement, à l’étroitesse de leurs marchés et à leur dépendance aux importations.
En Guadeloupe, la situation apparaît encore plus préoccupante. 498 c’est le nombre de défaillances d’entreprises au 4e trimestre 2025. En effet, le nombre de défaillances d’entreprises cumulées sur un an augmente de 44,3% au 4e trimestre 2025 par rapport à la même période en 2024 (3,5% pour la France entière).
Cette dynamique témoigne d’un essoufflement profond du tissu productif local, déjà fragilisé par le ralentissement de l’activité observé par l’INSEE et par la contraction de la demande intérieure.
Les secteurs les plus exposés à cette vague de faillites sont sans surprise ceux qui cumulent les handicaps structurels et conjoncturels. Le bâtiment et les travaux publics, déjà durement touchés par la chute des permis de construire et la hausse des coûts des matériaux, se retrouvent en première ligne.
Les données issues des audiences des tribunaux de commerce sont particulièrement révélatrices : dans certains cas, près de la moitié des entreprises liquidées relèvent du BTP, signe d’un secteur en crise profonde. La flambée des prix des matières premières, aggravée par les tensions énergétiques mondiales, a considérablement réduit les marges des entreprises, rendant de nombreux chantiers non rentables et accélérant les cessations d’activité.
Le secteur de l’hébergement-restauration n’est pas épargné et illustre lui aussi les mutations économiques à l’œuvre. Déjà affaibli par la baisse de la fréquentation touristique traditionnelle, il subit une concurrence accrue de nouvelles formes de restauration plus flexibles et moins coûteuses, comme les food trucks ou les enseignes de snacking.
Ces modèles, plus légers en charges fixes, déstabilisent les acteurs traditionnels, confrontés à des coûts d’exploitation élevés, notamment en matière de loyers, d’énergie et de personnel.
Dans ce contexte, de nombreux établissements ne parviennent plus à équilibrer leurs comptes et se retrouvent contraints à la liquidation.
Ces défaillances en cascade ne sont pas seulement le symptôme d’une conjoncture dégradée, elles constituent également un facteur aggravant de la crise économique.
Chaque faillite entraîne des pertes d’emplois, fragilise les chaînes de sous-traitance et réduit la capacité productive globale du territoire, alimentant un cercle vicieux de contraction économique.
À fin février 2026, les dépôts de dossiers de surendettement ont augmenté de 17,5 % par rapport à la même période en 2025, atteignant 134 dossiers.
Or, c’est précisément sur ce terrain que les perspectives pour 2026 apparaissent les plus inquiétantes. Le déclenchement et l’enlisement du conflit au Moyen-Orient, incarné par la Iran, introduisent un risque majeur de choc énergétique mondial.
La flambée des prix du pétrole, illustrée par une hausse spectaculaire du baril de Brent en un temps record, se diffuse déjà dans l’ensemble de la chaîne économique. Le blocage du détroit d’Ormuz, point névralgique du commerce pétrolier mondial, accentue les tensions sur l’approvisionnement et renchérit brutalement les coûts de production et de transport.
Les conséquences pour la Guadeloupe , territoire insulaire fortement dépendant des importations, s’annoncent particulièrement sévères.
L’ensemble des produits importés est appelé à connaître une hausse significative, qu’il s’agisse des matériaux de construction, des biens manufacturés ou des denrées alimentaires. Les matériaux essentiels au secteur du bâtiment, tels que le PVC, le plastique, l’aluminium ou le cuivre, enregistrent déjà des augmentations à deux chiffres, rendant obsolètes les devis récents et paralysant de nombreux projets.
Dans un secteur déjà en recul, cette inflation des coûts risque d’accentuer encore la contraction de l’activité.
Au-delà du bâtiment, c’est l’ensemble de la consommation des ménages qui est menacée. La hausse des prix de l’énergie se répercute progressivement sur les produits du quotidien, notamment ceux dépendant du pétrole pour leur fabrication ou leur transport, comme les emballages plastiques, mais aussi sur les produits alimentaires de base tels que le riz, les pâtes ou la viande, sous l’effet de la hausse des matières premières agricoles.
Si cette inflation pourrait se manifester avec un léger décalage en raison des contrats déjà négociés, elle n’en sera pas moins inévitable à moyen terme. Notons aussi, l’explosion prochaine du prix du fret maritime et ses conséquences désastreuses sur l’augmentation des prix de l’ensemble des produits manufacturés importés en Guadeloupe.
