PAR HENRY JOSEPH*
Mes chers amis, famille bien-aimée, frères et sœurs de la terre guadeloupéenne,
Nous sommes réunis aujourd’hui dans cette église de Baillif, devant Dieu et devant les hommes, pour dire un dernier Adieu à Parrain Étienne.
Et je vais vous avouer quelque chose.
Ce discours, je l’ai écrit et réécrit. Parce que les mots ne suffisent pas. Parce qu’il y a des hommes pour qui les mots sont trop petits. Étienne Crane était l’un de ces hommes.
Parrain n’était pas un homme ordinaire. C’était un homme de terrain, les pieds dans la terre de Guadeloupe et les yeux déjà tournés vers demain et l’avenir.
Un véritable visionnaire. Un de ces hommes rares, uniques, qui voient ce que les autres ne voient pas encore — et surtout, qui agissent quand les autres hésitent encore.
Pendant que certains regardaient la Guadeloupe se transformer en silence, Parrain lui agissait, entreprenait, innovait car son temps était précieux. Plus de place pour les futilités, il doit aller à l essentiel, vite et bien.
Il a donné de l’eau, trésor de vie et trésor de plantes, à son quartier de Baillif quand il en manquait.
Il a sauvé, avec la famille Nelson (Café Vanibel) à Vieux-Habitants, le café de baillif : Man Lisa et le cacao guadeloupéens — ces trésors que nous aurions pu perdre à jamais — en préservant toutes les variétés sur plusieurs hectares de mémoire vivante.
Plus de cinq hectares qui sont aujourd’hui un patrimoine guadeloupéen irremplaçable — pour nos enfants, pour nos petits-enfants, et pour tous ceux qui viendront après eux.
Il a compris avant tout le monde que nos paysans ne pouvaient pas travailler seuls.
Alors il a lancé la SOCOGIAP — la première coopérative agricole de vente de fruits et légumes pays — pour que nos agriculteurs puissent écouler leurs productions, vivent mieux de leur travail, vivent ensemble, et que nos produits locaux retrouvent leur dignité et leurs lettres de noblesses sur nos marchés.
Aujourd’hui fleurissent partout , en Guadeloupe, ces petits marchés de fruits et légumes pays. Merci qui ? Merci Parrain.
Et je veux lui dire merci personnellement, ici, devant vous, pour avoir donné son premier emploi à ma sœur, Josy Diomar, comme secrétaire de la SOCOGIAP — elle qui aujourd’hui produit des légumes bio. Merci encore Parrain.
Il a cru aux agrumes. Il a cru aux melon guadeloupéen, le meilleur. Certains de ces combats ont été durement frappés — la maladie du citrus greening qui a ravagé toutes les plantations d’agrumes. Mais Parrain, comme dit Léna Blou — « ou biguidi mé , ou pa tombé » — Parrain un homme de résilience, un homme qui ne ne se décourageait jamais. Il plantait, cyclone ou pas cyclone, il replantait. Il recommençait. Il transmettait sans cesse son savoir-faire, sans rien cacher mais donner tout son savoir, inutile de le transporter dans son cerceuil, trop petit, cette bibliothèque vivante.
J’ai eu la chance de le connaitre, de le cotoyer de très près, de travailler avec lui.
En dehors de tous, caméras, et sans faire de bruit, persone ne nous voit ni nous entend, sauf Clotaire Amelaise, l’homme de confidences.
Et je peux vous dire que, dans chacune de nos conversations à batons rompus, dans chacun de ses gestes et mimiques, une idée, une histoire jaillissait, dans chacune de ses décisions murement réfléchies, il y avait toujours cette même flamme.
L’amour de la Guadeloupe. La discipline, le respect de l’autre, la rigueur, sans quoi rien n’est possible. L’amour de la terre. L’amour de son pays. L’amour du travail bien fait.
Sa devise — qui est devenue ma devise — et qui ne me lâche plus était celle-ci :
Plus on s’aime, plus on sème, plus on essaime.
S’aimer, semer et partager ou essaimmer.
C’est pour cela que lui et moi, on s’ententait comme des vieux amis et avec une grande complicité tous les deux, on échangeait nos visions communes.
Sans faire de bruit. Sans caméras. Deux hommes qui aimaient la même terre. La terre Gwada. La terre nourricière.
Parrain est parti à 91 ans. Une vie pleinement accomplie et au service des autres et une vie remplie de dons et de dons de soi.
Mais, ce qu’il a semé ne mourra jamais. Le café qu’il a sauvé pousse encore et est transformé en café Man Lisa. Les coopératives qu’il a fondées vivent encore sous d’autres formes et avec d’autres acteurs, dans chaque petit marché de fruits et légumes locaux de notre île.
Merci Parrain.
Et nous — ses amis, ses compagnons de route, ses filleuls de la terre — nous sommes tout simplement ses graines qu’il a plantées et entretenues. Certaines de ses plantes portent déjà des fruits et porteront bientôt des fruits chez les plus jeunes.
Docteur en pharmacie et pharmacognosie Fondateur de Phytobokaz


























