PAR WOZAN MOUNIEN*
Vingt-cinq ans après la Déclaration de Basse-Terre, le débat statutaire ressurgit en Guadeloupe dans un climat de confusion entretenue. Entre stratégies d’évitement, postures politiques et absence de vision, la question demeure entière : voulons-nous réellement avancer ?
Un débat ancien, des fractures persistantes
Le débat statutaire n’est pas nouveau en Guadeloupe. Il s’inscrit dans une histoire politique déjà longue, dont un moment charnière demeure la Déclaration de Basse-Terre du 1er décembre 1999, signée par Lucette Michaux-Chevry, Alfred Marie-Jeanne et Antoine Karam. Ce texte proposait une évolution institutionnelle dans le cadre de l’article 73 de la Constitution française.
Très vite, les lignes de fracture apparaissent. Pour certains, cette évolution est insuffisante : il faudrait aller plus loin, jusqu’à l’article 74. Victorin Lurel incarne alors cette position. D’autres, notamment une partie des indépendantistes — à l’exception de l’UPLG — rejettent toute réforme qui ne mènerait pas à l’indépendance.
Le premier Congrès des élus échoue à produire un consensus. Le référendum qui s’ensuit acte un rejet massif du projet. Dans ce contexte, la campagne du NON, portée notamment par Victorin Lurel, marque les esprits, avec le slogan resté célèbre : « Chat an sac ».
Des forces visibles… et d’autres plus discrètes
Mais au-delà des slogans, quelles forces étaient réellement à l’œuvre ? À côté de la Fédération socialiste, on retrouve une droite locale fragmentée — Chaulet, Aldo, Carabin — qui se détourne de Michaux-Chevry.
En arrière-plan, le patronat, les milieux économiques traditionnels — incluant békés, Blancs créoles et certains grands acteurs économiques guadeloupéens — s’activent discrètement, mus par la crainte d’un basculement des équilibres de pouvoir.
La scène politique nationale n’est pas en reste. Des figures de droite et d’extrême droite s’engagent dans la campagne du NON, alimentant l’idée d’un abandon des derniers vestiges de l’empire colonial. François Bayrou lui-même se déplace en Guadeloupe pour soutenir cette ligne.
Un éternel recommencement ?
Aujourd’hui, le scénario semble se répéter. Les mots changent, mais les méthodes demeurent. Le « chat an sac » a laissé place à une critique plus feutrée, incarnée par ce que certains nomment la « méthode Losbar ».
Désormais, ce sont les organisations patronales — MEDEF et CGPME — qui occupent le devant de la scène, avec l’assentiment de Ary Chalus. Dans ce jeu d’alliances et de repositionnements, Victorin Lurel apparaît en soutien discret.
La stratégie est connue : instiller le doute. Faire croire à l’opinion guadeloupéenne que si les élus ne sont pas capables de résoudre les problèmes de l’eau, de l’assainissement ou des sargasses, ils seraient incapables d’assumer davantage de responsabilités.
En clair : « konplo a nèg sé konplo a chyen ». Une formule qui enferme le débat et justifie l’immobilisme.
L’absence de projet comme ligne politique
Résultat : un statu quo confortable pour certains, marqué par une multiplication des structures — collectivités, EPCI — et une gouvernance souvent critiquée pour son inefficacité.
Dire que l’on est favorable à une évolution institutionnelle ne constitue pas un projet politique. Après plusieurs mandats à la tête de la Région et une expérience ministérielle, quelles propositions concrètes ont émergé ? Aujourd’hui encore, si les socialistes avaient un projet, cela se saurait.
Ils restent à l’affût, attendant un éventuel rejet pour se présenter comme le recours, garant d’une stabilité qui prolonge en réalité le pacte colonial.
Un projet construit, un débat à assumer
À l’inverse, le projet actuellement en discussion ne relève ni d’une initiative individuelle ni d’une improvisation. Il s’inscrit dans la continuité des travaux des Congrès des élus, nourri par une commission ad hoc, enrichi par les contributions de la société civile et des universitaires guadeloupéens.
Des forums ont été organisés, en présentiel comme en ligne. Le processus est engagé. Le débat doit se poursuivre, mais il doit aussi avancer.
Dès lors, une exigence s’impose : que ceux qui contestent ce projet proposent une alternative claire.
Faire un pas, au moins
L’enjeu dépasse les rivalités politiques. Il concerne l’avenir même du territoire.
À défaut d’être en mesure de faire le grand bond, faisons un pas en avant. Refuser toute évolution, c’est condamner les générations futures à un horizon fermé.
Le projet envisagé va plus loin que ce qui a été fait en Guyane et en Martinique. Il ouvre la voie à une véritable autonomie politique.
La question demeure, simple et essentielle : de quoi avons-nous peur ?
