Ce phénomène alimente le spectre d’une stagflation, c’est-à-dire la combinaison d’une croissance faible, voire négative, et d’une inflation élevée. Une telle configuration est particulièrement redoutée car elle limite les marges de manœuvre des politiques économiques.
D’un côté, la hausse des prix érode le pouvoir d’achat des ménages et freine la consommation, principal moteur de l’économie locale.
De l’autre, le ralentissement de l’activité pèse sur l’emploi et les recettes fiscales, aggravant les déséquilibres budgétaires.
Dans ce contexte, les finances publiques locales apparaissent comme un point de vulnérabilité supplémentaire. Déjà fragilisées, elles pourraient être mises à rude épreuve par la combinaison de la hausse des dépenses contraintes et du ralentissement des recettes.
À l’échelle nationale, le tournant vers une plus grande rigueur budgétaire, évoqué par Sébastien Lecornu, laisse présager une réduction des marges de soutien public, alors même que les territoires ultramarins en dépendent fortement. La perspective d’un État contraint financièrement, avec des ressources limitées, renforce l’incertitude sur la capacité à amortir le choc économique à venir en 2026.
Le secteur touristique, souvent présenté comme un levier de croissance, illustre lui aussi les fragilités structurelles de l’économie de la Guadeloupe. Si la hausse du trafic aérien et l’essor de la croisière témoignent d’une certaine attractivité, l’augmentation des tarifs aériens sur les billets, la baisse à venir de la fréquentation hôtelière et la réduction de la durée des séjours traduisent une mutation du modèle touristique, moins favorable en termes de retombées économiques locales.
Cette évolution, combinée à la pression inflationniste sur les coûts du fret de transport, pourrait limiter les gains attendus de ce secteur en 2026.
Dans ce contexte déjà fortement dégradé, la question des défaillances d’entreprises apparaît comme l’un des principaux points de bascule pour l’année à venir. Les tensions inflationnistes liées au choc énergétique, la hausse généralisée des coûts de production, la contraction de la demande et le durcissement des conditions de financement créent un environnement particulièrement hostile pour les entreprises locales.
Force est de souligner que l’on s’achemine vers une hausse sensible des taux d’intérêts . Déjà aujourd’hui, selon l’iedom, le taux moyen des découverts progresse nettement sur le trimestre (+107 points de base), après une forte baisse au trimestre précédent. Il s’élève à 7,42 % en octobre 2025, soit +98 pdb sur un an. Il demeure nettement supérieur au taux moyen accordé au niveau national (4,55 %), ainsi que dans les autres DROM, hors Guyane. Le montant moyen des découverts accordés atteint 15 600 €, en progression de 54 % en glissement trimestriel.
Suivant la même dynamique, le taux moyen des crédits de trésorerie échéancée augmente de 207 pdb sur le trimestre et atteint 4,55 % en octobre 2025 (+27 pdb sur un an). Il est bien supérieur au taux moyen national (3,55 %) et au taux moyen pratiqué dans les DROM (3,23 %). Les plus fragiles, notamment dans le BTP, la restauration et le commerce, pourraient ne pas survivre à cette nouvelle phase de turbulence économique et surtout financière.
Ainsi, tous les indicateurs convergent vers un scénario de ralentissement marqué pour l’économie de la Guadeloupe en 2026, accompagné d’une hausse probable des faillites d’entreprises. La conjonction de faiblesses structurelles internes — dépendance aux importations, fragilité du tissu productif, poids du secteur public — et de chocs externes majeurs — crise énergétique, inflation importée, contraintes budgétaires — crée les conditions d’une année difficile, voire critique. Dans ce contexte, l’économie de la Guadeloupe apparaît exposée à un risque réel d’enlisement, où la reprise devient désormais très incertaine et où les déséquilibres pourraient se creuser davantage, posant avec acuité la question de la poursuite ou de l’abandon du processus d’évolution institutionnelle dans un contexte de crise aiguë, la résilience des entreprises et ménages et surtout la problématique brûlante de la transformation du modèle économique de l’île.
*Economiste et juriste en droit public
























