PAR JEAN-MARIE NOL*
Alors que la guerre s’essouffle au Moyen-Orient, notamment avec l’annonce d’un fragile cessez-le-feu , ses répercussions dépassent largement le théâtre militaire pour s’imposer comme un choc économique global dont la Guadeloupe et la Martinique pourraient durablement ressentir les effets.
Plus rien ne sera jamais comme avant : alors à quoi s’en tenir sur l’impact économique et financier de la guerre en Iran après l’échec des négociations entre émissaires américains et iraniens au Pakistan ?
Le conflit au Moyen-Orient devrait peser sur l’économie mondiale et plonger environ 45 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire, le risque pouvant s’amplifier encore, a alerté jeudi 9 avril la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva.
La forte hausse des prix de l’énergie et les ruptures d’approvisionnement de pétrole, gaz naturel liquéfié (GNL) et engrais risquent toutefois de provoquer « de l’insécurité alimentaire pour au moins 45 millions de personnes », ce qui porterait le total « des personnes victimes de la faim à plus de 360 millions », s’est inquiétée la directrice générale du FMI.Si les prix du pétrole atteignaient durablement plus de 100 dollars le baril, l’inflation mondiale pourrait progresser de 0,7 point de pourcentage et la croissance mondiale pourrait ralentir de 0,4 point de pourcentage.
Le monde est confronté à un triple choc majeur, pétrolier, gazier et alimentaire, alerte le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie( l’AIE).
Pour Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, la crise actuelle liée à la guerre au Moyen-Orient est la pire que le monde ait connue.
La crise énergétique actuelle est « plus grave que celles de 1973,1979 et 2022 réunies selon le patron de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui se montre « très pessimiste » sur la crise que traverse la planète en raison de la guerre au Moyen-Orient. Car « cette guerre obstrue l’une des artères de l’économie mondiale que représente le détroit d’Ormuz». Pas seulement le pétrole et le gaz, mais aussi les engrais, la pétrochimie, l’hélium et bien d’autres choses. »
Même dans le meilleur des cas, il n’y aura pas de retour propre et net à la situation prévalant avant le déclenchement des hostilités . Dans une économie insulaire déjà fragilisée par une inflation persistante et une dépendance structurelle aux importations, le conflit agit comme un accélérateur de vulnérabilités, exposant les ménages, les entreprises et les finances publiques à une série de tensions qui pourraient s’inscrire dans le temps.
Le rebond de l’inflation dans un contexte de guerre au Moyen-Orient pourrait peser sur le pouvoir d’achat des ménages qui pourrait connaître cette année sa plus forte baisse depuis 2013, selon des prévisions de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Pour les économistes, les conséquences directes de la guerre contre l’Iran sont encore gérables en Guadeloupe et Martinique . Mais si le conflit dure, l’accélération de l’inflation et la baisse de la croissance menacent , et font craindre une stagflation . En effet la plupart des économistes estime que tous les ingrédients d’une stagflation conjuguant une faible activité économique et des tensions inflationnistes se mettent en place . La Guadeloupe et la Martinique ne seront pas épargnées par les conséquences prévisibles des tensions géopolitiques mondiales.Ainsi au bout des trois prochains mois, un point de basculement serait atteint et le scénario d’une récession de l’économie de la Guadeloupe et de la Martinique prendrait forme.
Pour des territoires insulaires comme la Guadeloupe et la Martinique dépendant quasi intégralement de l’extérieur pour leur approvisionnement, cette hausse des coûts logistiques se diffuse rapidement dans toute l’économie. En quelques jours seulement, certaines entreprises notamment dans les secteurs du transport aérien et de la construction ont vu leurs coûts de matières premières bondir de 30 %, mettant en péril leur trésorerie et les contraignant à répercuter ces hausses sur les consommateurs.
Cette transmission rapide des coûts alimente une inflation importée qui pourrait s’installer durablement. Si les prix de l’énergie se maintiennent à des niveaux élevés, l’inflation pourrait dépasser les seuils observés ces dernières années, accentuant la crise du pouvoir d’achat. En Guadeloupe tout comme en Martinique , où la vie chère constitue déjà un sujet central, cette nouvelle pression risque de frapper en priorité les ménages les plus modestes. Car au-delà des carburants, c’est l’ensemble des biens de consommation qui est concerné : alimentation, matériaux de construction, produits manufacturés ou encore équipements technologiques.
À moyen terme, le risque n’est pas seulement inflationniste, il est aussi récessif. La hausse des coûts de production fragilise les entreprises locales, qui voient leurs marges se réduire et leurs perspectives de développement s’assombrir. Dans un contexte d’incertitude généralisée, l’investissement recule, les projets sont différés, et l’économie entre dans une logique défensive. L’objectif n’est plus de croître, mais de survivre. Cette prudence généralisée pourrait freiner durablement la création d’emplois et peser sur l’activité globale de l’archipel en raison du risque de stagflation .
Parallèlement, les perturbations des chaînes d’approvisionnement font planer un risque réel de pénuries. Carburants, matières premières industrielles comme le plastique ou l’aluminium, engrais indispensables à l’agriculture, ou encore produits technologiques : autant de secteurs exposés à des tensions qui pourraient désorganiser la vie économique quotidienne. Dans une économie insulaire, où les stocks sont limités et les délais d’approvisionnement longs, ces ruptures peuvent rapidement devenir critiques.
Mais, au-delà des indicateurs économiques, c’est aussi le climat psychologique qui se dégrade. La perception d’une crise durable s’installe dans l’opinion, nourrissant une forme d’attentisme chez les consommateurs comme chez les entrepreneurs.
La consommation devient imprévisible, les comportements d’épargne évoluent, et la confiance, moteur essentiel de l’économie, s’érode progressivement, d’où le risque futur de déflation .La déflation est l’opposé de l’inflation. A l’inverse de cette dernière, elle se caractérise en effet par une baisse durable et auto-entretenue du niveau général des prix.La déflation est très pénalisante pour les ménages et entreprises qui doivent rembourser un prêt : leurs remboursements étant rarement indexés sur l’inflation, le coût réel de chaque remboursement augmente avec la baisse des prix, ce qui réduit la capacité d’investissement et de consommation.La déflation est doublement néfaste pour l’économie : elle incite à un attentisme général qui débouche sur un cercle vicieux qui s’autoentretient et pèse sur les ménages et entreprises endettés.
Même dans l’hypothèse d’une résolution rapide du conflit, les effets ne disparaîtraient pas immédiatement. Les marchés de l’énergie intègrent désormais une prime de risque géopolitique qui pourrait maintenir les prix à un niveau élevé.
Pour la Guadeloupe, cela signifie que l’année 2026 pourrait rester marquée par une inflation très supérieure à la normale et une croissance ralentie.
En filigrane, cette crise pose avec acuité la question de la résilience des territoires d’outre-mer face aux chocs extérieurs. Car si la guerre en Iran avec le blocus des ports iraniens et du détroit d’Ormuz agit aujourd’hui comme un déclencheur d’une profonde crise économique, ses conséquences pourraient durablement redessiner les conditions de vie des Guadeloupéens et Martiniquais, entre hausse du coût de la vie, regain des tensions sociales, fragilisation économique et incertitudes persistantes sur l’avenir désormais en pointillé du processus d’évolution statutaire.
*Economiste et juriste en droit public























