Opinion. Une nouvelle économie est déjà virtuellement en marche avec un risque de rupture sur le plan économique et social : analyse des risques et opportunités

PAR JEAN-MARIE NOL*

Avec la crise qui vient, le danger viendra moins de l’économie que du social. En effet, pour être pérenne, le modèle social français qui trouve son prolongement en Guadeloupe et Martinique  ne doit plus uniquement se fonder sur la redistribution, la dépense publique et les prélèvements obligatoires.

Et force est de souligner qu’il faudra repenser l’articulation entre réglementation et dynamisme économique. L’économie antillaise est déjà probablement entrée dans une mutation historique dont une grande partie des élus locaux et de la population ne mesure pas encore l’ampleur. Derrière les débats quotidiens sur le changement de modèle économique, la vie chère, la zone franche globale, les déficits publics ou les réformes institutionnelles se dessine une transformation beaucoup plus profonde qui touche simultanément les fondements économiques, sociaux et technologiques de la Guadeloupe et de la Martinique. Nous entrons dans une rupture anthropologique majeure. 

Il ne s’agit pas d’une suite logique de la révolution industrielle et de la période des trente glorieuses , mais d’une rupture du système départemental et d’une remise en cause profonde de la place de l’être humain dans le travail, l’économie, la société. Donc , il va bien falloir repenser nos paradigmes idéologiques , économiques, politiques et moraux à l’aune d’une vision prospective novatrice .

L’évolution des nouveaux paradigmes montre que la révolution technologique, conjuguée aux contraintes budgétaires, pourrait conduire non seulement à une transformation profonde de l’économie antillaise, mais également à une redéfinition du rôle social de l’État ( moins d’État ou au contraire plus d’État) et du fonctionnement des institutions dans les décennies à venir.

Deux phénomènes majeurs convergent désormais : d’un côté, l’épuisement progressif du modèle économique et social français, dont les territoires ultramarins constituent l’un des prolongements les plus aboutis ; de l’autre, l’émergence d’une nouvelle économie mondiale portée par l’intelligence artificielle, la robotisation et l’automatisation des tâches cognitives. Cette double révolution pourrait profondément remodeler l’économie et le modèle social des sociétés antillaises au cours des prochaines années.

Depuis la départementalisation, le développement économique des Antilles françaises s’est largement construit autour d’un État providence puissant, d’une redistribution massive des richesses nationales, d’un secteur public particulièrement développé et d’importants transferts financiers en provenance de la solidarité nationale.

Ce modèle construit sur l’assimilation a permis une amélioration incontestable des conditions de vie, un accès généralisé aux soins, à l’éducation, aux retraites et aux prestations sociales, tout en limitant les effets des inégalités et des nombreuses fragilités structurelles des économies insulaires. Il a également constitué un facteur majeur de stabilité sociale dans des territoires confrontés à un chômage élevé, à un tissu productif limité et à une forte dépendance vis-à-vis des importations.

Mais ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. La France, dont les dépenses sociales représentent plus de 32 % du produit intérieur brut, supporte désormais le système de protection sociale le plus coûteux d’Europe. Depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs ont multiplié les réformes destinées à préserver l’équilibre financier des retraites, de l’assurance maladie, de l’assurance chômage ou encore des politiques familiales, sans jamais résoudre durablement les déséquilibres structurels.

L’accumulation des déficits, l’explosion de la dette publique et la hausse continue des charges d’intérêt réduisent progressivement les marges de manœuvre budgétaires de l’État. Pour les territoires ultramarins, cette évolution représente un enjeu considérable, car leur équilibre économique dépend largement de la capacité financière de la puissance publique à maintenir ce niveau exceptionnel de solidarité.

Or, cette contrainte budgétaire intervient précisément au moment où une nouvelle révolution technologique bouleverse les mécanismes traditionnels de création de richesse. L’intelligence artificielle ne constitue plus simplement un outil destiné à assister les salariés. Elle devient progressivement une véritable force de production autonome capable d’exécuter des tâches intellectuelles complexes, d’analyser des volumes gigantesques de données, de prendre des décisions et de remplacer un nombre croissant de fonctions administratives, comptables, juridiques, médicales ou techniques.

Contrairement aux précédentes révolutions industrielles qui avaient essentiellement automatisé les tâches manuelles et physiques, celle-ci transforme directement le travail intellectuel lui-même.

Cette évolution remet en question l’un des fondements du modèle social français : son financement par les cotisations assises sur le travail humain. Si une partie importante des emplois administratifs et des professions intermédiaires venait à disparaître sous l’effet de l’automatisation, les recettes de la protection sociale diminueraient mécaniquement alors même que les besoins sociaux continueraient d’augmenter sous l’effet du vieillissement de la population. Cette contradiction constitue sans doute l’un des défis économiques majeurs des prochaines décennies.

Les Antilles françaises pourraient être particulièrement exposées à cette mutation.« Le monde est en plein bouleversement. Parmi les nombreuses ruptures que nous observerons demain , la plus fondamentale est sans aucun doute celle du passage d’une économie d’abondance à une économie de rareté : rareté du travail, des matières premières, de l’énergie.

