Haïti. Les guerres qu’on croit gagner

Ce que Rio, Kingston et Ciudad Juárez nous disent sur ce qui vient après l’euphorie : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter. »

Il y a de l’espoir dans les rues de Port-au-Prince en ce début février 2026. Les opérations conjointes de la PNH, des FAd’H, de la FRG et des opérations de drones associées à Vectus Global ont mis les gangs sous pression. Des quartiers que la population avait abandonnés sont contestés. Quelques lieutenants ont été neutralisés. Le sentiment que quelque chose bouge est palpable.

Cet article n’est pas écrit pour contester cet espoir. Il est écrit pour l’armer. Parce que cet espoir-là, celui qui naît quand les forces de l’ordre reprennent l’offensive, quand les blindés entrent dans les quartiers, quand les drones frappent, cet espoir-là, le monde l’a déjà connu. À Rio de Janeiro. À Kingston. À Ciudad Juárez. À chaque fois, il y a eu un moment où les gens ont cru que c’était fini. À chaque fois, ce n’était que le premier acte.

L’objet de cette chronique est simple : regarder ce qui s’est passé après l’euphorie dans ces pays, comprendre pourquoi les gangs sont revenus, et identifier ce qui pourrait faire que cette fois, en Haïti, soit différente. Si c’est possible.

I. Rio de Janeiro : la pacification qui s’est dévorée elle-même

En 2008, le gouverneur de Rio lance les UPP, Unités de Police Pacificatrice. Le principe est exactement celui que nous vivons aujourd’hui : entrée en force dans les favelas contrôlées par le Comando Vermelho, neutralisation des gangs, installation d’une présence policière permanente. Les résultats sont spectaculaires. Plusieurs évaluations attribuent aux UPP une réduction significative de la violence létale dans les zones pacifiées au début du programme. Les favelas pacifiées sont déclarées sécurisées. Le Brésil est fêté dans la presse internationale. Rio obtient la Coupe du monde 2014 et les Jeux olympiques 2016. L’euphorie est totale.

Puis tout s’est effondré.

Le Comando Vermelho n’a pas été détruit. Il a fait trois choses que les gangs font toujours quand on les pousse : il s’est déplacé, il s’est réorganisé, et il a attendu. Les chefs ont migré vers les banlieues de Niterói et de Baixada Fluminense, hors de portée des UPP. Les trafiquants de rang inférieur se sont fondus dans d’autres favelas non pacifiées. Et quand les budgets ont été coupés, comme ils le sont toujours, quand la crise économique brésilienne de 2015-2016 a asséché les fonds publics, quand l’attention politique s’est détournée, les gangs sont revenus. Non pas à l’identique, plus forts. En octobre 2025, l’Opération Containment dans les favelas de Rio a fait entre 121 et 132 morts selon les sources institutionnelles, l’opération policière la plus meurtrière de l’histoire du Brésil. Le chef visé du Comando Vermelho, Edgar Alves de Andrade dit « Doca », est resté en fuite.

Que s’est-il passé entre l’euphorie de 2008 et le désastre de 2025 ? La réponse tient en une phrase : on a occupé le territoire sans transformer le système qui produisait les gangs. Les UPP étaient des unités militaires placées dans un environnement de misère, d’absence de services publics, de chômage massif. On a retiré les fusils. On n’a rien mis à la place. C’est ce que les chercheurs en sécurité urbaine appellent la « pacification par le haut » : l’État arrive avec des armes, pas avec des écoles, des emplois, des services. La présence policière sans substitution fonctionnelle est un océan que le sable finit toujours par reprendre.

II. Kingston : quand le don tombe, le système reste

Le 24 mai 2010, 800 soldats et 370 policiers jamaïcains prennent d’assaut Tivoli Gardens, le fief de Christopher « Dudus » Coke, chef du Shower Posse, un des réseaux criminels les plus dangereux des Caraïbes. Coke est le « Président » de Tivoli, titre réel, pas métaphore. Il administre le quartier, distribue des fournitures scolaires, organise des concerts gratuits avec les stars du reggae, rend la « justice ». Quand l’État vient le chercher, ses partisans érigent des barricades électrifiées, prépositionnent des cocktails Molotov, attaquent quatre commissariats. L’armée répond par la force. Au moins 73 civils sont tués en deux jours. Coke est finalement capturé, extradé aux États-Unis, condamné à 23 ans de prison.

La Jamaïque respire. L’ordre est restauré à Tivoli Gardens. Le Premier ministre promet une nouvelle ère.

