PAR ERNEST DANINTHE
Appelé à intervenir ici sur le thème de l’autonomie sportive, je ne peux manquer d’avoir une pensée chaleureuse et émue pour deux personnes qui, assurément, auraient été plus qualifiées que moi pour aborder ce sujet.
Dunières Talis, remarquable gardien de but et capitaine de la Juventus de Sainte Anne de la belle époque puis entraineur et Président de ce prestigieux club de la commune qui nous accueille aujourd’hui , a été aussi rédacteur en chef du Journal L’Etincelle dans les colonnes duquel il a mis en relief certaines dérives financières de la LGF qui aboutissent, bien des années plus tard, à la disparition de celle-ci et à la manifestation claire de l’absence d’autonomie du football guadeloupéen, repris en main par la 3 F.
Claudy Chipotel, footballeur, entraineur d’athlétisme puis de cyclisme, président du Vélo-club saintannais, théoricien du sport était aussi celui de l’autonomie de la Guadeloupe, signataire de la Convention de Morne Rouge au nom du PCG dont il était responsable des relations internationales.
Ces deux dirigeants sportifs et politiques nous manquent terriblement dans les débats d’aujourd’hui. Leurs actions et l’enseignement qu’ils laissent restent des contributions importantes à l‘émergence d’une identité guadeloupéenne forte et d’une personnalité guadeloupéenne affirmée qui passe par le sport, la culture et les batailles politiques pour l’émancipation du peuple du Pays Guadeloupe.
Dunières et Claudy, leur vie durant, ont participé et animé le débat que les organisateurs de ce jour résument par « autonomie sportive » — sous entendu à mon sens « autonomie du sport guadeloupéen ».
La formule, reprise ici et là, est sujette à interprétation et est édulcorée quand elle ne conduit pas à la vraie maitrise, par les dirigeants et acteurs du sport et du pays, de cette activité essentielle pour l’épanouissement de la jeunesse, pour le développement personnel et collectif et pour la santé publique et individuelle.
Au plan mondial, on assiste à une marchandisation du sport, infiltré par les affairistes, perméable aux intérêts des société multinationales capitalistes et sous l’influence des grandes puissances à visées impériales et coloniales ainsi que sous la pression des politiques autoritaires et discriminatoires des Présidents occidentaux du G 7.
Le sport devient une scène de spectacle sur laquelle tout le monde souhaite briller avec en perspective de juteuses retombées financières ou économiques pour les individus et les nations, après les profits générés par les commerçants, industriels , spéculateurs de toutes sortes gravitant autour.
Et pourquoi, dans cette optique, la Guadeloupe ne bénéficierait elle pas de ces retombées en toute autonomie et pour elle-même, elle que l’on présente comme Terre de Champions (je dirai une Terre bien mal cultivée de nos jours) ?
Je ne partage pas la vision du sport business qui s’impose notamment à travers la confrontation des Nations comme on le voit ces jours-ci en Amérique mais que l’on voit aussi dans les caravanes publicitaires ainsi que sur les panneaux ou les médias à l’occasion de grands événements sportifs locaux. Cependant, il est indéniable que le sport, qui peut déclencher des passions saines ou un chauvinisme controversé forge et entretien une identité nationale à partir de laquelle les peuples peuvent s’engager sur la voie de toutes les émancipations.
Le sport renforce le sentiment populaire d’appartenance à une communauté de femmes et d’hommes issue d’une diversité particulière d’origines ethniques, communauté de destin, sur un même territoire géographique, constituée par l’Histoire, unie par sa langue, ses pratiques et son patrimoine culturels ancrés sur ce sol. Ce sentiment d’appartenance existe bel et bien en Guadeloupe comme chez nos voisins de la Caraïbe même si on pourrait être tenté de croire Aimé Césaire lorsqu’il dit (dans le poème Calendrier lagunaire in « Moi , laminaire »): « j’habite un vouloir obscur».
Certains parlent ici de Nation en formation. J’estime, pour ma part, qu’existe une Nation guadeloupéenne. C’est donc d’une Nation sans Etat dont on parle s’agissant de la Guadeloupe puisqu’il ne peut être contesté qu’elle reste juridiquement un Territoire de la Caraïbe dépendant de la France et de l’Europe. Ce Pays situé dans le bassin caraïbe au centre des Amériques est entouré d’Etats indépendants avec leurs multiples et emblématiques champions du monde et olympiques ( tels Usain Bolt pour la Jamaïque, Julien Alfred pour Sainte Lucie ou Théa Lafond pour la Dominique, Kim Collins pour Saint Kitts , Hasely Craxford pour Trinidad, Kirani James pour la Grenade, Alberto Juantorena ou Xavier Sotomayor pour Cuba……) qui assurent leur visibilité sur la scène internationale où il acquiert autorité et notoriété, utiles notamment en matière d’investissements et de fréquentations touristiques.
Mais, ce pays Guadeloupe ne dispose pas d’une vraie autonomie sportive. Le mot autonomie apparaît pourtant dans les statuts des clubs sportifs ainsi que dans ceux des ligues et comités. Pour autant, tous sont nécessairement affiliés à des Fédérations françaises qui délivrent les licences, imposent leurs statuts-types (article L 131- du code des sports), fixent leurs règles de gouvernance.
Leurs marges de manœuvre sont étroites sous cette tutelle. Quand nos ligues et comités veulent desserrer l’étreinte et s’en affranchir, ils sont rappelés à l’ordre par les règlements et autorités parisiennes.
