Haïti. Quand le pillage s’arrête, la masse commence

À première vue, on dirait un tremblement de terre.

Les murs éventrés, les toitures arrachées, les ouvertures béantes, les bâtiments réduits à leurs squelettes de béton. Sauf que les tremblements de terre ne trient pas. Ils ne s’acharnent pas davantage sur la faculté que sur le garage, ils ne brûlent pas les livres, ils n’épargnent pas les portes pour les emporter ailleurs. Ce que les images des zones reprises à Viv Ansanm laissent voir, depuis quelques semaines, ce n’est pas une catastrophe naturelle. C’est un tri. Et le tri raconte quelque chose qu’aucun bilan de dégâts ne saura capturer si on ne le nomme pas.

Le réflexe immédiat, devant ces images, c’est la sidération. Le mot qui suit, qu’il vaut mieux écarter d’emblée, c’est le plus paresseux de notre vocabulaire collectif. Ce n’est pas la barbarie. La barbarie ne trie pas non plus. Ce dont nous sommes les témoins n’est ni désastre, ni chaos, ni effondrement. C’est une grammaire. Et toute grammaire se lit, à condition d’accepter d’en apprendre l’alphabet.

Ce que les images donnent à voir

Commençons par les faits. Quelques scènes suffisent, parce qu’elles se répètent et qu’elles parlent toutes la même langue. Toutes sont issues des images officielles publiées par la Direction de la communication de la Police nationale d’Haïti et de leur reprise par les pages d’information en ligne, dans les semaines qui ont suivi la reprise des zones.

Dans la cour du Lycée Jean-Jacques Dessalines, des écussons brodés aux dates de promotion, 2010 et 2011, ont été retrouvés éparpillés sur les sols, dans les couloirs, parmi les agrafes métalliques qui les retenaient autrefois à des uniformes. L’écusson n’a aucune valeur marchande. Personne n’aurait pu le revendre. Personne n’a essayé de l’emporter. Il a été arraché, jeté, projeté d’une pièce à l’autre, piétiné en passant. C’est cette dispersion banale, distribuée dans la durée de l’occupation, qui est le geste, pas la dégradation du bâtiment qui l’a accompagné.

Dans les locaux d’une bibliothèque universitaire dont la police nationale a publié les images au moment de la reprise, on découvre des livres de toutes époques répandus en tas à même le sol. Certains sont anciens, reliés en cuir, à dos toilé, parmi ceux que n’importe quel bouquiniste de Port-au-Prince aurait pris sans hésiter pour les revendre. Aucun n’a été emporté. Une partie est noircie par le feu, une autre simplement piétinée. La police a entrepris de les ramener un par un à son siège, pour les remettre au Rectorat de l’Université d’État d’Haïti. Ce geste de retour est lui-même une réponse. Il dit que ce qui a été jeté au sol mérite encore d’être relevé, livre par livre.

Plus loin, une université privée dont la devise affichée sur la façade promettait « Travail, Leadership, Excellence » a été incendiée. Le verbe en créole, kraze ak boule, casser et brûler, est typologiquement exact. Les deux gestes sont distincts et ils ont été appliqués ensemble. Quelque part d’autre, dans une zone reprise plus récemment, une église pentecôtiste présente sur ses façades en agglo monté sur poteaux-poutres des trous béants ouverts à la masse, à côté de portes métalliques restées intactes. La masse n’a pas servi à entrer. Elle a servi à éventrer. À côté de portes ouvrables. Sans nécessité.

Ces quatre scènes ont en commun ce que rien ne réclamait : aucune valeur marchande, aucun gain tactique, aucune fonction militaire dans une occupation déjà acquise depuis des mois. Toutes, en revanche, ont laissé la même signature. C’est elle qui sert ici de fil.

Le tri n’est pas où on le croit

Première étape de la lecture, écarter une fausse piste. Une lecture rapide opposerait deux types de comportements. D’un côté, le pillage rationnel des maisons, où l’on emporte ce qui se vend. De l’autre, la destruction insensée des facultés et des églises, où l’on défoncerait à coups de masse parce qu’on ne saurait rien faire d’autre. Cette lecture est fausse. Il n’y a pas deux mains. Il y a une seule main qui opère deux gestes successifs et qui ne les applique pas aux mêmes endroits.