Mais la leçon de Kingston est la plus cruelle de toutes pour Haïti, parce qu’elle est la plus proche de notre réalité. Tivoli Gardens était une communauté-garnison, un territoire où le parti politique au pouvoir avait installé un gang comme instrument de contrôle électoral, en échange de logements, de contrats et d’armes. Edward Seaga, Premier ministre JLP, avait construit Tivoli Gardens comme première garnison politique dans les années 1960. Le modèle a été reproduit dans tout le pays. Les deux partis jamaïcains ont armé des gangs pour contrôler des quartiers. Quand Dudus est tombé, le modèle, le lien organique entre partis politiques et violence organisée, n’a pas été démantelé. Les politiciens jamaïcains ont pris leurs distances, mais les structures sont restées. Le crime organisé jamaïcain s’est dispersé, réorganisé, et a continué à opérer, sans Dudus, sans Tivoli, mais avec les mêmes réseaux internationaux, les mêmes compétences, les mêmes marchés.

L’analogie avec Haïti est vertigineuse. Un parlementaire qui crée, arme et finance un gang pour sécuriser son élection, c’est exactement le modèle de la garnison jamaïcaine. Des sénateurs, des anciens présidents, des anciens Premiers ministres, tous sanctionnés par Washington et Ottawa pour leurs liens avec les gangs, c’est exactement le nexus politique-criminel de Kingston. Et la leçon de Kingston est sans appel : capturer le don ne démantèle pas le modèle. Tant que la violence organisée reste un instrument politique rentable, quelqu’un remplira le vide.

III. Mexique : quand frapper fragmente, et que la fragmentation tue

En 2006, le président Felipe Calderón lance la « guerre contre le narcotrafic ». L’armée mexicaine est déployée massivement. Les chefs de cartel tombent les uns après les autres. Le cartel du Golfe est décapité. Le cartel de Sinaloa perd son emprise territoriale. Les saisies de drogue battent des records. Les succès sont réels, médiatiquement spectaculaires, et mesurables.

Le résultat, dix-huit ans plus tard : la stratégie de décapitation a contribué à fragmenter le paysage criminel. D’après certaines estimations, plus de 200 groupes opèrent aujourd’hui au Mexique. Les homicides ont atteint des niveaux sans précédent, dépassant 30 000 victimes par an au pic de la violence. Les cartels se sont fragmentés en organisations plus petites, plus violentes, moins prévisibles, plus difficiles à contrôler. L’hydre, décapitée, n’a pas saigné, elle a poussé de nouvelles têtes.

Le mécanisme est aujourd’hui bien compris par les spécialistes. Quand on neutralise un chef, l’organisation ne disparaît pas, elle se divise. Chaque fragment lutte pour le contrôle. La compétition entre fragments est plus violente que l’ancien monopole, parce que les accords informels de non-agression disparaissent avec la hiérarchie qui les faisait respecter. Et surtout, et c’est la leçon clé pour Haïti, les marchés que ces organisations servaient n’ont pas disparu. La demande de cocaïne n’a pas baissé. Les routes de transit n’ont pas fermé. Les capitaux du blanchiment n’ont pas été gelés. On a frappé l’offre sans toucher la demande ni les flux financiers.

Transposons. Viv Ansanm est une coalition. Si la pression militaire de la PNH, des FAd’H, de la FRG et de Vectus réussit à briser cette coalition, ce qui est un scénario plausible, que se passera-t-il ? Les marchés que Viv Ansanm contrôlait, extorsion, kidnapping, contrôle portuaire, transit de drogue, resteront. Les armes resteront. Les 270 000 à 500 000 armes illégales en circulation ne disparaîtront pas parce qu’un chef de gang est tombé. Les routes de trafic depuis la Floride resteront ouvertes tant que les capacités d’inspection portuaire resteront structurellement insuffisantes. Le risque n’est pas que Viv Ansanm survive intacte. Le risque est qu’elle se fragmente en dix groupes plus petits, plus désespérés, plus imprévisibles, exactement comme les cartels mexicains après Calderón.

IV. Le pattern : pourquoi ils reviennent toujours

Rio. Kingston. Ciudad Juárez. Trois pays, trois contextes, trois types d’opérations. Mais un seul pattern, et ce pattern devrait hanter le sommeil de quiconque célèbre aujourd’hui les succès sécuritaires en Haïti.

Le pattern comporte quatre temps.

Premier temps : l’offensive. La force publique reprend le terrain. Les gangs reculent. Les populations respirent. L’euphorie est légitime.

Deuxième temps : le repli stratégique. Les gangs ne disparaissent pas. Ils se déplacent géographiquement (le Comando Vermelho vers Niterói, le Shower Posse vers d’autres parishes), se fragmentent (les cartels mexicains en cellules), ou se fondent temporairement dans la population. C’est le moment le plus dangereux, parce que c’est le moment où la victoire semble acquise.