Pourtant de gros efforts ont été faits par certains présidents et par leur comité directeur pour, dans le cadre d’une certaine diplomatie sportive, insérer leur discipline respective dans leur environnement naturel, pour participer aux compétions de la Zone Amérique – ( on pense aux compétitions de la CONCACAF comme la Gold Cup pour le football, à celles de la NACAC comme les Carifta games d’athlétisme qui existent aussi en natation, on pense aussi aux Jeux de la Caraïbes ou au Jeux Centre américains) – même si certains dirigeants ont laissé passer le temps, en laissant la porte de l’intégration caraïbe se refermer comme en escrime car nos voisins n’acceptent pas ou ne comprennent pas que nous venions les affronter en ayant porté le maillot de l’équipe de France.
D’autres sont beaucoup plus frileux en n’offrant d’autres perspectives à notre sport et aux jeunes guadeloupéens que de tourner leurs regards vers le continent européen avec au mieux une dilution dans les équipes bleues et, dans la majeure partie des cas, un effacement et une perte réelle pour le pays Guadeloupe.
Le premier article du code des sports français proclame que le développement de sport et le soutien aux équipes de France dans les compétitions internationales sont d’intérêt général. (Article L 100-1) C’est donc l’intérêt de la France que nos sportifs sont appelés à défendre. Les Fédérations agréées reçoivent délégation de l’Etat français en adoptant des statuts types comportant des dispositions rendues obligatoires.
L’octroi de cette délégation est subordonné à la conclusion d’un contrat entre l’Etat et la délégation concernée. Autrement dit, c’est l’Etat qui décide et contrôle. (Article L111-1) Les Ligues locales ne sont que des organes déconcentrés des Fédérations et soumises à leurs décisions. Y compris pour la voile traditionnelle des canots saintois qui n’est censée exister qu’en Guadeloupe.
Si le mot autonomie est mentionné dans leurs statuts, la réalité ne leur confère pas la substance attribuée au terme par les dictionnaires : – – – Selon le Robert, l’autonomie est le droit de se gouverner par ses propres lois à l’intérieur d’un Etat ; c’est la faculté d’agir librement, indépendance Selon le dictionnaire Hachette, l’autonomie c’est « l’indépendance dont jouissent les pays autonomes » Selon le Larousse, l’autonomie c’est : « la possibilité de décider pour un organisme, un individu, sans en référer à un pouvoir central, à une hiérarchie, à une autorité : indépendance.»
On voit bien que la situation du mouvement sportif guadeloupéen ne répond pas à ces définitions. Or, beaucoup de guadeloupéens souhaiteraient voir participer leurs équipes et leurs athlètes sous nos propres emblèmes, couleurs et drapeaux aux grandes compétions internationales comme les Jeux olympiques, la Coupe du Monde de Football, les championnats du monde d’athlétisme, d’escrime ou d’autres disciplines.
Nos footballeurs espèrent intégrer la FIFA tout comme l’a fait la Kanaky qui a disputé les éliminatoires de la coupe du monde. Les observateurs de l’athlétisme notent que la Fédération d’athlétisme de Polynésie française s’est détachée de la F .F.A en 1996 et est membre de WORD ATHLETICS, l’IAAF.
Mais, la Guadeloupe, elle, n’a ni le Statut politique et constitutionnel de la Nouvelle Calédonie-Kanaky, ni celui de la Polynésie Française. Et tout est là. Certains parlementaires guadeloupéens ont voulu croire que l’article L 131-13-1 du code des sports , modifié par la loi n° 2022-296 du 2 mars 2022, ouvrirait la porte de notre pays aux instances et compétions internationales. L’exégèse de cet article qui permet l’affiliation de nos ligues aux fédérations régionales de la même discipline (mais pas aux Fédérations internationales) avec nécessité d’une autorisation de la Fédération française en démontre les limites. Seule à ma connaissance, le TAEKWANDO a pu obtenir son affiliation à une Fédération internationale.
Etre membre associé dans les fédérations américaines ou caraïbes elles-mêmes reconnues par les Fédérations internationale , sans droit de vote, sans drapeau officiel, sans hymne, sans pouvoir disputer les compétitions des fédérations internationales ou participer à des épreuves sous le drapeau et l’hymne de la France comme on l’a vu à la Gold Cup, ne permet ni l’intégration à la FIFA, à l’UCI ou à l’ IAAF ni à la participation aux grands événements internationaux.
De sorte qu’on ne peut, au stade actuel, parler d’autonomie du sport guadeloupéen à l’image de celle dont bénéficie Curaçao, Etat autonome au sein du Royaume des Pays bas de 156 000 habitants sur une superficie de 444 Km2 en mer des Caraïbes qui dispute la coupe du Monde de la FIFA.
Peut-être pourrions nous parler d’autonomie des courses de bœufs tirants jusqu’à ce que l’Europe les interdisent. Même dans le cadre d’une éventuelle évolution institutionnelle sur le fondement de l’article 74 de la constitution française, il conviendrait que la loi – organique qui interviendrait, comme celle du 27 février 2004 prise pour la Polynésie, exclut la matière sportive des compétences qui resteraient dévolues à l’Etat. A défaut, le changement n’aboutirait pas à l’Autonomie sportive qui alimente le débat d’aujourd’hui. Au stade où nous en sommes , il apparaît que le cadre juridique dans lequel nous évoluons est un sérieux obstacle à l’autonomie sportive souhaitée par beaucoup mais rejetée par d’autres qui consentent simplement à quémander des strapontins ou des participations régionales au titre de la France et de son drapeau.
Ces participations, même au niveau des Jeux centre américains n’ouvrent pas droit à nos sportifs de concourir au delà. 4 Les acteurs du sport doivent dès lors choisir entre l’intégration française et la souveraineté guadeloupéenne. Seule cette dernière peut permettre à notre sport de s’affirmer sur la scène internationale.
*Ernest Daninthe, 28 juin 2026