Sur tout ce qui peut être démantelé, le pillage est uniforme. Les maisons sont éventrées pour leurs portes, leurs fenêtres, leurs sanitaires, le câblage qu’on tire des murs. Mais les facultés aussi. Les hôtels aussi. Les églises aussi. Tout ce qui peut être revendu sur le marché secondaire informel des matériaux de construction est arraché, transporté, écoulé. Ce premier régime est partout présent, et il a une signature économique parfaitement classique, documentée ailleurs sous le nom de materials looting et observée dans des contextes aussi différents que Detroit après 2008 ou la Nouvelle-Orléans après Katrina. C’est une économie de la dépouille, qui prospère partout où des bâtiments ont cessé d’être protégés par leurs occupants.

Ce qui distingue les bâtiments, ce n’est donc pas la présence ou l’absence du pillage. C’est ce qui se passe une fois le pillage achevé. Sur la maison de Monsieur X, la séquence s’arrête là. On a pris ce qu’il y avait à prendre, on est passé. Sur la faculté, sur l’église, sur la bibliothèque, on revient. On revient avec une masse. On éventre les murs porteurs alors que personne n’en tirera rien. On défonce les portails alors qu’on en avait déjà arraché les charnières. On répand les livres au sol et on en brûle une partie, alors que personne ne les achetait.

Ce second geste n’est ni la suite logique du premier ni son débordement. Il obéit à une autre grammaire. Il porte un autre message. Il ne se confond pas avec la rage du pillard débordé par sa propre violence, parce qu’il est méthodique, parce qu’il sélectionne ses cibles, parce qu’il s’applique à certains bâtiments et pas à d’autres. C’est cette sélectivité qui le rend lisible. Et c’est elle qui appelle un nom.

Nommer les choses

Plusieurs noms existent, et il faut les convoquer dans l’ordre, parce qu’ils ne disent pas tout à fait la même chose. La littérature savante les a forgés à l’occasion d’autres conflits. Trois suffisent.

Le premier, urbicide, a été proposé par l’architecte serbe Bogdan Bogdanović pendant la guerre de Bosnie, puis systématisé par Martin Coward dans Urbicide: The Politics of Urban Destruction (2009). Il désigne la destruction du cadre bâti en tant que tel, comme support d’une coexistence et d’une appartenance, indépendamment de toute valeur tactique ou économique. On ne détruit pas le bâtiment pour ce qu’il contient ni pour ce qu’il vaut. On le détruit pour ce qu’il signifie. Le critère diagnostique est précisément celui qu’on observe ici, pillage faible et démolition forte des marqueurs symboliques, là où une violence purement prédatrice ferait l’inverse.

Le deuxième, mémoricide, a été introduit par l’historien Mirko Grmek pour décrire la destruction de la Bibliothèque nationale de Sarajevo en août 1992, et développé par Robert Bevan dans The Destruction of Memory: Architecture at War (2006). Il vise spécifiquement les institutions de transmission, écoles, universités, archives, lieux de culte, en ceci qu’elles incarnent matériellement la continuité d’une communauté avec son passé et avec sa possibilité d’avenir. Brûler les livres d’une bibliothèque n’a aucune fonction militaire, économique, ni même répressive immédiate. Cela n’a de sens que si l’on considère que ces livres sont, en eux-mêmes, l’objet à atteindre.

Le troisième concept est plus récent. Il vient des expertises menées par András Riedlmayer pour le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Riedlmayer y a démontré, sur un corpus de 392 sites étudiés en Bosnie, que la destruction n’était ni accidentelle ni proportionnée à une fonction militaire. Dans certaines villes, des mosquées avaient été non seulement bombardées mais déblayées au bulldozer, et leurs fondations elles-mêmes arrachées pour qu’aucune trace ne subsiste. La destruction excédentaire, comme l’appelle la littérature qui s’est développée à partir de ces expertises, est la part de violence qui dépasse toute fonction instrumentale. Elle est, par définition, sans rentabilité. Et c’est précisément cette gratuité technique qui en fait la signature. La masse qui éventre un mur à côté d’une porte restée intacte est, presque mot pour mot, l’illustration de ce que Riedlmayer établissait devant le tribunal.

Ces trois concepts ne se recouvrent pas exactement. L’urbicide qualifie l’objet visé. Le mémoricide qualifie le type d’institution. La destruction excédentaire qualifie le geste lui-même. Pris ensemble, ils donnent à ce qu’on observe à Port-au-Prince un nom et une grammaire. Mais cette grammaire se précise encore quand on regarde, de plus près, ce qui est arrivé aux livres.