Troisième temps : l’érosion du dispositif. Les budgets baissent. L’attention politique se détourne. Les forces internationales arrivent au terme de leur mandat, ou ne le remplissent jamais complètement. À Rio, la crise fiscale de 2015 a étouffé les UPP. La Résolution 2793 autorise 5 500 personnels pour la FRG, mais la MSS n’avait jamais atteint ses 2 500. La PNH reste sous-équipée, les FAd’H en cours de reconstitution. Les principaux bailleurs signalent des contraintes budgétaires et logistiques croissantes, et la soutenabilité financière de la force demeure une incertitude. La fenêtre d’opportunité sécuritaire est, par nature, temporaire.

Quatrième temps : le retour. Les gangs réinvestissent les territoires abandonés, ou frappent ailleurs. Ils reviennent transformés, adaptes, souvent plus violents qu’avant, parce que la guerre les a sélectionnés : ceux qui ont survécu sont les plus résilients, les plus adaptatifs, les plus impitoyables. Le Comando Vermelho de 2025 est incomparablement plus dangereux que celui de 2008.

Ce pattern n’est pas une fatalité. Il a une cause. Et cette cause est toujours la même : on a traité un problème d’équilibre comme un problème de puissance de feu.

V. L’équilibre que les blindés ne voient pas

Les économistes Karla Hoff et Joseph Stiglitz ont décrit un phénomène que les stratèges militaires ignorent généralement : le piège de l’équilibre inférieur. C’est une situation dans laquelle chaque acteur d’un système joue sa stratégie individuellement optimale, et où le résultat collectif est catastrophique, mais stable, parce que personne n’a intérêt à dévier seul.

C’est exactement la situation haïtienne. L’importateur qui paie le douanier plutôt que de réclamer un État de droit. Le policier qui collabore avec les gangs plutôt que de risquer sa vie pour un salaire dérisoire. Le chef de gang qui fournit protection et emploi dans un territoire que l’État a abandonné. L’élite qui prospère dans l’opacité fiscale et l’absence de concurrence. La communauté internationale qui déploie juste assez pour contenir le débordement sans assez pour résoudre le problème. Chaque acteur optimise. Le résultat est un désastre stable.

Et voici ce que cet éclairage révèle de crucial : les opérations militaires, par construction, ne modifient pas la structure des incitations d’aucun de ces acteurs. Le policier compromis reste compromis tant que sa structure de rémunération et de risque ne change pas. L’importateur continue de payer tant que la douane n’est pas réformée. L’élite maintient son soutien discret au système tant que la complicité est gratuite. Pire : l’appareil sécuritaire déployé, PNH, FAd’H, FRG, Vectus, en concentrant tout l’effort sur la force, réduit la pression sur les élites haïtiennes pour consentir aux réformes. C’est l’aléa moral à l’échelle nationale, le même phénomène qu’Acemoglu et Easterly ont documenté dans d’autres contextes : l’aide extérieure comme anesthésiant de la réforme.

C’est pourquoi Rio, Kingston et Ciudad Juárez ont suivi le même pattern. Ce n’est pas un hasard. C’est une loi. Quand l’équilibre sous-jacent n’est pas déplacé, la force militaire ouvre une fenêtre temporaire que le système referme inévitablement.

VI. Ce qui peut arriver en Haïti, concrètement

Si le pattern se répète, et rien dans la configuration actuelle ne suggère qu’il ne le fera pas, voici ce que l’histoire nous dit de préparer.

Le repli stratégique est probablement déjà en cours. Les gangs abandonnent les positions les plus exposées aux drones de Vectus et aux assauts conjoints de la PNH, des FAd’H et de la FRG. Ils se replient vers d’autres lieux, d’autres départements où la présence de la PNH est beaucoup moins importante. La PNH elle-même admet qu’aucun quartier reconquis n’a été « pleinement repris ». Exactement comme à Rio : les gangsters fuient les favelas avant même l’arrivée du BOPE.

Si la pression réussit à briser le contrôle territorial, c’est une victoire réelle. Pas de territoire, pas de contrôle de Varreux. Pas de territoire, pas de barrage sur les routes vers l’Artibonite. Pas de territoire, pas de racket systématique. C’est précisément pour cela que les opérations en cours comptent. Mais la question que Rio, Kingston et Ciudad Juárez nous obligent à poser est celle de l’après : que se passe-t-il quand la pression diminue ? Et elle diminuera, parce que les budgets s’épuisent, parce que les mandats expirent, parce que l’attention politique se détourne. Les gangs, eux, n’ont pas de mandat qui expire. Ils attendent. Et quand ils reviennent, ils ne reprennent pas seulement les quartiers, ils reprennent les corridors économiques, les routes, les ports, parce que le contrôle territorial est la condition de tout le reste.

