Lettre ouverte à Emmanuel Macron : 25 ans d’errance mémorielle

A l’occasion des 25 ans de la Loi Taubira sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martiniquec adresse une lettre ouverte au président de la République, Emmanuel Macron.

Lettre ouverte au Président de la République Française par Serge LETCHIMY

Monsieur le Président,

Vingt-cinq ans après la loi Taubira, la France se trouve devant une vérité simple : elle a su nommer le crime, mais elle peine à en tirer toutes les conséquences. La loi du 21 mai 2001 a constitué une rupture majeure : pour la première fois, la République reconnaissait que la traite négrière transatlantique et l’esclavage colonial relevaient du crime contre l’humanité. Elle arrachait cette histoire au folklore militant, au silence, aux marges tropicales de votre récit national. Elle imposait aussi son enseignement, la recherche, la commémoration. C’était considérable. C’était même, pour les descendants de ces victimes, l’abandon par la France de sa vieille et hautaine solitude au monde. Son Histoire nationale, solitaire jusqu’alors dans le théâtre des conquérants, rejoignait enfin les histoires offusquées ; sa mémoire touchait enfin aux autres mémoires blessées.

Incohérence

Mais une loi peut ouvrir une porte sans que le pays accepte vraiment de la franchir. Depuis 2001, la mémoire de l’esclavage avance en France par à-coups : journées nationales, travaux d’historiens, création d’institutions, Mémorial ACTe, Fondation pour la mémoire de l’esclavage, futur mémorial parisien… Pourtant, ces avancées demeurent insuffisamment reliées à une politique publique cohérente. L’école enseigne, mais inégalement. L’État commémore, mais parfois comme on dépose une gerbe pour éviter une conversation, voire une rencontre. La République reconnaît le crime, mais se dérobe dès que surgit le mot « réparation », comme si « réparer » signifiait, comme l’entend l’extrême-droite, s’abaisser ou se haïr soi-même.

La difficulté française tient là : l’esclavage a été transformé en objet de mémoire, pas encore en sujet de justice. Or, ce crime n’est pas seulement un malheur ancien. Il a produit des hiérarchies, des fortunes, des imaginaires raciaux, des territoires mutilés, des économies dépendantes. Il a fabriqué un monde irrespirable. Et ce monde, très largement, nous asphyxie encore.

La position récente de la France à l’ONU a révélé cette incohérence. Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains de « plus graves crimes contre l’humanité » ; la France s’est abstenue, aux côtés de nombreux États européens, tandis que le texte était adopté par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions. Il faut être précis : le texte onusien ne parlait pas juridiquement de « plus grand génocide », formule politiquement répandue mais inexacte. Il posait une qualification morale et historique maximale dans le registre des crimes contre l’humanité. L’argument français (éviter la concurrence des mémoires et la hiérarchisation des tragédies) n’est pas absurde. Mais il devient problématique quand la prudence politicienne ressemble, une fois encore, à une défaite morale. L’abstention française ne traduit pas seulement une prudence diplomatique ; elle révèle une tension non résolue entre reconnaissance juridique et éthique politique. Car refuser de soutenir une qualification morale maximale (même lorsqu’elle ne modifie pas le droit positif) revient à limiter la portée universelle de la reconnaissance déjà actée en 2001. Nul ne demande à la France de cautionner un concours des catastrophes. L’horreur, nous le savons, atteint son comble dès la première victime. L’éthique lui demande de ne pas se réfugier derrière la grammaire du droit pour différer l’alphabet élémentaire de la simple justice. Car une résolution de l’Assemblée des Nations (instance précieuse de notre vivre-ensemble) n’est pas seulement un acte juridique : elle est aussi un acte de langage adressé au monde. Refuser d’en assumer la portée symbolique, c’est fréquenter l’abîme et refuser de s’élever.

Mémorial du Trocadéro

Le projet de Mémorial national des victimes de l’esclavage prévu dans les jardins du Trocadéro et porté de longue date par Serge Romana, fondateur du CM98 et président de la Fondation Esclavage et Réconciliation, va dans le bon sens. Il doit inscrire dans l’espace public les noms attribués à environ 215 000 personnes affranchies en 1848, Guadeloupéens, Guyanais, Martiniquais, Réunionnais et Saint-Martinois. Son inauguration est annoncée pour le printemps 2027. Ce geste est estimable. Rendre un nom, c’est rendre une rive humaine à ceux que l’ordre esclavagiste avait voulu maintenir dans la nuit glacée de la marchandise. Ceux d’entre nous qui vivent en France, qui veulent s’y intégrer à tout prix, ont sans doute besoin de cette sorte de balise.