Le livre au sol

Les livres ne partent pas. Ou plutôt, ils ne partent pas tous, et à en juger par ce que les images laissent apparaître, la plupart restent sur place. Une partie est brûlée. L’autre est répandue à même le sol des bibliothèques et des salles de cours. Aucune des deux modalités n’a de fonction économique. Toutes deux ont une fonction symbolique. Et elles ne disent pas la même chose.

Brûler un livre demande du temps et un combustible. C’est un geste actif, qui coûte. On ne brûle pas par hasard. Hannah Arendt notait, à propos des autodafés allemands de 1933, que le bûcher de livres n’a jamais été un geste utilitaire mais toujours un geste sacramentel. On n’élimine pas. On exorcise. La fumée est partie du message.

Répandre les livres à même le sol relève d’un autre registre, encore plus précis. Mary Douglas, dans Purity and Danger (1966), a établi que la profanation n’est pas l’absence de respect. C’est l’inversion délibérée des règles de manipulation d’un objet symboliquement chargé. On ne dépose pas un livre au sol, on le range, on le pose à plat sur une surface élevée, on le manipule debout. Le poser au sol et marcher dessus est une transgression spécifique, qui suppose la connaissance de la règle qu’on viole. C’est cette connaissance préalable qui rend le geste lisible comme inversion.

On ne profane pas par ignorance. On profane par contre-savoir.

C’est ici que la lecture la plus paresseuse s’effondre. Le mot barbare désigne, étymologiquement, celui qui ne connaît pas les codes. L’auteur d’une profanation, lui, les connaît parfaitement, et c’est pour cela qu’il peut les inverser. Cette compétence inverse, qui surprend chez des acteurs souvent décrits comme déscolarisés, est précisément le point. La déscolarisation ne produit pas l’ignorance de ce qu’est l’école. Elle produit le ressentiment de l’avoir manquée. On ne profane bien que ce qu’on a connu de loin et auquel on n’a pas accédé.

Les écussons scolaires éparpillés dans la cour, obéissent à la même grammaire, portée à son point le plus radical. Le geste vise précisément ce qui marquait l’élève comme élève, le sceau qui le rattachait à une institution, une promotion, une année. Mais il ne le fait pas comme un rituel, soigneusement, en posant l’écusson au sol comme un objet sacrificiel. Il le fait par dispersion. On arrache, on jette, on laisse traîner. L’écusson devient un déchet parmi d’autres, c’est-à-dire un objet à qui l’on dénie même la charge symbolique qu’on inverserait cérémonieusement. Profaner par rituel, c’est encore reconnaître à l’objet sa puissance. Profaner par dispersion, c’est la lui retirer complètement. Reste à dire d’où vient ce besoin.

Le moteur

Pour comprendre ce qui anime ce second geste, il faut accepter de descendre d’un cran dans l’analyse, et invoquer deux auteurs que les commentaires haïtiens convoquent rarement.

Max Scheler, dans Das Ressentiment im Aufbau der Moralen (1912), a établi la distinction qui importe. Le ressentiment n’est pas la simple haine. C’est la haine impuissante, celle qui ne peut s’extérioriser dans l’action immédiate et qui s’accumule dans la durée jusqu’à reconstituer l’objet désiré comme objet à abolir. Le ressentiment ne veut pas posséder. Il veut que l’autre cesse de pouvoir posséder. C’est une économie psychique du retournement, qui transforme la frustration en rage et la rage en système de valeurs inversé.

Helmut Schoeck, dans Envy: A Theory of Social Behaviour (1966), a élargi le diagnostic à l’échelle collective, en montrant, sur un corpus ethnographique massif, que les sociétés où la mobilité ascendante est durablement bloquée développent des comportements où l’on préfère détruire le bien d’autrui plutôt que de le posséder soi-même. Ce n’est pas une pathologie individuelle. C’est une régulation sociale de l’inégalité par le bas, qui se déclenche lorsque les autres mécanismes de redistribution ou de mobilité ont cessé de fonctionner. Haïti, où l’ascenseur social s’est grippé pour une majorité de jeunes urbains depuis au moins deux décennies, réunit toutes les conditions structurelles de cette dynamique.

