PAR JEAN-MARIE NOL*
La tentative de blocage de Jarry, poumon économique du territoire, ainsi que les barrages de routes posent une question fondamentale : peut-on prétendre défendre l’avenir économique du pays en paralysant ses entreprises, en entravant le travail des salariés et en laissant les violences et les pillages s’installer ?
Le droit de manifester est incontestable, mais il ne saurait justifier que la contrainte se substitue au dialogue et que le rapport de force devienne l’unique langage de la revendication. En réponse à la crise sociale initiée par le collectif Nou Las Palé, les députés et sénateurs de la Guadeloupe (tels que Victorin Lurel, Christian Baptiste, Élie Califer, Max Mathiasin et Olivier Serva) ont exhorté l’État et les élus locaux à ouvrir immédiatement le dialogue et la négociation pour ramener la paix civile.
Cependant, l’argument opposé que nous mettons en exergue — selon lequel il ne faut pas accepter de négocier sous la pression des blocages et des pillages — repose sur plusieurs principes politiques, institutionnels et économiques majeurs :
- Le refus du « chantage à la violence » et de la prime aux casseurs
- Préservation de l’ordre républicain : céder aux revendications alors que l’archipel subit des pillages de commerces, des barrages routiers enflammés et des tirs par balles contre les forces de l’ordre reviendrait à légitimer l’usage de la force brute
- Risque de jurisprudence dangereuse : si l’État négocie sous la contrainte de l’émeute, cela envoie le message que la violence est le moyen le plus efficace pour obtenir gain de cause, affaiblissant durablement les processus démocratiques et syndicaux traditionnels.
- Une minorité opportuniste et particulièrement radicale ne doit dicter sa loi à l’État et aux élus : les autorités locales et les forces de l’ordre rappellent qu’une grande partie des exactions nocturnes et des pillages (notamment dans l’agglomération pointoise et aux Abymes) est le fait de bandes organisées ou de mineurs opportunistes. Ces derniers cherchent le vol matériel et l’affrontement avec la police plutôt que l’aboutissement des revendications sur le pouvoir d’achat. Négocier dans ce contexte confondrait la délinquance urbaine avec la contestation sociale légitime.
- Suivre la demande des parlementaires serait à notre sens une erreur de jugement car ce serait la double peine infligée à l’économie locale et cautionner la destruction du tissu économique guadeloupéen. En effet, les blocages et les saccages asphyxient en premier lieu les entreprises locales, les commerces de proximité et les artisans qui font vivre les familles guadeloupéennes. Accepter de négocier sous cette pression immédiate est perçu par certains acteurs économiques comme un abandon des victimes (commerçants, salariés) au profit des fauteurs de troubles.
Pour beaucoup, aucune discussion de fond sur des sujets complexes (eau, difficultés des entreprises, continuité territoriale, prix des carburants) ne peut sereinement se tenir tant que la liberté de circulation n’est pas rétablie et que la sécurité des citoyens n’est pas garantie.Le retour à l’ordre et à la sécurité doit être le préalable à toute négociation sérieuse. Non pour étouffer les revendications, mais pour recréer les conditions permettant de les examiner et d’y répondre avec réalisme.
Les difficultés des professionnels, confrontés à la hausse des charges, à l’érosion de leurs marges et à des coûts d’exploitation qu’ils jugent excessifs, méritent d’être entendues et objectivement évaluées. Mais, aucune crise ne se résout d’un claquement de doigts. Les problèmes de l’eau, du prix des carburants, du coût de la vie et de la rentabilité des entreprises relèvent de mécanismes économiques, financiers et structurels complexes. I
ls exigent des diagnostics documentés, des études de faisabilité et des solutions hiérarchisées dans le temps.
Confondre l’urgence sociale avec la possibilité de satisfaire immédiatement toutes les revendications, c’est entretenir des attentes que les réalités budgétaires risquent de décevoir.
La Guadeloupe doit surtout sortir d’un paradoxe devenu récurrent : nous savons nous mobiliser, bloquer et protester, mais savons-nous suffisamment anticiper, débattre et construire ensemble ? Trop souvent, les acteurs économiques et sociaux attendent que la situation devienne explosive pour réclamer des réponses immédiates, alors que les espaces de concertation, les organisations professionnelles et les instances de réflexion devraient permettre en amont d’identifier les difficultés bien avant qu’elles ne dégénèrent.
Une économie ne se transforme ni sur un barrage ni sous la pression des pillages, mais par la connaissance de ses fragilités, la confrontation des analyses et la construction de solutions durables. La zone industrielle et commerciale de Jarry illustre cette contradiction : en paralysant le principal pôle d’activités de la Guadeloupe, on fragilise précisément les entreprises, les emplois, les revenus et les recettes dont dépend la capacité collective à répondre aux revendications.
Le blocage peut imposer une négociation, mais il ne crée ni richesse supplémentaire, ni ressources budgétaires, ni capacités nouvelles de production. Quant aux violences, elles détournent le débat des difficultés de fond et font supporter à l’ensemble de la population le coût d’un conflit qu’elle n’a pas nécessairement choisi.
La véritable urgence est donc de rétablir l’ordre, puis d’engager une démarche prospective associant l’État, les collectivités, les entreprises, les syndicats et les représentants des consommateurs. Il faut distinguer ce qui peut être réglé immédiatement de ce qui nécessite des investissements, des réformes et plusieurs années de travail. Il faut également évaluer les coûts, identifier les financements et fixer des objectifs mesurables, assortis d’un calendrier et d’un suivi transparent.
La Guadeloupe ne peut continuer à confondre l’expression de la colère avec la construction de son avenir. La question n’est pas de savoir qui parviendra à bloquer le plus longtemps, mais qui sera capable de proposer des solutions économiquement viables et socialement acceptables.
L’ordre sans dialogue serait une impasse ; le dialogue sous la menace en serait une autre. Entre ces deux écueils, il existe une voie exigeante : celle de la responsabilité, de la prospective et de l’action collective. Car la sortie de crise ne se décrète pas dans la rue : elle se prépare, se finance et se construit dans la durée.
*Economiste et juriste en droit public

























