Opinion. Quid de la surprenante volte face de la position géostratégique de la France en direction des anciennes colonies anglaises et portugaises au détriment de l’Afrique francophone ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

La politique étrangère française connaît depuis plusieurs années avec Emmanuel Macron une inflexion profonde, dont les contours apparaissent désormais avec netteté.

Ce qui se dessine n’est pas seulement un ajustement diplomatique, mais une recomposition géostratégique majeure : la France semble tourner progressivement la page d’un système hérité de la décolonisation, communément désigné sous le nom de Françafrique, pour se projeter vers de nouveaux partenariats, notamment avec des puissances issues de l’ancien empire britannique comme l’Inde, ainsi qu’avec certains États africains anciennement portugais et arabes désireux de redéfinir leurs relations internationales sur une base plus souveraine et multipolaire.

À cette recomposition géostratégique s’ajoute un élément budgétaire majeur qui en éclaire la cohérence : la diminution drastique de l’aide publique au développement française, historiquement orientée en grande partie vers les anciennes colonies africaines. Le projet de loi de finances 2026 acte une inflexion sans précédent. Au sein des deux principaux programmes de la mission APD – « Solidarité à l’égard des pays en développement » (P209) et « Aide économique et financière au développement » (P110) – 72 % des coupes concernent l’aide multilatérale, en recul de 476 millions d’euros par rapport à 2025, soit une baisse de 42 %. 

L’Agence française de développement maintient ses investissements mais réduit ceux en Afrique francophone.

L’Agence française de développement (AFD) a maintenu son volume d’investissement en 2025 mais a réduit son enveloppe consacrée à l’Afrique, d’après des résultats annuels provisoires publiés mardi 16 décembre. Cette annonce intervient dans un contexte d’importantes coupes budgétaires qu’elle cherche à compenser auprès d’acteurs publics et privés. L’aide humanitaire, que la France s’était engagée à porter à 1 milliard d’euros par an d’ici 2025, subit une contraction encore plus spectaculaire : après 895 millions d’euros en 2024, l’enveloppe tombe à 294 millions dans le PLF 2026, soit une réduction de 67 %. Les contributions volontaires aux Nations unies sont divisées par trois, l’aide alimentaire programmée amputée de plus de 60 %, et le soutien aux ONG via le dispositif Initiatives-OSC recule fortement, avec une baisse de 18 % des crédits de paiement et de plus de 40 % des autorisations d’engagement.

Entre 2024 et 2026 on comptabiliserait une baisse cumulée de près de 2,3 milliards d’euros. Un retour en arrière brutal, qui pourrait ramener l’Aide publique au développement (APD) française à environ 0,38 % du RNB en 2026, un niveau équivalent à celui de 2016. Ces chiffres témoignent d’un effondrement de l’effort de solidarité internationale. Ils laissent craindre la suspension ou l’abandon de nombreux programmes en cours, et rendent la planification des interventions humanitaires et de développement quasi impossible pour les ONG françaises. Plusieurs ONG s’alarment des coupes budgétaires des APD, qui représentent près de 20% de l’aide mondiale. Rien que la baisse de la contribution française pourrait coûter la vie à plus d’un million de personnes.

Ce tournant budgétaire, qui rompt avec des décennies d’investissement diplomatique et humanitaire en Afrique francophone, accompagne et matérialise la volonté française de redéfinir ses priorités internationales, en passant d’une logique d’assistance héritée de l’histoire coloniale à une stratégie plus sélective, recentrée sur des partenariats économiques, industriels et sécuritaires jugés plus structurants dans le nouvel ordre mondial.

La visite actuelle d’Emmanuel Macron en Inde, marquée par des échanges nourris avec le président Narendra Modi, illustre cette nouvelle orientation. Au programme figuraient le renforcement du partenariat stratégique franco-indien, la perspective d’un méga-contrat portant sur 114 avions de combat Dassault Rafale, ainsi qu’un sommet consacré à des milliards d’euros d’investissements dans l’intelligence artificielle. Au-delà des symboles, cette séquence révèle un choix clair : investir dans des relations d’égal à égal avec des puissances émergentes comme l’Inde ou le Brésil, capables de peser sur l’équilibre mondial, plutôt que de maintenir coûte que coûte un tête-à-tête conflictuel et ambigu avec d’anciennes colonies où l’influence française est désormais contestée.

Ce repositionnement intervient dans un contexte de remise en cause profonde du système né au lendemain des indépendances africaines des années 1960. Sous la présidence du général de Gaulle, avec l’architecte discret mais décisif Jacques Foccart, la France avait mis en place un dispositif sophistiqué permettant de préserver ses intérêts économiques, stratégiques et diplomatiques en Afrique francophone. Accès privilégié au pétrole, à l’uranium, aux minerais stratégiques, maintien de débouchés garantis pour les entreprises françaises, soutien politique dans les enceintes internationales : la Françafrique constituait un réseau d’interdépendances asymétriques, souvent dénoncé pour son opacité et ses dérives.