Mais un mémorial, si nécessaire soit-il, ne saurait tenir lieu de politique. Il honore les morts ; il ne répare pas, à lui seul, les vivants. Il donne une forme au souvenir ; il ne suffit pas à transformer les structures qui nous pèsent. De plus, un tel mémorial aurait dû être dressé sur le sol de nos pays eux-mêmes et faire partie des réinvestissements que nous sommes en train d’opérer sur notre propre mémoire. Les noms qui nous furent attribués sont une étape importante de notre conquête (encore inachevée) d’une émancipation vraie. C’est une affaire qui nous concerne, un bout de l’histoire qui est la nôtre. Ils nous ont été jetés, nous les avons assumés, habités, transcendés, et ils constituent des lignées familiales où se dessinent nos peuples-nations distincts. Localiser ce mémorial à Paris, c’est un peu consentir au discours du « schoelchérisme », cette idéologie assimilationniste qui ne sanctifiait l’admirable Victor Schoelcher que pour effacer la résistance continuelle des victimes de l’esclavage et invalider leur part dans leur libération. Positionné dans ce qui est encore appelé « métropole », ce mémorial semble dire par-dessus nos mémoires : « Voilà, la République compatissante a fait de ses propres victimes de parfaits citoyens ! ». La République est bonne. Elle donne la citoyenneté (qu’elle avait supprimée). Elle donne les noms (qu’elle avait interdits). Sa mémoire reste verticale. Partielle. Partiale. L’essentiel est mis de côté.

Irréparable

Qu’est-ce qui est essentiel ? Quel est le geste qui donnerait un sens salutaire à tous ces tournoiements. Reconnaître la nécessité de la réparation. Une nouvelle loi est désormais nécessaire. Non pas une loi de « repentance », mot commode, souvent brandi pour disqualifier l’exigence de justice. Non pas une loi de « vengeance », fantasme de ceux qui préfèrent déconsidérer la revendication des descendants plutôt que regarder l’inextricable douloureux des héritages.

L’essentiel est une loi de réparation. Une loi qui établisse clairement le principe selon lequel les crimes de traite et d’esclavage ont produit des dommages historiques, culturels, sociaux, économiques, psychiques, durables. Leurs effets sont encore mesurables de nos jours, appelant une politique publique durable : recherche, éducation, santé, foncier, patrimoine, coopération avec Haïti et l’Afrique, soutien aux territoires post-esclavagistes, lutte contre les discriminations issues de l’ordre racial colonial… Une loi pose le principe, une commission ad hoc en déterminera les modalités concrètes. Une résolution de la CARICOM (Caribbean Community and Common Market) en a tracé la voie depuis mars 2014, en formulant une approche de la réparation comme projet de justice constructive et de co-développement, loin de tout imaginaire revanchard.

Aimé Césaire disait que ce crime était irréparable. Il avait raison. Des millions d’Africains déportés, qui furent victimes de toute l’Europe occidentale, durant près de quatre siècles. Ineffaçable. Inoubliable. Toutes les mémoires du monde devraient se rassembler autour, dans une solennité franche, à la hauteur de son effrayante gravité, et dans le vœu que cette folie dont est capable l’humain ne se reproduise plus.

Réparer ne signifie pas distribuer des culpabilités héréditaires. Réparer veut dire : considérer les effets qui perdurent par une justice réparatrice. Réparer signifie : assainir le champ mémoriel complexe que nous avons à bâtir pour notre « vivre-ensemble ». Sortir des demi-mesures. Sortir des faux-semblants. Cesser de commémorer le crime tout en laissant planer l’idée que ses conséquences seraient une affaire malsaine, communautaire, « ultramarine », ou pire, mercantile.

La mémoire de l’esclavage n’est pas une annexe exotique de l’histoire française. Elle est l’un des soubassements de la modernité française, européenne, africaine, atlantique, planétaire. Elle touche au sucre, aux ports, aux banques, aux musées, aux archives, aux noms de rues, aux silences scolaires, aux cartes mentales de la nation française… Elle ouvre à toutes les assises du monde contemporain. Ici, réparer veut dire : construire un autre monde.

Monsieur le Président, la France aime les grands mots : universel, égalité, dignité, humanité… Elle a raison de les aimer. Mais ces mots ne gardent leur lumière que s’ils consentent à dépasser leurs propres ombres. Les 25 ans de la loi Taubira ne doivent pas être une cérémonie verticale de plus. Ils doivent marquer un beau passage : de la reconnaissance à la réparation, du mémorial à la responsabilisation, du souvenir administré à la justice réparatrice.

S’incliner vers l’Autre n’est pas s’agenouiller. La République peut se tenir debout, digne, responsable, dans le concert et le respect réparateur des histoires et des mémoires du monde.

Serge LETCHIMY
Président du Conseil exécutif de la Collectivité Territoriale de la Martinique

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