La fragmentation est le scénario le plus dangereux si la coalition Viv Ansanm se brise sans que les marchés disparaissent. Viv Ansanm est une coalition. Les coalitions, sous pression, éclatent. Si Barbecue, Izo, Viôlèt et les autres chefs sont neutralisés ou mis en fuite, leurs seconds prendront la relève, sans les accords de non-agression que la coalition maintenait. Exactement comme au Mexique, la fragmentation multiplie la violence au lieu de la réduire, parce qu’elle remplace un oligopole criminel négocié par une concurrence sauvage pour des marchés qui n’ont pas disparu. Les 270 000 à 500 000 armes illégales en circulation ne disparaîtront pas. Les routes de trafic depuis la Floride resteront ouvertes tant que les contrôles portuaires resteront dérisoires. Dix groupes plus petits, plus désespérés, plus imprévisibles, c’est le scénario mexicain.

La réinfiltration institutionnelle est le vecteur de retour le plus silencieux. Même sous pression militaire, les gangs conservent leurs relais à l’intérieur de l’appareil d’État. Des rapports onusiens signalent le détournement de près d’un millier d’armes de la PNH en quelques années, alimentant directement le marché illégal. La frontière entre forces de l’ordre et organisations criminelles n’est pas une ligne, c’est une zone grise où certains passent d’un côté à l’autre. Un territoire peut être reconquis physiquement tout en restant compromis institutionnellement. C’est la leçon la plus pernicieuse de Kingston : après l’incursion de Tivoli Gardens, le lien organique entre politique et violence organisée n’a pas été tranché, il s’est simplement rendu invisible. Les gangs n’ont pas besoin de contrôler un quartier pour savoir quand et où la prochaine opération aura lieu, s’ils ont un ancien collègue dans le commissariat.

VII. Ce qui rendrait cette fois différente

Rien de ce qui précède n’est fatal. Le pattern de Rio, Kingston et Ciudad Juárez se répète pour une raison précise : l’équilibre sous-jacent n’est pas déplacé. Si Haïti veut écrire une histoire différente, il faut faire ce que Rio, Kingston et Ciudad Juárez n’ont pas fait : utiliser la fenêtre sécuritaire pour changer la structure des gains.

Cela signifie, pendant que la pression militaire s’exerce, pas après, pas « quand les conditions le permettront », mais maintenant, trois actions simultanées.

Premièrement : rendre la complicité coûteuse. Pas des sanctions symboliques contre des chefs de gang qui n’ont pas de comptes bancaires à l’étranger. Des poursuites, des extraditions, des saisies d’actifs qui frappent les élites économiques et politiques dont les noms sont connus, les blanchisseurs, les complices. Tant que le coût de la complicité est nul pour ceux qui financent le système, leur stratégie optimale reste le statu quo. L’équilibre de Nash ne se déplace que si les gains changent.

Deuxièmement : substituer les fonctions des gangs, pas seulement leurs fusils. C’est la leçon la plus douloureuse de Rio. Les UPP ont mis des policiers dans les favelas sans écoles, sans emplois, sans services. Le vide fonctionnel a été recomblé par les gangs. En Haïti, chaque quartier reconquis qui n’est pas immédiatement occupé par des services étatiques réels, pas un commissariat symbolique, mais une présence qui change concrètement la vie des gens, est un quartier qui sera reconquis par les gangs dans six mois.

Troisièmement : refermer les vannes. Haïti ne fabrique pas une balle de munition. Chaque arme vient de l’extérieur. Renforcer drastiquement les capacités d’inspection portuaire, réformer les douanes, purger les fonctionnaires compromis, ce sont des gestes qui modifient structurellement la capacité du système à se régénérer. Sans eux, les opérations militaires reviennent à écoper un bateau sans colmater la brèche.

L’espoir qui naît aujourd’hui dans les rues de Port-au-Prince est précieux. Il ne faut ni le nier ni le gaspiller. Mais cet espoir n’a de chance de survivre que s’il est accompagné d’une lucidité que Rio, Kingston et Ciudad Juárez n’ont pas eue : la reconnaissance que la victoire militaire n’est pas la victoire, que la fenêtre sécuritaire est temporaire par nature, et que ce qui se joue dans les prochains mois n’est pas une guerre contre les gangs, c’est une course contre la fermeture de la fenêtre. Chaque jour où la pression militaire s’exerce sans que les institutions soient réformées, sans que les flux financiers soient coupés, sans que les fonctions des gangs soient substituées, est un jour de gagné pour le pattern. Et le pattern, lui, n’a jamais perdu.

Source : Le Nouvelliste (Réginald Surin)

Lien : https://lenouvelliste.com/article/264411/les-guerres-quon-croit-gagner

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