Opinion. Les véritables raisons de s’inquiéter pour les Guadeloupéens d’un avenir qui s’annonce périlleux

PAR JEAN-MARIE NOL*

À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars, les Guadeloupéens s’apprêtent à choisir leurs édiles locaux dans un climat politique qui, paradoxalement, laisse de côté une question pourtant centrale : celle de l’avenir économique et financier de la France et de ses conséquences directes sur la Guadeloupe.

La campagne électorale, officiellement ouverte début mars, se focalise sur des enjeux de proximité, des promesses de gestion communale et des rivalités de personnes, sans jamais réellement interroger la future trajectoire globale du pays auquel la Guadeloupe est institutionnellement, financièrement et socialement arrimée.

Or, pour un territoire ultramarin largement dépendant des subventions publiques, des transferts publics et sociaux, de la solidarité nationale et des choix budgétaires de l’État, l’évolution de la situation française devrait constituer une préoccupation majeure, tant pour la classe politique locale que pour les électeurs.

À l’aube de ces élections municipales, les Guadeloupéens s’apprêtent à choisir leurs édiles locaux dans un contexte qui ne peut plus être analysé uniquement à l’aune des problématiques communales. La Guadeloupe, en tant que département français et région ultrapériphérique de l’Union européenne, est structurellement dépendante des orientations économiques, budgétaires et politiques décidées en France hexagonale.

Les choix opérés à Paris en matière de finances publiques, de protection sociale, de fiscalité, d’investissement ou de réformes de l’État ont un effet quasi mécanique sur la trajectoire économique et sociale de l’archipel. Toute dégradation durable de la situation française se traduit inévitablement par des tensions accrues sur les transferts publics, les dotations aux collectivités, les politiques de l’emploi, la capacité d’investissement et, à terme, sur le niveau de vie des populations ultramarines.

Dans ces conditions, se désintéresser de l’avenir économique et financier de la France revient, pour la Guadeloupe, à ignorer les déterminants fondamentaux de sa propre stabilité et de ses perspectives de développement.

La Guadeloupe, département français depuis 1946 , bénéficie d’un niveau de protection sociale, de services publics et de redistribution comparable à celui d’un pays riche, alors même que la France, depuis plus de vingt ans, s’appauvrit relativement par rapport à ses partenaires européens. La croissance économique française peine à dépasser 1 % en moyenne, bien loin des 2 % à 3% nécessaires pour financer durablement la protection sociale, l’éducation, la recherche, l’innovation et l’ensemble des missions régaliennes. Ce décalage entre les attentes sociales et la réalité économique fragilise un modèle déjà sous tension.

Le problème n’est pas tant l’insuffisance de redistribution que l’incapacité croissante à produire suffisamment de richesses et de travail pour soutenir un État-providence aussi ambitieux. Cette contradiction structurelle, longtemps masquée par l’endettement, devient aujourd’hui impossible à ignorer.

La France entre en 2026 dans une zone de turbulences où se conjuguent instabilité politique, stagnation économique et pressions financières de plus en plus sévères. Le pays évolue dans un monde en mutation rapide, marqué par des bouleversements démographiques, technologiques et géopolitiques profonds.

Tandis que les pays émergents poursuivent tant bien que mal leur rattrapage économique, exerçant une pression accrue sur les salaires, l’industrie et l’environnement, les économies développées peinent à se réinventer. L’Union européenne, et la France en particulier, se trouvent confrontées à une concurrence féroce de la Chine et des États-Unis, capables de mobiliser des investissements massifs et des politiques industrielles offensives. Dans ce contexte, la fragmentation commerciale et financière mondiale menace, tout comme l’essoufflement de la gouvernance collective sur les grands enjeux climatiques, sanitaires et financiers.

L’endettement public français, devenu hors de contrôle, constitue l’un des risques majeurs de cette trajectoire. Un État structurellement déficitaire doit sans cesse réemprunter pour rembourser ses dettes et financer son fonctionnement courant. Cette spirale ne peut se poursuivre indéfiniment sans provoquer une crise de confiance des créanciers. Lorsque ces derniers commencent à douter de la capacité d’un pays à honorer ses engagements, les conditions de financement se durcissent, les taux d’intérêts augmentent et la crise devient systémique.

