Opinion. Penser la réindustrialisation de la Guadeloupe et de la Martinique à partir de l’intérêt social

PAR JEAN-MARIE NOL*

Longtemps reléguée au rang de variable d’ajustement au sein de la pensée libérale, la question industrielle doit nécessairement effectuer aujourd’hui un retour en force au centre du débat public.

Ce regain d’attention est la conséquence d’une violente accélération des destructions d’emplois prévisibles dans le secteur tertiaire avec la révolution technologique de l’intelligence artificielle et de la robotisation. Penser la réindustrialisation de la Guadeloupe et de la Martinique s’inscrit dans la théorie de la loi des cycles économiques et exige dès lors de rompre avec les incantations sur la souveraineté alimentaire et l’autonomie alimentaire  pour affronter les dynamiques structurelles du capitalisme contemporain dont le nouveau cycle industriel est en marche avec l’intelligence artificielle et les destructions d’emplois des cols blancs.

La Guadeloupe ainsi que la Martinique se trouvent probablement à l’un des moments les plus décisifs de leur histoire économique contemporaine. Depuis plusieurs décennies, leur modèle de développement repose essentiellement sur un triptyque composé de l’administration publique, du commerce et des services. Ce modèle, qui a progressivement remplacé l’économie de production héritée des cycles agricoles de la canne à sucre, de la banane et des cultures vivrières, a longtemps assuré une certaine stabilité sociale grâce à la consommation, aux transferts publics et à l’emploi administratif. Pourtant, derrière cette apparente solidité, les fragilités structurelles se sont accumulées : dépendance aux importations, faiblesse de la production locale, déficit commercial chronique, recul irrémédiable de l’appareil agricole et absence d’un véritable tissu industriel capable de créer durablement de la valeur ajoutée.

Aujourd’hui, plusieurs signaux convergent pour indiquer que ce cycle économique arrive à son terme. L’agriculture traditionnelle traverse une crise profonde qui ne semble plus relever d’une difficulté passagère mais d’un phénomène structurel. Les filières historiques perdent progressivement leur capacité à jouer le rôle de moteur économique. Dans le même temps, le secteur tertiaire, longtemps considéré comme le principal réservoir d’emplois, est confronté à une transformation sans précédent.

La révolution technologique de l’intelligence artificielle, de la robotisation et de l’automatisation menace directement une partie croissante des métiers administratifs, comptables, commerciaux et de services. Ce qui apparaissait naguère comme un secteur protégé devient à son tour vulnérable aux gains de productivité technologiques.

Cette situation peut être interprétée à travers la théorie des cycles économiques. Depuis le XIXᵉ siècle, de nombreux économistes ont observé que les économies ne progressent pas de manière linéaire mais alternent entre des phases d’expansion, de stagnation et de recomposition. L’économiste français Clément Juglar fut l’un des premiers à identifier cette périodicité des mouvements économiques.

Plus tard, des penseurs aussi différents que Keynes, Hayek, Friedman ou Minsky ont tenté d’expliquer les mécanismes qui provoquent les retournements de conjoncture et les mutations structurelles. L’idée centrale demeure que chaque cycle finit par s’épuiser lorsque les facteurs qui avaient assuré sa croissance deviennent progressivement des facteurs de blocage.

Sous cet angle, la Guadeloupe et la Martinique pourraient être en train de vivre la fin d’un cycle économique fondé sur la consommation, les transferts publics et les activités de services. La crise de la dette et du modèle social français ainsi que le choc technologique provoqué par l’intelligence artificielle constituerait alors les facteurs déclencheurs d’un nouveau cycle, comparable à ceux qui ont accompagné les grandes révolutions industrielles du passé.

Dans la théorie des cycles réels, les transformations technologiques majeures modifient les comportements des acteurs économiques, bouleversent l’organisation du travail et redessinent les secteurs créateurs de richesse. Les économies qui anticipent ces mutations prospèrent ; celles qui les subissent risquent le déclassement.

Cette lecture conduit à remettre en question certaines certitudes qui dominent depuis plusieurs années le débat public local. Les notions de souveraineté alimentaire ou d’autonomie alimentaire ne nous semblent plus pertinents même si elles conservent une importance stratégique indéniable, notamment dans un contexte de dérèglement climatique et d’instabilité géopolitique.

Cependant, elles ne sauraient à elles seules constituer un projet de développement économique global capable d’absorber les destructions d’emplois à venir. L’histoire économique montre qu’aucune société moderne n’a atteint un niveau élevé de prospérité durable sans disposer d’une base productive industrielle suffisamment développée.

La question de la réindustrialisation revient ainsi au centre du débat. Elle ne doit pas être comprise comme une nostalgie du passé mais comme une adaptation aux réalités du futur. Car contrairement à certaines idées reçues, l’industrialisation ne signifie pas nécessairement l’installation d’usines lourdes et polluantes.

