Le gaspillage de l’intelligence collective nous coûte plus cher que la corruption. Analyse d’une faillite structurelle.
Tout commence par une scène que l’on croit culturelle, alors qu’elle est profondément économique. Dans sa célèbre pièce «Le Jeune Agronome», Maurice Sixto ne fait pas seulement de l’humour : il pose le diagnostic d’une faillite de marché. La scène est connue : un jeune ingénieur diplômé en Allemagne revient au pays avec des théories abstraites. Face à lui, des paysans sans éducation formelle, mais détenteurs d’une « Data » inestimable sur la pluviométrie, les sols et les cycles naturels. Le résultat ? Un échec productif total. L’ingénieur n’écoute pas, le paysan ne transmet pas. Il n’y a aucune synergie.
Si l’on déplace cette scène dans un manuel d’économie moderne, le constat est effrayant : Sixto décrit l’incapacité structurelle d’Haïti à bâtir une « économie de la connaissance ». Ce concept n’est pas réservé à la Silicon Valley. C’est le processus par lequel une société transforme le savoir brut en valeur ajoutée. En Haïti, cette chaîne de valeur est brisée. Nous sommes face à un gaspillage d’actifs immatériels qui explique, bien plus que le manque de devises, notre stagnation séculaire.
Capital humain : Des actifs non comptabilisés
Il faut en finir avec le mythe du « manque de capacité ». Sur le plan purement économique, Haïti regorge d’actifs intellectuels. Le paysan de la Vallée de l’Artibonite possède une expertise technique sur la gestion hydraulique locale. Le mécanicien de quartier répare des moteurs complexes avec une ingéniosité qui relève de la R&D (Recherche et Développement) informelle. La Madan Sara maîtrise des circuits logistiques et financiers d’une complexité rare.
Le problème économique est que ces actifs sont « liquides » et volatiles. Ils ne sont pas capitalisés. Dans une économie performante, le savoir est un stock qui s’apprécie. En Haïti, c’est un flux qui disparaît. Nous produisons de l’intelligence, mais nous ne la stockons pas. Faute de mécanismes de captation, chaque décès d’un expert local, qu’il soit agronome ou artisan, équivaut à une destruction de capital. C’est une perte sèche pour le PIB national, qui oblige la génération suivante à réinvestir pour réapprendre ce qui était déjà su.
Le déficit de codification : L’obstacle à la standardisation
Le blocage principal réside dans notre refus culturel et institutionnel de documenter les pratiques. Le paysan de Sixto observe la lune : c’est une donnée empirique valide. Le Docteur la méprise. Dans une économie développée, cette observation serait notée, testée, validée et transformée en standard technique. En Haïti, l’absence de manuels, de procédures écrites et de bases de données techniques maintient notre économie au stade artisanal.
L’artisanat ne peut pas passer à l’échelle industrielle sans codification. Tant que le savoir-faire reste dans la tête de l’individu, il n’est pas transférable, donc il n’est pas « scalable » (extensible). Nous restons une économie de la survie individuelle plutôt qu’une économie de la méthode collective.
L’absence de « Feedback Loop » entre Université et Marché
L’autre grande leçon économique de Sixto est l’absence de ponts. Une économie de la connaissance fonctionne en boucle fermée : le marché (le terrain) émet des signaux et des problèmes ; l’université et les centres techniques traitent ces données pour fournir des solutions ; l’État régule et diffuse. Chez nous, ces acteurs opèrent en silos étanches.
L’université haïtienne, souvent déconnectée des réalités du marché local, produit des diplômés qui, comme le personnage de Sixto, possèdent un savoir théorique inadapté à la demande réelle. C’est une inefficience majeure de l’allocation des ressources éducatives. D’un côté, le secteur productif stagne faute d’innovation ; de l’autre, le capital humain formé ne trouve pas d’ancrage pour créer de la valeur. Ce décalage structurel crée du chômage chez les diplômés et de la sous-productivité chez les praticiens.
Benchmarking et Théorie : La science de la capitalisation
L’intuition de Maurice Sixto rejoint ici les travaux les plus pointus de la théorie économique moderne. Ce qu’il décrit comme un manque de communication est, en réalité, l’échec de la conversion du savoir tacite (l’expérience informelle du paysan) en savoir explicite (documenté et transmissible). Selon le modèle de Nonaka et Takeuchi, créateurs de la théorie de la gestion des connaissances, c’est cette conversion qui crée l’innovation. Sans elle, une économie reste figée. L’histoire économique récente nous offre des contre-exemples cinglants à l’échec haïtien.
Le premier cas est celui du Vietnam avec la réforme du Đổi mới. Au milieu des années 80, le pays sortait de guerre et frôlait la famine. Contrairement à notre approche verticale, le Vietnam a massivement investi dans le système de Khuyen Nong (extension agricole). Ce système ne se contentait pas de dicter des règles : il institutionnalisait la remontée d’informations du terrain vers les centres de recherche. En hybridant les variétés locales avec des techniques modernes, le Vietnam est passé du statut d’importateur net de riz à celui de deuxième exportateur mondial. Ils ont appliqué ce que le prix Nobel d’économie Paul Romer appelle la « croissance endogène » : la croissance par l’accumulation interne d’idées plutôt que par l’ajout simple de capital.
Le second exemple est le Brésil. Dans les années 70, la région du Cerrado était considérée comme impropre à l’agriculture, similaire à certaines de nos terres arides. Au lieu d’importer des solutions européennes inadaptées (l’erreur du Jeune Agronome), le Brésil a créé l’Embrapa (Entreprise brésilienne de recherche agronomique). L’Embrapa a mené une guerre scientifique pour « tropicaliser » le soja et adapter les sols via des analyses locales. Ils n’ont pas importé la solution ; ils ont codifié le problème local pour créer une solution sur mesure. Dans les indices de l’économie de la connaissance de la Banque Mondiale, la corrélation est claire : les pays qui ne codifient pas leur savoir-faire traditionnel stagnent. Haïti possède la matière première, mais refuse d’allumer l’usine de transformation.
Conclusion : Investir dans la « Matière Grise »
Relire «Le Jeune Agronome» sous cet angle change la perspective. Ce n’est plus une farce, c’est une étude de cas sur le sous-développement. Pour relancer l’économie haïtienne, les investissements en infrastructures (routes, ports) sont nécessaires, mais insuffisants. Le véritable levier de croissance est immatériel.
Il faut urgemment investir dans l’infrastructure de la connaissance : archiver les savoirs locaux, créer des centres de recherche appliquée qui écoutent le terrain, et imposant une continuité technique dans l’administration. Tant que nous ne traiterons pas l’intelligence collective comme notre actif économique le plus précieux, nous continuerons d’être ce pays paradoxal : riche de talents individuels, mais ruiné par son incapacité à les organiser.
Source : Le Nouvelliste
