À cela s’ajoute la dimension du signal social. Thorstein Veblen, dans The Theory of the Leisure Class (1899), avait théorisé la consommation ostentatoire comme marqueur de statut ascendant. Ce qu’on observe ici en est l’inversion exacte. La destruction ostentatoire dit non plus « je peux acheter ce que vous ne pouvez pas » mais « je peux détruire ce que vous ne pouvez plus protéger ». Et c’est précisément le caractère gratuit du geste, son inutilité économique, qui en fait un signal crédible. Si la destruction servait à quelque chose, elle ne signifierait rien.

Cette grille permet de comprendre pourquoi les cibles du second geste ne sont pas n’importe lesquelles. Si seules les universités étaient visées, on diagnostiquerait un anti-intellectualisme classique. Si seules les églises étaient visées, on diagnostiquerait une posture antireligieuse. Les deux ensemble disent autre chose. La cible n’est ni l’intellect ni le sacré pris séparément. Elle est ce que ces institutions ont prétendu offrir sans le donner.

Il faut ici résister à deux lectures opposées et également naïves. La première idéaliserait ces institutions comme de pures portes de sortie. L’université privée à Port-au-Prince filtre par le portefeuille, le lycée prestigieux sélectionne par les résultats d’un système éducatif déjà inégalitaire, et une partie du paysage évangélique haïtien prêche depuis longtemps une patience qui sert objectivement l’ordre établi. Ces institutions ne sont pas innocentes du décalage social qui les entoure. La seconde lecture, en miroir, les réduirait à des instruments de domination, et lirait la masse comme une révolte sociale articulée. Mais une révolte sociale articulée s’accompagne d’un discours qui la nomme et qui revendique sa cible. Or aucun discours de cette nature n’accompagne les destructions observées. Les chefs ne disent pas qu’ils brûlent l’université parce qu’elle exclut, ni qu’ils éventrent l’église parce qu’elle soumet. Ils ne disent rien, ou ils disent autre chose.

Ce qui est en jeu n’est donc ni la fonction morale pure de ces lieux ni leur rôle de reproduction sociale, mais la zone précise où les deux se chevauchent, le décalage entre la promesse affichée et la réalité distribuée. L’université qui annonce « Travail, Leadership, Excellence » sur sa façade et qui filtre par le revenu. L’école qui forme une élite à laquelle on ne sera jamais convié. Les ministres du culte qui prêchent une dignité dont leur condition matérielle s’écarte parfois sensiblement. C’est cette duplicité, ressentie sans être nommée, qui constitue la matière du ressentiment au sens de Scheler. La promesse non tenue, exposée matériellement dans le bâtiment et dans l’écusson, est ce que la masse vient frapper. Elle ne vise pas l’institution dans sa fonction idéale. Elle vise sa façade en tant qu’elle est une façade.

À cela s’ajoute, sur le terrain de l’individu cette fois, ce que la criminologie de Jack Katz a établi dans Seductions of Crime (1988). Katz a montré que certaines formes de transgression valent moins par ce qu’elles produisent que par ce qu’elles font éprouver à celui qui les commet. L’acte est sa propre récompense. La rage du geste à la masse, sur un mur déjà éventré, n’est pas une perte de contrôle. C’est l’atteinte délibérée d’un état que la routine économique du gang ne procure plus. On défonce parce qu’on a besoin de défoncer, et le bâtiment qui s’effondre devant soi confirme à chaque coup qu’on est passé, même brièvement, du côté de ceux qui peuvent. Cette satisfaction n’est pas un appendice du calcul économique. Elle relève d’un autre registre, qui co-existe avec lui dans la même main.

Forclusion d’horizon

Ce geste n’est pas accidentel, et il n’a pas besoin d’être pensé pour être effectif. Émile Durkheim aurait dit que la régularité de ce phénomène en fait un fait social, qui s’impose aux acteurs sans qu’aucun stratège n’ait besoin de l’avoir formulé comme tel. Les exécutants n’ont sans doute aucun projet politique articulé. Mais le résultat structurel de leurs actes additionnés en est un. Ils détruisent ce qui aurait pu, demain, ouvrir à des enfants du même quartier la possibilité d’une autre vie que la leur.