Le XXIᵉ siècle ouvre la voie à des formes nouvelles de production associant technologies numériques, automatisation, intelligence artificielle, transition énergétique et transformation agroalimentaire. Dans le cas de la Guadeloupe et de la Martinique , l’enjeu serait moins de reproduire les modèles industriels des grandes puissances que de construire un système productif adapté aux spécificités du territoire.

L’agroalimentaire apparaît comme l’un des premiers piliers potentiels de cette mutation. La transformation locale des productions agricoles importés de la caraïbe et de l’Amérique du Sud permettrait de créer davantage de valeur ajoutée tout en réduisant la dépendance aux importations. Au lieu d’exporter principalement des matières premières agricoles et d’importer des produits transformés, la Guadeloupe pourrait développer des filières complètes intégrant production, transformation, conditionnement, recherche et commercialisation. Une telle stratégie contribuerait à renforcer l’emploi qualifié tout en consolidant les revenus agricoles.

La transition énergétique constitue un second axe majeur. L’augmentation du coût des énergies fossiles, les impératifs de décarbonation et les avancées technologiques créent des opportunités nouvelles dans les domaines des énergies renouvelables, du stockage électrique, de la valorisation des déchets et de l’économie circulaire. Ces activités possèdent un potentiel industriel significatif et pourraient contribuer à réduire la dépendance énergétique du territoire tout en stimulant l’innovation locale.

Mais cette réindustrialisation ne pourra émerger spontanément. L’expérience des dernières décennies montre que les mécanismes de marché, laissés à eux-mêmes, n’ont pas permis de construire un appareil productif robuste. La désindustrialisation observée dans de nombreux territoires occidentaux résulte largement de choix macroéconomiques favorisant la financiarisation, la recherche de rentabilité immédiate et la fragmentation internationale des chaînes de valeur. La Guadeloupe et la Martinique n’ont pas échappé à cette logique. Dès lors, une véritable stratégie industrielle supposerait une capacité de planification économique, une vision de long terme et une intervention publique orientée vers des objectifs clairement définis.

Cette planification ne relèverait pas d’un retour aux modèles centralisés du siècle dernier mais d’une coordination stratégique entre l’État, les collectivités, les entreprises et les acteurs de la formation professionnelle . Elle impliquerait d’identifier les secteurs prioritaires, d’investir dans les infrastructures, de soutenir la recherche et de former les compétences nécessaires aux métiers de demain.

La question du capital humain devient ici essentielle avec de nouvelles filières de formation que devrait proposer l’université des Antilles . Une industrialisation moderne exige des techniciens, des ingénieurs, des spécialistes de la maintenance, des experts du numérique et des professionnels capables de maîtriser les nouvelles technologies.

Au-delà des enjeux économiques, la réindustrialisation soulève également une question politique et sociétale. Dans un territoire marqué par une forte dépendance extérieure, la capacité à produire constitue aussi une forme de souveraineté. Produire localement signifie maîtriser davantage son destin collectif, réduire certaines vulnérabilités et renforcer la résilience face aux crises internationales.

Dans un monde où les tensions géopolitiques, les ruptures logistiques et les transformations technologiques se multiplient, la capacité productive redevient un facteur central de puissance et de stabilité.

La loi des cycles offre ici une grille de lecture particulièrement éclairante. Elle rappelle que les sociétés évoluent selon des mouvements de longue durée où les périodes de déclin apparent préparent souvent les conditions d’un renouveau. Ce qui disparaît aujourd’hui n’est pas nécessairement l’économie antillaise elle-même, mais un modèle spécifique de création de richesse dont les limites deviennent de plus en plus visibles. Comme les économies agricoles ont laissé place aux économies industrielles au XIXᵉ siècle, puis comme les économies industrielles ont cédé une partie de leur place aux services au XXᵉ siècle, la Guadeloupe et la Martinique pourraient être appelées à entrer dans une nouvelle phase où la production industrielle, fortement technologique et écologique, retrouverait une place centrale.

L’enjeu ne consiste donc pas seulement à sauver des secteurs en difficulté mais à préparer la naissance d’un nouveau cycle économique. L’histoire montre que les territoires qui réussissent les grandes transitions sont ceux qui savent identifier les signaux faibles du changement avant qu’ils ne deviennent des évidences.

Pour la Guadeloupe tout comme pour la Martinique, la révolution de l’intelligence artificielle pourrait bien représenter ce signal annonciateur. Elle marque peut-être la fin progressive d’une économie largement fondée sur les services et l’ouverture d’une nouvelle ère où l’industrie, la transformation locale et l’innovation redeviendront les principaux moteurs de la création de richesse. Dans cette perspective, la question n’est plus de savoir si le cycle actuel s’achève, mais si la société antillaise saura organiser suffisamment tôt les conditions de son prochain rebond historique.

*Economiste et juriste 

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