PAR JEAN-MARIE NOL*
La nouvelle alerte sur la dette la plus sérieuse depuis des décennies, montre que le temps du déni s’achève en matière de finances publiques.
Dans une récente note l’économiste américain et prix Nobel 2008, Paul Krugman, écrit que « la France suit une trajectoire budgétaire insoutenable» et est devenue l’homme malade du monde occidental ». Un avertissement notable, tant cet ancien prix Nobel et chroniqueur régulier du New York Times a une voix qui porte dans les sphères économiques mondiales.
Cette crise de la dette n’a pas que des causes nationales. La réévaluation des dettes publiques dans le monde est le fait majeur de 2026, rationnel sur le fond au vu des niveaux excessifs des déficits partout, de la vague d’inflation déclenchée par la guerre dans le Golfe, et enfin de l’incandescence de l’économie américaine sous l’influence de l’IA. Or, au regard de sa dépendance à la dette et aux hydrocarbures, la France figure d’évidence parmi les victimes désignées. Les lignes pourraient bouger en Guadeloupe et Martinique si l’on se risque à une analyse prospective .
Aux Antilles, l’essence devient plus cher et le kérosène flambe, alors que le soutien de l’État s’essouffle et que l’économie vacille déjà . C’est là dans ce contexte que le secteur touristique aux Antilles semble bientôt en passe de traverser une période de fortes turbulences qui fait craindre un décrochage économique majeur. La combinaison d’un choc énergétique sur le transport aérien et d’une baisse globale du pouvoir d’achat de la clientèle hexagonale crée un « effet ciseau » redoutable pour des destinations structurellement dépendantes de la connectivité aérienne. Les billets d’avion vers la Guadeloupe ou la Martinique subissent de plein fouet des surcharges carburant importantes (parfois plus de 100 € à 450 € d’augmentation selon les périodes par rapport aux années précédentes), rendant le voyage prohibitif pour de nombreuses familles métropolitaines et ultramarines.
L’inflation locale aux Antilles (où l’alimentation reste jusqu’à 40 % plus chère que dans l’hexagone ) réduit drastiquement le budget d’extra-tourisme (restaurants, activités, locations) des voyageurs qui décident malgré tout de partir. Pour la première fois depuis la reprise post-Covid, les indicateurs de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) mesurent un recul global du trafic aérien intérieur commercial en France. Les clients modifient leurs comportements : ils partent moins loin, moins longtemps, ou se tournent vers des destinations européennes ou nord-africaines exemptes de longs-courriers coûteux.
De fait, un nouvel étau se resserre sur les économies antillaises. La flambée du prix du kérosène menace l’équilibre du transport aérien, renchérit le coût des déplacements et fragilise le tourisme, l’un des rares moteurs économiques de la Guadeloupe et de la Martinique à avoir jusqu’ici relativement bien résisté aux turbulences de la crise . Mais derrière la crise énergétique se profile une menace plus profonde : celle d’un État français étranglé par sa dette, dont les capacités d’intervention se réduisent au moment même où les territoires ultramarins réclament des moyens supplémentaires. Pour les Antilles, l’horizon des prochaines années pourrait ainsi conjuguer ralentissement économique, tensions sociales et désillusion politique.
Le transport aérien est pris dans un effet de ciseaux redoutable. Selon les chiffres avancés par les professionnels, le prix du jet fuel atteint entre 1 550 et 1 590 dollars la tonne, contre environ 750 dollars avant l’intensification des conflits. Avec un carburant représentant jusqu’à 45 % des coûts d’exploitation, les compagnies voient leurs marges se contracter alors qu’elles ne peuvent répercuter intégralement cette hausse sur des voyageurs eux-mêmes confrontés à la perte de pouvoir d’achat. La multiplication des augmentations tarifaires et le risque de réduction des dessertes pourraient annoncer une nouvelle phase de fragilisation du secteur.
La Fédération nationale de l’aviation et de ses métiers réclame donc un soutien exceptionnel de l’État, à travers des prêts garantis, des moratoires fiscaux et sociaux et un allégement de certaines taxes. Mais le retour à cette démarche d’un petit « quoi qu’il en coûte » se heurte à une réalité incontournable : la France n’a plus les mêmes marges budgétaires qu’au lendemain de la pandémie de COVID . L’endettement, le coût croissant de son financement et les dépenses imposées par les crises internationales réduisent sa capacité à secourir simultanément tous les secteurs en difficulté. L’urgence économique demeure, mais la disponibilité de l’argent public ne peut plus être considérée comme acquise.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, les conséquences pourraient être particulièrement sévères. L’avion n’est pas un simple moyen de transport : il constitue une artère vitale pour les populations, les échanges économiques et l’industrie touristique. Des billets plus chers et des liaisons moins nombreuses risquent de détourner des visiteurs vers des destinations concurrentes de la Caraïbe, notamment d’après les tours opérateurs vers la république dominicaine, de raccourcir les séjours et de réduire les dépenses sur place.