Cette forclusion d’horizon emporte une conséquence pour la reconstruction qu’aucun budget, aucune feuille de route, aucune annonce officielle ne peut éluder. Si la destruction n’est pas un acte d’ignorants extérieurs au système, mais l’œuvre d’enfants déclassés du système lui-même, alors reconstruire les murs sans reconfigurer qui y entre revient à reconstruire les conditions du prochain cycle. Replacer la faculté à l’identique, ouvrir l’école avec la même sélection sociale qu’avant, restaurer l’église dans son périmètre habituel, sans rien changer de ce qui faisait que ces lieux étaient à la lisière, c’est préparer le bûcher suivant. Pas immédiatement. Pas en sept ans. Mais à l’échelle d’une génération, dont aucun pays ne peut se permettre de la perdre une fois encore.

Ce qui est en jeu

Aucun des concepts mobilisés ici n’a été forgé pour Haïti. Il faut le reconnaître, par honnêteté méthodologique. L’urbicide a été pensé dans des conflits ethnonationaux, le mémoricide aussi, le ressentiment de Scheler dans le contexte de l’Europe d’avant-guerre. Haïti n’est dans aucune de ces configurations. Il n’y a pas, à ce jour, de projet d’effacement ethnique ou religieux porté par Viv Ansanm. Ce qu’il y a, et c’est ce qui rend la transposition légitime, c’est une structure sociale qui produit, par ses propres mécanismes, un type de déclassé dont la rage trouve les mêmes formes d’expression que celles documentées ailleurs. La forme du geste précède toujours le contenu qu’on lui prête. Ce qui se ressemble dans les ruines de Sarajevo et dans celles de certains quartiers de Port-au-Prince, ce n’est pas l’idéologie qui les a produites. C’est la grammaire matérielle d’un même type de violence, qui naît partout où une fraction d’une société décide qu’une autre fraction n’aura plus le droit à ses institutions.

Une seconde restriction s’impose, celle du domaine de validité de la grille à l’intérieur même du paysage haïtien. Toutes les composantes de la coalition ne se conduisent pas de la même manière. Les cellules rurales en expansion, dont les violences récentes en Artibonite donnent la mesure, restent largement en phase prédatoire et ne pratiquent pas, à ce stade, la destruction excédentaire au sens analysé plus haut. Elles consolident par la force, redistribuent sélectivement, amorcent une forme de gouvernance criminelle locale, mais ne détruisent pas les bâtiments pour ce qu’ils signifient. Le second geste, dans sa forme aboutie, est pour l’instant un phénomène urbain, métropolitain, situé dans la phase précise où l’occupation longue d’un territoire laisse la place à un retrait sous pression. Cette restriction n’invalide pas la grille, elle en délimite le champ. Et elle indique que ce qui s’est joué dans les zones reprises de l’aire métropolitaine est une signature spécifique, propre à un moment et à un type d’occupation, et qu’il faut donc lire précisément là où il apparaît.

Une société qui veut survivre à son propre effondrement doit d’abord apprendre à lire ses ruines. Pas à les déblayer. À les lire. Parce qu’avant d’être un coût budgétaire, ces ruines sont un texte. Et que ce texte, partout où des hommes l’ont, un jour, écrit avec la masse, les institutions du droit international ont fini par lui donner un nom.

Ce texte dit qu’on ne tient pas longtemps une nation dont une fraction des enfants apprend à manier la masse contre les institutions où une autre fraction apprend à lire. Il dit que les murs qu’on rebatit sans toucher à cette dissymétrie sont des murs qu’on bâtit pour le coup d’après. Il dit que les écussons éparpillés dans la cour et le livre piétiné dans la bibliothèque sont la même phrase, prononcée dans deux registres, et que cette phrase nous a été adressée bien avant que la masse ne tombe. Il dit, enfin, à ceux qui ont vu venir et qui n’ont pas voulu voir, que le silence aussi est une signature.

La fenêtre que la reprise du territoire ouvre devant nous n’est ni celle d’un budget de reconstruction ni celle d’un calendrier d’annonces. C’est celle d’un examen. Ce que nous ferons des facultés brûlées, des bibliothèques piétinées, des églises éventrées, des écussons dispersés dans la poussière des cours, dira si nous avons compris ou si nous nous préparons à recommencer. Et derrière cette décision, qui n’est pas technique mais civilisationnelle, se tient une question dont aucune génération haïtienne, depuis bien longtemps, n’avait eu à répondre avec autant de gravité.

Saurons-nous, cette fois, lire avant de reconstruire ?

Par Réginald Surin, Économiste (Le Nouvelliste)

Lien : https://lenouvelliste.com/article/267019/quand-le-pillage-sarrete-la-masse-commence

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