Lors des élections de 2010, le Conseil électoral d’alors avait enregistré 49 partis, 13 groupements et 3 regroupements politiques pour un total de 65 organisations politiques sur tout le territoire.
Pour les élections de 2015, il y avait un total (agréés et non agréés) de 188 partis et groupements politiques. En 2026, le CEP enregistre 320 structures politiques. Qu’est-ce qui explique ce pullulement de partis politiques en Haïti?
Plusieurs raisons pourraient expliquer ce pullulement de partis politiques en Haïti ces 20 dernières années. En théorie, un parti politique vise à conquérir le pouvoir pour appliquer sa vision de la cité. Mais la plupart des leaders politiques en Haïti savent pertinemment qu’ils n’ont qu’une chance infime, voire aucune, d’atteindre les plus hautes sphères de l’État.
Cela ne les empêche pas de créer leur propre étiquette. Car diriger un parti, même minuscule, offre un statut, une visibilité, une place dans l’arène, une capacité à exister politiquement dans un pays où celui qui fait le plus de bruits dans les espaces publics est souvent le plus écouté, celui qu’on ne doit pas avoir sur le dos…
Devenir chef de parti, c’est obtenir un droit de cité : être invité aux tables rondes, être invité dans les réception des ambassadeurs accrédités en Haïti, être consulté lors des crises (il y en a souvent), peser symboliquement dans les négociations, même sans base militante réelle. C’est aussi se positionner pour d’éventuelles alliances, marchandages politiques ou postes administratifs, le fameux partage de responsabilité matérialisé dans la formation d’un gouvernement dit d’ouverture. En Haïti, où les lignes bougent vite, être président d’un parti, aussi modeste soit-il, peut soudain ouvrir des portes pour certains et des petites fenêtres pour d’autres. Suivez mon regard !
Ce pullulement traduit aussi la fragmentation profonde de la représentation politique, des divisions internes quand ce n’est pas la recherche de plus de visibilité personnelle, ce qui potentiellement pourrait être accompagné de plus de possibilités et d’opportunités mesquines. Les grands partis traditionnels n’ayant plus la capacité de fédérer durablement, des micro-formations apparaissent pour tenter de combler des espaces qui ne sont véritablement ni idéologiques ni identitaires laissés vacants. Pour cause, on constate que la plupart des nouvelles organisations politiques ont été formées par des transfuges de ces partis traditionnels.
Dans cet article, nous n’aborderons pas l’aspect de recherche d’ascension sociale lié à la formation de certains partis politiques, ce que Weber (2001) qualifie de politiques qui vivent non pour la politique mais de la politique. Cet article ne prend pas en compte non plus le présence indispensable des partis politiques dans la construction et la fortification du système démocratique.
Nous considérons de préférence, succinctement, l’aspect légal qui a favorisé ce pullulement des organisations politiques en Haïti.
Jusqu’en 2014, pour former un parti politique et obtenir sa reconnaissance officielle, il fallait respecter les prescrits du décret du 30 juillet 1986 réglementant le fonctionnement des partis politiques. Un décret du gouvernement militaire promulgué par le général Henri Namphy.
Ce document officiel comportait un ensemble d’exigences liées à la formation d’un parti. Selon ce décret, pour être membre d’un parti, l’intéressé devrait être nécessairement « haïtien d’origine et de n’avoir jamais renoncé à sa nationalité. » De plus, quelqu’un qui n’est pas haïtien de naissance ne pouvait être « membres fondateurs ni dirigeants d’un parti. »
Cependant, l’une des exigences fondamentales de ce décret était que pour être légalement reconnu, le parti politique devrait justifier un nombre minimum de 5 000 membres adhérents avec possibilité pour les autorités de vérifier si ces adhérents existent réellement. Cet article du décret avait le mérite de s’assurer, minimalement, d’une certaine base de popularité et d’un certain ancrage du parti dans la société…
La loi de janvier 2014 portant formation, fonctionnement et financement des partis politiques votée par le Parlement et promulguée par le président Michel Joseph Martelly a éliminé la plupart des verrous du décret de 1986 et ouvert la voie à la multiplication de partis politiques. On n’a plus besoin de 5 000 membres pour former un parti. Il faut juste maintenant 20 membres fondateurs…
Le pays est passé de 65 organisations politiques en 2010 à 320 en 2026. Un record en moins de 20 ans.
Selon l’article 7 de la loi de janvier 2014, un parti politique est légalement constitué s’il se conforme aux dispositions relatives à l’enregistrement au ministère de la Justice.
« La demande d’enregistrement doit être accompagnée des pièces suivantes : a) Une copie de l’acte constitutif du parti politique dressée devant un notaire et portant la signature et le relevé des noms, prénoms, numéro d’identité fiscale, numéro d’identification nationale, date et lieu de naissance et lieu de résidence de tous les membres fondateurs dont le nombre ne peut être inférieur à 20 », selon l’article 8 de la loi.
Ensuite cet article ajoute que demande d’enregistrement doit être accompagnée d’une « déclaration de principe comportant un exposé de la doctrine, des buts et des idéaux qui inspirent la fondation et les démarches du parti politique ; les statuts du parti politique ; la composition du comité de direction provisoire et une copie du procès-verbal du choix des membres du comité ; l’indication du siège social du parti politique, de son adresse postale et électronique et les nom et prénom, âge et domicile de son représentant officiel. »
Sur les 320 organisations ayant manifesté leur intention à participer aux prochaines élections, le CEP publiera le 26 mars la liste des partis agréés, c’est-à-dire, habilités à désigner des candidats…
Référence
Weber, M. (2001). Le savant et le politique (Classiques des sciences sociales. les auteurs classiques). J.-M. Tremblay. Retrieved 2024.
Source : Le Nouvelliste (Robenson Geffrard)
























