PAR JEAN-MARIE NOL*
La crise silencieuse qui frappe la filière canne-sucre en Guadeloupe n’est plus une simple alerte conjoncturelle mais bien le symptôme d’un effondrement structurel en cours, à la croisée de dynamiques locales fragiles et d’un bouleversement profond du marché sucrier mondial. Longtemps pilier de l’économie agricole de l’archipel, occupant près de la moitié des terres cultivées et structurant l’emploi rural, la canne à sucre semble aujourd’hui engagée dans une spirale de déclin dont les signes deviennent de plus en plus visibles et inquiétants.
À l’échelle européenne, le constat est sans appel : en un quart de siècle, la moitié des sucreries ont disparu et la production a chuté de plus de 20 %, conséquence directe de la libéralisation progressive du marché, de la fin des quotas sucriers et de la concurrence accrue de pays à bas coûts.
Ce mouvement de fond n’épargne pas les régions ultrapériphériques, bien au contraire. Dans ces territoires où les contraintes structurelles – insularité, coûts de production élevés, dépendance énergétique – sont déjà fortes, l’ouverture des marchés agit comme un accélérateur de vulnérabilité. La filière sucrière européenne traverse aussi une crise profonde : depuis 2000, la moitié des sucreries ont fermé et la production a chuté de plus de 20 %. Aujourd’hui, seulement 85 usines subsistent, et quatre sites sont en cours de fermeture .
La Guadeloupe, intégrée à cet ensemble, se retrouve ainsi exposée à une compétition internationale qu’elle n’a ni les moyens techniques ni les marges économiques de soutenir durablement.
Sur le terrain, la situation actuelle illustre de manière presque caricaturale cette fragilité. L’arrêt brutal de l’usine de Gardel, unique sucrerie encore en activité sur le territoire, à la suite d’un incident technique lié à Albioma, a mis en lumière la dépendance critique de toute la filière à une chaîne industrielle extrêmement concentrée.
Une simple panne dans le système d’évacuation des cendres, empêchant la combustion de la bagasse, a suffi à paralyser l’ensemble de la production. Derrière cet incident technique se cache en réalité une vérité plus profonde : la filière repose sur un équilibre précaire où la moindre défaillance peut entraîner un arrêt total de l’activité.
Dans les champs, les conséquences sont immédiates et visibles. Les cannes non récoltées s’accumulent, les camions se raréfient, et l’activité agricole tourne au ralenti. Cette désorganisation ponctuelle s’inscrit dans un contexte déjà dégradé, marqué par une récolte historiquement basse.
La baisse des rendements, liée à des facteurs climatiques, techniques et économiques, accentue la perte de rentabilité d’une culture déjà sous perfusion de subventions publiques.
Car c’est bien là l’un des paradoxes majeurs de la filière : malgré des aides massives – près de 100 millions d’euros par an en Guadeloupe, entre soutien direct à l’usine et dispositifs issus du programme POSEI – la rentabilité reste structurellement absente. Cette dépendance aux financements publics pose la question de la viabilité à long terme d’un modèle économique qui ne parvient plus à s’autofinancer.
Elle interroge également la pertinence d’un maintien à tout prix d’une activité dont les fondamentaux économiques sont durablement fragilisés par des grèves et revendications salariales toujours plus démagogiques et irrationnelles sur le plan économique et financier .
L’exemple de La Réunion vient renforcer ce constat. Autre bastion historique de la canne à sucre, l’île connaît elle aussi une chute spectaculaire de sa production, aggravée par des aléas climatiques extrêmes comme le passage du cyclone Garance. En quelques années, les volumes ont été divisés presque par deux, mettant en difficulté un secteur qui emploie encore plus de 10 000 personnes. Cette situation montre que même les territoires les plus structurés ne sont plus à l’abri d’un effondrement rapide, dès lors que les conditions économiques et environnementales se dégradent.
En Guadeloupe, la crise de la filière canne dépasse largement le seul cadre agricole. Elle révèle une fragilité plus globale du modèle économique, fondé sur des productions peu diversifiées, fortement dépendantes des aides publiques et exposées à des chocs extérieurs de plus en plus fréquents comme la guerre en Iran qui fait flamber le prix des intrants et notamment des engrais.
La concurrence des pays d’Amérique centrale et andine, facilitée par les accords commerciaux signés depuis 2013, exerce une pression constante sur les prix, rendant toute amélioration de la rentabilité illusoire dans les conditions actuelles. C’est dans ce contexte qu’un prochain dépôt de bilan de l’usine Gardel n’est plus une vue de l’esprit, et peut être envisagée très sérieusement pour les prochaines années.
Face à cette situation, certains acteurs plaident pour une transformation du modèle, en misant sur une meilleure valorisation des coproduits comme la mélasse ou la bagasse, utilisée pour la production d’électricité. Cette stratégie, bien que pertinente sur le papier, reste insuffisante pour compenser les pertes structurelles liées à la production sucrière elle-même.
D’autres, de plus en plus nombreux, choisissent la diversification, abandonnant progressivement la canne au profit de cultures jugées plus rentables ou moins risquées.
Mais cette transition ne se fait pas sans heurts. La disparition progressive de la filière canne-sucre entraînerait des conséquences économiques, sociales et territoriales majeures : perte d’emplois, abandon de terres agricoles, désorganisation des espaces ruraux, et remise en cause d’un héritage historique profondément ancré dans l’identité guadeloupéenne.
La canne n’est pas seulement une culture, elle est aussi un symbole, un marqueur culturel et un élément structurant du paysage.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment sauver la filière, mais s’il est encore possible de le faire sans repenser en profondeur l’ensemble du modèle agricole. La crise actuelle agit comme un révélateur et un accélérateur : elle oblige à envisager des choix stratégiques qui étaient jusqu’ici repoussés.
Entre maintien sous perfusion d’un système à bout de souffle et mutation vers une agriculture plus diversifiée, résiliente et adaptée aux réalités locales, la Guadeloupe se trouve à un tournant décisif.
Si rien n’est fait pour anticiper et accompagner cette transformation, le risque est grand de voir se produire une véritable déconfiture agricole, où la disparition de la canne à sucre ne serait que le premier domino d’un effondrement plus large du secteur.
Dans un contexte mondial marqué par les tensions économiques, climatiques et géopolitiques, la capacité du territoire à reconstruire un modèle agricole viable et autonome à partir de la mise en œuvre d’une industrie agroalimentaire et de la structuration de la filière élevage apparaît désormais comme un enjeu stratégique majeur pour son avenir.
*Economiste et juriste en droit public
