L’expression popularisée par François-Xavier Verschave décrivait un iceberg dont la face émergée affichait l’amitié et la coopération, tandis que la partie immergée abritait des mécanismes de domination et de clientélisme.

Or ce système semble aujourd’hui à bout de souffle. Les demandes successives de retrait des bases militaires françaises au Mali, au Niger, au Burkina Faso ou au Tchad ont marqué une rupture historique. Au Sénégal, l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, appuyé par son Premier ministre Ousmane Sonko, s’est accompagnée d’un discours affirmant la pleine souveraineté nationale, la fin des contrats jugés inégaux et la volonté de diversifier les partenariats. Le changement symbolique des noms de rues à Dakar, l’exigence d’accès aux archives coloniales, la critique de l’efficacité des interventions militaires françaises au Sahel traduisent une aspiration à une relation débarrassée du paternalisme et des rentes héritées du passé. En Algérie la brouille semble bel et bien consommée sur fond de désaccords profonds.

La France se trouve ainsi confrontée à une double contrainte. D’un côté, la perte d’influence en Afrique francophone et au Maghreb réduit un levier historique de sa puissance globale. De l’autre, la compétition internationale s’intensifie. La Russie et la Chine avancent leurs pions en Afrique, tandis que les États-Unis, sous l’effet de politiques commerciales plus agressives, fragilisent encore davantage des économies africaines déjà vulnérables. Dans ce contexte instable, Paris ne peut ni restaurer un ordre ancien discrédité, ni se retirer totalement sans affaiblir sa stature internationale.

Le choix semble donc être celui d’une redéfinition stratégique en direction de pays émergents d’Asie et d’Afrique ayant comme caractéristiques de n’avoir pas connu la colonisation française . En se tournant vers l’Inde, ancienne colonie britannique et aujourd’hui puissance démographique et technologique en plein essor, la France mise sur un partenaire capable d’équilibrer l’influence chinoise en Asie et dans l’océan Indien. Cette coopération s’inscrit dans une logique de réciprocité industrielle et militaire, loin des schémas d’assistance ou de tutelle.

De même, la diversification vers des États africains ou arabes ayant précédemment été sous l’étreinte de l’empire ottoman et désireux d’affirmer leur autonomie ouvre la voie à des alliances fondées sur des intérêts communs, notamment en matière d’énergie, de sécurité maritime, de transition numérique ou de lutte contre le terrorisme.

Il serait toutefois réducteur de voir dans cette « volte-face » un simple abandon dans l’immédiat des anciennes colonies au profit des anciennes colonies anglaises. Il s’agit plutôt d’un basculement progressif et mûrement réfléchi vers une diplomatie pragmatique, adaptée à un monde multipolaire où la légitimité ne se décrète plus à partir de l’histoire coloniale. La France comprend que son influence ne peut plus reposer sur des mécanismes hérités des indépendances formelles, mais sur sa capacité à proposer des coopérations attractives, technologiquement avancées et respectueuses des souverainetés nationales.

Le défi est immense. Tourner la page de deux siècles d’inégalités, reconnaître les zones d’ombre de la colonisation et de la Françafrique, tout en construisant de nouvelles alliances stratégiques, suppose un changement culturel autant que diplomatique. La relation franco-africaine ne disparaît pas ; elle se transforme sous la pression des sociétés civiles africaines et des recompositions géopolitiques mondiales.

Parallèlement, l’ouverture vers l’Inde et d’autres puissances émergentes comme le Brésil marque l’entrée assumée de la France dans une logique d’équilibres globaux plutôt que d’aires d’influence exclusives.

Ce moment historique pourrait bien redéfinir durablement la place de la France dans le monde. Si la stratégie réussit, Paris passera d’une puissance post-coloniale en déclin relatif à un acteur agile d’un ordre international fragmenté. Si elle échoue, la France risque de perdre simultanément ses anciennes positions et de ne pas s’imposer durablement dans les nouvelles sphères qu’elle convoite.

Entre mémoire, souveraineté et realpolitik, la diplomatie française avance désormais sur une ligne de crête où se joue une part essentielle de son avenir géostratégique.

*Economiste et juriste en droit public

Facebook
Twitter
LinkedIn
WhatsApp
Email

Actualité

Politique

Economie

CULTURE

LES BONS PLANS​

KARIB'Archives

Rechercher un article par mot clé dans nos archives à partir de 2020

DERNIERES INFOS

LE TOP KARIB'INFO