PAR JEAN-MARIE NOL*
L’intelligence artificielle n’est plus une simple perspective technologique réservée aux grandes entreprises mondiales ou aux laboratoires de recherche.
Elle est désormais en train de pénétrer progressivement les secteurs qui structurent le quotidien économique et administratif des sociétés modernes : la banque, les services publics, les collectivités territoriales et l’ensemble du secteur tertiaire. Les inquiétudes concernant le remplacement des travailleurs humains par l’intelligence artificielle se sont intensifiées au cours de l’année écoulée, à mesure que les entreprises réduisent leurs effectifs, que les modèles d’IA deviennent plus performants pour les tâches de bureau et que les entreprises intègrent plus profondément l’IA dans leurs opérations. « De nombreuses banques ont fait état de gains d’efficacité de l’ordre de 30 % grâce à l’IA et à la poursuite de la numérisation », écrit la direction de Morgan Stanley.
Les banques sont à l’avant-poste de l’adoption de l’intelligence artificielle et tentent d’automatiser une partie de leurs activités pour essayer de profiter des économies promises par les avancées technologiques.Dans un récent rapport The Public Sector in the Age of Gen AI, le cabinet de conseil Roland Berger a tenté d’évaluer l’impact que l’intelligence artificielle générative (IAG) aurait sur le secteur public au niveau mondial. Il en ressort que sur les 350 millions d’employés du secteur public au niveau planétaire, près de 36 % (soit environ 125 millions) présenteraient une forte exposition à l’IAG. 77 millions verraient leurs emplois « augmentés » par l’IAG (l’IA assistant l’humain sans le remplacer) tandis que le potentiel d’automatisation pourrait aboutir au remplacement de 26 millions d’entre eux (soit 7,5 %).
Dans le cas hexagonal, l’impact de transformation sur l’ensemble des tâches publiques atteindrait près de 38 % des 5,7 millions d’agents publics, soit 2,2 millions d’agents. L’automatisation permettrait de supprimer près de 430 000 emplois dans le secteur public en France. 9 millions de clients pour moins de 2 000 salariés chez la banque en ligne BoursoBank — soit presque autant que pour le réseau de sa maison mère Société Générale, qui emploie pourtant près de 25 000 personnes en France. Ce seul chiffre suffit à mesurer l’ampleur du bouleversement que la digitalisation et l’usage très rapide de l’intelligence artificielle dans la banque de détail est susceptible d’engendrer sur l’emploi.
À l’instar de la banque, l’introduction de l’intelligence artificielle générative dans l’administration publique répond à une logique fonctionnelle forte : la nature massivement textuelle du travail administratif trouve un écho direct dans les capacités de génération, de synthèse et d’analyse de texte qu’offre l’IA générative. Cette complémentarité entre technologie et besoin métier crée un terrain propice à une transformation profonde. Cette mutation profonde annonce une transformation de l’emploi comparable à celles provoquées autrefois par l’informatisation ou la révolution numérique dans le secteur bancaire. Mais, derrière la promesse d’une amélioration de l’efficacité et de la qualité des services, une question majeure apparaît : celle de l’impact sur l’emploi et de la capacité des territoires à anticiper cette nouvelle rupture. Sur ce terrain, la Guadeloupe tout comme la Martinique risquent une nouvelle fois d’accuser un retard qui pourrait devenir lourd de conséquences si aucune stratégie n’est engagée rapidement.
Le secteur bancaire constitue aujourd’hui un laboratoire grandeur nature de ce qui pourrait arriver demain dans d’autres secteurs administratifs et tertiaires. Pendant longtemps, la banque traditionnelle reposait sur un modèle intégré : des agences physiques, des conseillers, des fonctions administratives nombreuses et une relation humaine directe avec les clients. Ce modèle est désormais remis en cause par l’arrivée massive de l’intelligence artificielle, de l’apprentissage automatique, des plateformes numériques et de l’automatisation des processus.
À l’horizon 2030, la banque telle qu’elle existe aujourd’hui pourrait profondément changer de visage. Les services financiers pourraient être davantage fragmentés, certaines fonctions étant prises en charge par des plateformes technologiques capables d’analyser des données, de conseiller des clients, de détecter des fraudes ou d’évaluer des risques financiers en temps réel. L’enjeu n’est plus seulement de moderniser les outils : c’est l’organisation même du travail bancaire qui est appelée à évoluer.
Cette transformation de la vision future de l’emploi provoque déjà de fortes inquiétudes chez les salariés. Une enquête du Syndicat National de la Banque et du Crédit souligne qu’une majorité des employés du secteur bancaire considèrent que l’intelligence artificielle représente une menace directe pour leurs missions. Les craintes exprimées sont multiples : disparition de certains postes, perte progressive des compétences humaines, réduction des effectifs, transformation forcée des métiers ou encore déshumanisation de la relation avec les clients.
Les projections internationales montrent l’ampleur possible du phénomène. Certaines grandes banques envisagent déjà des réductions importantes d’effectifs grâce à l’automatisation. Des analyses économiques évoquent la possibilité de plusieurs centaines de milliers d’emplois bancaires transformés ou supprimés en Europe d’ici 2030. Selon un article de presse de Bloomberg publié récemment, la banque HSBC envisage de supprimer 10% de ses effectifs d’ici cinq ans, pour les remplacer par l’IA. 20 000 emplois seraient en jeu. Selon Morgan Stanley, l’IA pourrait faire disparaître 200 000 emplois dans le secteur banque européen d’ici 2030.