Hôtellerie, restauration, commerce et activités de loisirs seraient alors frappés par un choc dont les effets se propageraient à l’emploi et aux recettes locales. Le danger serait de découvrir, au moment où les autres moteurs de croissance sont déjà fragilisés, que le tourisme ne peut durablement compenser les faiblesses structurelles des économies antillaises.
La continuité territoriale devient dès lors un enjeu stratégique. La demande d’un dispositif renforcé, financé par l’État et inspiré du modèle corse, pose une question légitime d’égalité républicaine. Mais cette solidarité devra désormais être conciliée avec la contrainte budgétaire. Le problème est précisément là : les besoins des territoires augmentent tandis que les moyens de les satisfaire se raréfient.
La rencontre du président de Région Ary Chalus avec le Premier ministre Sébastien Lecornu, le 7 octobre, en fournit une illustration révélatrice. La Guadeloupe réclame notamment 320 millions d’euros sur quatre ans pour ses lycées, 60 millions pour douze internats et une ligne de crédit de 1,5 milliard d’euros pour l’eau et l’assainissement. À ces demandes s’ajoutent le soutien à la continuité territoriale et plusieurs investissements structurants. Or, aucune décision financière concrète n’a, selon le président de Région, été annoncée à l’issue de cette rencontre. Ce décalage entre l’urgence des besoins et la faiblesse des réponses alimente une frustration qui pourrait rapidement dépasser le seul terrain économique.
La Martinique est confrontée à une équation tout aussi préoccupante, aggravée par les contraintes financières de sa collectivité territoriale. Dans les deux territoires, la tentation demeure de solliciter davantage l’État pour compenser les insuffisances d’investissement et les difficultés structurelles. Mais cette stratégie atteint très sérieusement ses limites.
La crise actuelle impose de distinguer les dépenses indispensables des engagements financièrement intenables, de hiérarchiser les priorités et de mieux mobiliser les ressources européennes et privées. Elle oblige surtout les responsables politiques à sortir du déni budgétaire : une revendication, aussi légitime soit-elle, ne constitue pas un engagement de financement.
L’enjeu institutionnel ne peut davantage être dissocié de cette réalité. Réclamer de nouvelles compétences sans garantir les ressources correspondantes reviendrait à transférer aux collectivités des responsabilités supplémentaires sans leur donner les moyens de les exercer. Dans cette optique c’est le matracage fiscal assuré pour les ménages et entreprises. L’autonomie décisionnelle ne saurait se confondre avec l’autonomie financière. Dans un contexte de raréfaction de l’argent public, toute évolution statutaire doit être évaluée à l’aune de son coût réel et de ses conséquences sur les services rendus à la population.
Les perspectives à l’horizon 2030 imposent donc un changement de cap. Si le prix de l’énergie demeure élevé, si les billets deviennent moins accessibles et si les finances publiques continuent de se contracter, la Guadeloupe et la Martinique pourraient entrer dans une période de croissance atone pour ne pas dire nulle , marquée par le recul de la consommation et de l’investissement, la fragilisation du tourisme et l’aggravation des tensions sociales.
À l’inverse, cette contrainte peut devenir le point de départ d’une stratégie de résilience : diversification des activités, renforcement de la production locale, amélioration de la productivité des entreprises et développement d’une offre touristique créatrice de davantage de valeur sur place. Le tourisme doit rester un moteur, mais il ne peut constituer à lui seul le socle d’un développement durable.
Le véritable danger serait de subir simultanément la crise du transport aérien, le recul des financements publics et l’essoufflement des modèles économiques locaux sans avoir préparé d’alternative. Car la solidarité nationale, même indispensable, ne pourra éternellement compenser toutes les vulnérabilités structurelles.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien l’État peut encore donner aux Antilles, mais comment celles-ci pourront demain financer leur développement dans un environnement où l’argent public se raréfie et l’argent privé devient beaucoup plus cher.
La flambée de l’essence et du kérosène pourrait bien agir comme un révélateur brutal : celui d’économies insulaires dont la dépendance aux transports extérieurs et aux transferts publics devient un risque majeur. Entre lucidité budgétaire et urgence économique, la Guadeloupe et la Martinique sont désormais confrontées à un choix décisif : anticiper les mutations qui s’annoncent ou subir, dans les prochaines années, les conséquences douloureuses d’un modèle économique à bout de souffle.
*Economiste et juriste en droit public

