Pour la France, dont les comptes publics sont chroniquement dans le rouge, le danger est réel. Une trajectoire budgétaire jugée dangereuse, une économie asphyxiée par une fiscalité lourde, une bureaucratie paralysante et un sentiment d’insécurité croissant contribuent à installer durablement l’idée d’un déclin économique.

Les discours officiels tentent souvent de minimiser la gravité de la situation en mettant en avant une croissance faiblement positive, une inflation en repli ou un chômage prétendument maîtrisé. Pourtant, les indicateurs racontent une autre histoire. La dette continue de s’envoler, les déficits se creusent, la compétitivité des entreprises s’érode, le commerce extérieur est très déficitaire et l’industrie française multiplie les plans sociaux.

Le chômage repart à la hausse, atteignant près de 8 % fin 2025, avec 2,5 millions de demandeurs d’emploi, tandis que les défaillances d’entreprises se multiplient. Dans le même temps, de nombreux pays européens, confrontés aux mêmes chocs, ont engagé des réformes structurelles que la France tarde à assumer pour des raisons politiques et idéologiques, creusant ainsi l’écart de performance économique.

Cette fragilisation nourrit un climat social anxiogène. Une majorité de Français estime que son pouvoir d’achat a reculé depuis 2021, une perception particulièrement marquée chez les ménages modestes et les jeunes actifs. Face à la remontée du chômage, à la crise du logement, aux déserts médicaux, aux difficultés éducatives, à la poussée de l’insécurité et aux effets du changement climatique, l’avenir apparaît incertain.

Les stratégies de repli sur des consommations plus sobres, les circuits courts ou la réduction des dépenses de loisirs témoignent d’une adaptation contrainte plus que d’un choix volontaire. Cette inquiétude généralisée alimente la défiance envers les institutions et favorise la montée des extrémismes, à droite comme à gauche, affaiblissant encore la capacité du pays à mener les réformes nécessaires.

Pour la Guadeloupe, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles annoncent, à moyen terme, une pression accrue sur les finances publiques, une possible remise en cause des niveaux de transferts sociaux, un ralentissement des investissements de l’État et un affaiblissement des politiques de rattrapage économique et social. Si la France devait entrer dans une phase de rigueur budgétaire sévère ou de crise financière, les territoires d’Outre-mer, déjà fragilisés par des économies peu diversifiées et un chômage structurel élevé, en subiraient de plein fouet les conséquences.

L’enjeu étant désormais la survie du modèle social français. La dépendance aux importations, aux aides publiques et aux dispositifs de solidarité nationale rend la Guadeloupe particulièrement vulnérable à toute dégradation durable de la situation française.

Dans ce contexte de fin de l’État providence, l’absence quasi totale de débat sur ces enjeux lors des élections municipales interroge. Comment continuer à promettre localement des services, des équipements, une baisse substantielle des impôts locaux et une protection sociale de haut niveau sans s’interroger sur la soutenabilité du modèle national qui les finance ?

Comment préparer l’avenir de la Guadeloupe sans intégrer les risques de déclassement économique de la France, son affaiblissement industriel face à la Chine et aux États-Unis, ou les incertitudes pesant sur la construction européenne ? L’appel présidentiel à une « préférence européenne » et à un sursaut industriel traduit l’urgence de la situation, mais il souligne aussi l’étroitesse de la fenêtre d’action, estimée à quelques années seulement de sursis.

La passivité des Guadeloupéens face à l’avenir économique et financier de la France est donc contre productive car théorique. Elle n’est pas rationnelle, car le constat de crise est fondé sur des tendances lourdes et des signaux d’alerte de plus en plus nombreux. Ignorer cette réalité, c’est prendre le risque de subir demain des ajustements très brutaux, sans y avoir été préparé.

À l’heure où les électeurs sont appelés aux urnes, la question n’est pas seulement de savoir qui administrera les communes, mais si la classe politique locale saura enfin relier les enjeux locaux aux défis nationaux et internationaux, et engager enfin une réflexion lucide sur l’avenir économique et social de la Guadeloupe dans une France fragilisée.

*Economiste et juriste en droit public

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