Même si ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, ils traduisent une tendance lourde : les métiers administratifs répétitifs, les fonctions de traitement de données et certaines tâches de gestion sont parmi les premières exposées.
Cette évolution bancaire est particulièrement intéressante pour comprendre ce qui pourrait se produire dans les administrations publiques et les collectivités locales. Le secteur public, longtemps considéré comme plus protégé face aux mutations technologiques, entre lui aussi dans une phase d’accélération. L’intelligence artificielle est désormais présentée par les pouvoirs publics comme un outil permettant d’améliorer l’efficacité administrative, de réduire les délais de traitement et d’accompagner les agents dans leurs missions.
La stratégie nationale autour d’une « IA utile, humaine et souveraine » traduit cette volonté d’intégrer progressivement ces technologies dans les services publics. L’objectif affiché est de moderniser l’action publique tout en maintenant une dimension humaine. Mais, derrière ce discours apparaît une réalité incontournable : les métiers administratifs vont évoluer profondément.
Les agents qui effectuent aujourd’hui des tâches répétitives de saisie, de classement, d’analyse documentaire ou de traitement standardisé devront progressivement se repositionner vers des missions à plus forte valeur ajoutée si cela s’avère toutefois possible .
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si l’intelligence artificielle va supprimer des emplois dans les administrations, mais plutôt de savoir quels territoires seront capables d’accompagner cette transformation et lesquels subiront cette révolution.
Les collectivités territoriales sont elles aussi concernées. Des programmes nationaux cherchent désormais à accélérer l’usage de l’IA dans les territoires afin d’accompagner les agents publics et de développer des solutions concrètes. Certaines collectivités expérimentent déjà des outils capables d’orienter automatiquement les demandes des citoyens, d’aider les secrétaires de mairie, d’anticiper l’entretien des infrastructures publiques ou encore d’améliorer la gestion des services.
Cette dynamique montre que l’intelligence artificielle ne sera pas seulement un outil des métropoles ou des grandes entreprises. Elle deviendra progressivement un élément déterminant de la compétitivité et de l’efficacité des territoires. Les collectivités qui sauront l’intégrer pourront améliorer leurs services, optimiser leurs moyens et développer de nouvelles compétences. À l’inverse, celles qui resteront en retrait risquent de subir une forme de marginalisation numérique.
C’est précisément à ce niveau que la situation de la Guadeloupe et de la Martinique mérite une attention particulière. Ces territoires connaissent déjà des fragilités structurelles : dépendance économique, difficultés d’innovation, retard dans certains domaines numériques, vieillissement de certains modèles économiques et poids important des activités tertiaires administratives. Or l’intelligence artificielle risque de bouleverser en priorité ces secteurs.
Si les banques, les administrations et les collectivités de l’Hexagone accélèrent leur transformation numérique tandis que la Guadeloupe et la Martinique restent dans une logique d’attente, l’écart pourrait rapidement se creuser. Le risque n’est pas seulement technologique : il est économique et social. Un territoire qui ne maîtrise pas les outils de la nouvelle économie risque de perdre des emplois qualifiés, de voir disparaître certaines fonctions intermédiaires et de devenir davantage dépendant de solutions conçues ailleurs.
La question de l’emploi doit donc être placée au centre du débat. L’intelligence artificielle ne signifie pas automatiquement une destruction massive des emplois, mais elle impose une transformation profonde des compétences. Les territoires capables de former leurs populations, d’accompagner les salariés et de préparer les jeunes aux nouveaux métiers pourront transformer cette révolution en opportunité. Ceux qui ne le feront pas subiront davantage les conséquences.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, l’enjeu est donc stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’acheter des logiciels ou d’adopter quelques outils numériques. Il s’agit de construire une véritable politique d’anticipation : former les agents publics, accompagner les entreprises, développer une culture de la donnée, encourager l’innovation locale et préparer les métiers de demain.
Le retard guadeloupéen dans ce domaine pourrait devenir un facteur aggravant d’une fracture déjà existante. Alors que certains territoires préparent déjà l’administration augmentée par l’intelligence artificielle, la Guadeloupe risque de rester enfermée dans un modèle administratif et économique ancien, alors même que le monde entre dans une nouvelle phase industrielle et technologique.
L’intelligence artificielle constitue donc un révélateur des écarts entre territoires. Elle peut être un outil de progrès, de modernisation et de création de nouvelles activités, mais elle peut aussi accentuer les dépendances existantes.
La question fondamentale pour la Guadeloupe et la Martinique n’est plus de savoir si cette transformation arrivera : elle est déjà en marche. La véritable question est de savoir si le territoire choisira de la préparer ou s’il attendra d’en subir les conséquences.
Car, dans la prochaine décennie, la fracture ne sera peut-être plus seulement économique ou sociale. Elle sera aussi une fracture entre les territoires capables de maîtriser l’intelligence artificielle et ceux qui resteront spectateurs d’une révolution qui modifiera profondément le travail, les services publics et l’organisation de la société.
*Economiste, ancien directeur de banque et juriste en droit public
























