Le cinéaste haïtien présente George Orwell : 2+2=5, un film-choc qui convoque l’auteur de 1984 pour déchiffrer le présent — de Trump à Poutine, du fascisme à la déliquescence des médias.
C’est à la Cinémathèque française, « lieu mythique du cinéma, connu du monde entier », que Médiapart a interviewé Raoul Peck, dans le cadre de l’émission L’échapée. Dans cet entretien accordé à Edwy Plenel, le réalisateur d’I Am Not Your Negro et d’Exterminez toutes les brutes revient sur ce projet inattendu : un portrait politique et intime de George Orwell, mort à quarante-six ans, dont l’œuvre résonne aujourd’hui avec une acuité troublante.
Un Orwell redécouvert
Le film est né d’une rencontre. Un ancien patron de Universal au Royaume-Uni, passionné d’Orwell, avait négocié les droits sur l’ensemble de l’œuvre auprès des ayants droit de la famille, dont Richard, le fils adoptif de l’écrivain. Il contacte le documentariste américain Alex Gibney, qui pose une condition : il ne produira que si Raoul Peck réalise. Peck accepte, à une seule condition en retour : faire le film qu’il veut. Car la relation du cinéaste à l’écrivain n’allait pas de soi. « Orwell, pour moi, ce n’était pas un écrivain prioritaire à l’époque, en tout cas dans ma jeunesse, puisqu’on l’a toujours présenté comme un écrivain dystopique, voire comme de la science-fiction. Et moi, j’étais dans le réel, j’étais dans le combat », confie-t-il. C’est en se plongeant dans les textes qu’il découvre un autre homme — non le prophète futuriste, mais l’analyste lucide de son propre présent.
La preuve en est dans le titre original que l’auteur avait envisagé pour son roman avant que son éditeur l’en dissuade : Le Dernier homme en Europe. Un avertissement sur l’Occident, non une fable extraterrestre. « Il n’a pas écrit sur un temps futur. Il a écrit, c’est un avertissement, en nous disant : faites attention à ces points-là, parce que quand ils apparaissent, c’est qu’il est presque déjà trop tard », souligne Peck. La mort prématurée d’Orwell, six mois après la parution de 1984, a permis une captation idéologique de son œuvre : en pleine guerre froide, le roman fut instrumentalisé comme arme anticommuniste, occultant sa dimension universelle. Le film entend corriger cette distorsion.
La boîte à outils du totalitarisme
Les slogans de 1984 — « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force » — ne sont plus de la littérature. Ils sont de l’actualité. La novlangue, le révisionnisme historique, la destruction de la signification des mots : Peck trace une ligne directe entre l’Océania fictive et la Washington de Donald Trump. « Orwell l’a toujours dit : quand on veut détruire la démocratie, on commence par le langage. Les mots ne veulent plus rien dire. Il y a d’autres mots qui sont interdits. Les attaques contre la justice, les attaques contre l’intelligence, contre les universités, les attaques contre l’histoire », martèle le cinéaste.
Le mot « woke » illustre parfaitement ce mécanisme. Retourné, diabolisé, transformé en repoussoir, il a réduit au silence ceux qui auraient dû le défendre. La tactique, inspirée de Steve Bannon et son « flood the zone », relève d’une logique militaire : saturer l’espace public de bruit pour immobiliser l’adversaire. Peck rappelle à ce titre le mensonge sur les armes de destruction massive en Irak, gobé sans résistance par le Washington Post et le New York Times : « C’était tellement grossier. Et pourtant, ça a marché. Et ça a des conséquences : la guerre contre le terrorisme jusqu’à aujourd’hui. »
Le fascisme et ses clowns
L’une des thèses fortes du film est d’insister sur la nature profondément sérieuse de ce qui peut paraître grotesque. Chaplin avec Le Grand Dictateur, Brecht avec ses pièces : l’art a toujours su que derrière le bouffon se cache la menace réelle. Peck refuse la tétanie de l’incrédulité. La comparaison avec les années trente s’impose : Hitler envahit l’Autriche, on dit qu’il s’arrêtera là ; il envahit la Pologne, même réflexe. « Ce genre de pouvoir n’a aucune limite. Il n’y a aucune raison de s’arrêter. Chaque fois qu’on lui dresse un barrage, il saute par-dessus ou il passe à côté. Et on se dit : il va s’arrêter quelque part. Non », tranche-t-il. Si la résistance est possible, elle ne peut être, rappelle-t-il, que physique et incarnée : la vraie rupture advient quand les citoyens décident de mettre leur propre corps face à la menace, au risque de la blessure, de l’emprisonnement, de la mort.
La gauche en question
Le film ne ménage pas les progressistes. Peck, militant depuis ses dix-huit ans à Berlin, ayant combattu contre les missiles Reagan aux côtés d’Allemands, de Latino-Américains et d’Iraniens, observe avec amertume le repli identitaire de la gauche européenne sur ses seuls combats locaux — au moment même où le tiers-monde était « laissé seul avec ses dictatures ».
Orwell lui-même l’avait formulé dans la préface longtemps inédite de La Ferme des animaux : le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone. Le campisme, le suivisme partisan, l’incapacité à penser contre son propre camp — autant de tares que Peck identifie aussi bien à droite qu’à gauche. Face aux querelles intestines qui paralysent, sa position est sans appel : « On est sur un malade en train de mourir. La première chose à faire, c’est rétablir d’abord ce malade. Et puis après, on se battra pour savoir quelle est la couleur de la chemise qu’on va lui mettre et qui va diriger. »
Quand la vérité disparaît
Le film se clôt sur une méditation autour des médias et de la vérité. Peck convoque Hannah Arendt : quand tout le monde ment en permanence, le résultat n’est pas que l’on croit les mensonges, c’est que l’on ne croit plus rien. Un peuple incapable de croire est un peuple incapable de se faire une opinion — matériau béni, dit-il, pour le fascisme.
Pourtant, le cinéaste refuse le défaitisme. Il cite en exemple la longue patience militante de Zohran Mamdani à New York, élu après une décennie de travail de base, quartier par quartier, à l’écoute des besoins immédiats : « Leur première question, c’est de demander et de voir ce qui se passe autour de leur quartier, de leur commune. Quels sont les besoins immédiats ? Sans demander : est-ce que vous êtes de gauche ou de droite ? »
Et il rappelle, avec une ironie empreinte d’espoir, le slogan apparu dans les mobilisations américaines récentes en réponse au « Make America Great Again » trumpiste : Make Orwell Fiction Again. Que 1984 redevienne une fiction. Pour l’instant, ce n’est pas encore le cas.
Source : Le Nouvelliste
Lien : https://lenouvelliste.com/article/265256/raoul-peck-met-orwell-au-service-du-present

