En économie, qui dit “rareté”, dit hausse des prix et pose ainsi le problème de l’inflation (et par voie de conséquence de l’augmentation de la vie chère) . Le passage d’une société d’abondance à une société de la rareté désigne la transition structurelle marquant la fin des ressources bon marché, illustrée par les tensions sur l’énergie, les matières premières et le travail. Ce changement transformera l’économie globale des Antilles françaises en réactivant des pressions inflationnistes durables qui devraient accélérer la mise en œuvre d’une économie circulaire.

En d’autres termes, faire que l’économie, au lieu de reposer sur un pillage qui épuise les ressources et menace le vivant, puisse améliorer la situation des gens sans que la planète en souffre. Lors des précédentes révolutions industrielles, les ruptures technologiques et le progrès technique ont été des moteurs de prospérité, en stimulant la croissance économique grâce à d’importants gains de productivité. Mais, demain, l’intelligence artificielle promet un progrès sans précédent tout en menaçant de déstabiliser durablement la société antillaise.

Les économies guadeloupéenne et martiniquaise reposent largement sur les services, les administrations publiques, les collectivités territoriales, les établissements de santé, les organismes sociaux et l’ensemble des métiers tertiaires. Or ce sont précisément ces activités qui seront les plus profondément transformées par l’intelligence artificielle. De nombreux emplois administratifs, de gestion ou de traitement de l’information pourraient évoluer, voire disparaître progressivement, tandis que de nouveaux métiers hautement qualifiés apparaîtront dans les domaines du numérique, de la cybersécurité, de l’analyse des données ou du développement d’applications d’intelligence artificielle.

Le danger ne résidera donc probablement pas dans la technologie elle-même mais dans la vitesse de la transition. Une société qui ne prépare pas suffisamment sa population à ces nouvelles compétences risque de voir s’accroître les inégalités entre une minorité très qualifiée capable de tirer parti de cette révolution et une majorité confrontée à une obsolescence rapide de ses qualifications. Cette fracture pourrait être encore plus marquée dans des territoires où le vieillissement démographique est rapide et où une partie importante de la population demeure éloignée des outils numériques.

Pour autant, cette révolution technologique ne constitue pas uniquement une menace. Elle ouvre également des perspectives inédites pour des économies insulaires longtemps pénalisées par leur éloignement géographique. Les technologies numériques permettent désormais de produire des services exportables sans dépendre exclusivement des infrastructures physiques.

Les Antilles pourraient développer de nouvelles filières dans les services numériques, les plateformes technologiques, les centres de données, la télémédecine, la formation à distance, la recherche appliquée ou encore les industries créatives alimentées par l’intelligence artificielle. Une nouvelle économie de la connaissance pourrait progressivement compléter, puis remplacer en partie, les anciens moteurs de croissance aujourd’hui en difficulté, qu’il s’agisse de l’industrie sucrière, de certaines activités touristiques traditionnelles comme l’hôtellerie ou même d’une partie du secteur du bâtiment.

Mais cette transformation suppose un investissement massif dans la formation, l’innovation et les infrastructures numériques. Les compétences deviendront rapidement périssables. Chacun devra apprendre tout au long de sa vie afin de suivre le rythme des évolutions technologiques. La protection sociale elle-même devra évoluer pour accompagner des transitions professionnelles permanentes plutôt que des carrières linéaires désormais appelées à disparaître.

Dans ce contexte, les débats opposant davantage d’autonomie locale à moins d’État avec à la clé un désengagement progressif de l’État apparaissent largement dépassés par l’ampleur des mutations en cours. Les citoyens n’ont jamais eu aussi peu confiance en la politique. À peine conjuré les menaces de crise budgétaire et financière , on a vu divers gouvernements européens, ainsi que le Congrès américain, prôner à nouveau un État minimal. Pourquoi la crise n’a-t-elle pas eu raison du profond scepticisme à l’égard de l’État ?

Au « moins d’État » néolibéral, certains économistes répondent qu’il faut « plus d’État autrement ». Mais comment faire quand les  caisses sont vides ? 

Depuis de nombreuses années, ces quelques mots assénés comme un horizon indépassable suffisent à justifier de limiter les investissements dans nos services publics qui semblent donc condamnées à fonctionner de manière dégradée.

Est-il donc encore responsable de défendre les services publics ? 

Les moyens financiers et budgétaires sont-ils vraiment épuisés ? Le temps est venu de décrypter ces affirmations scandées depuis des décennies sans être jamais contredites, ou si peu. La mondialisation et la révolution des technologies de l’intelligence artificielle nous obligent à réaffirmer le rôle prédominant de la puissance publique en Martinique et Guadeloupe, mais en la réinventant. 

L’ État qui investit dans la croissance et l’innovation, l’État garant du contrat social, l’État protecteur dans un monde plus incertain, l’État impartial, etc…

Les prochaines années exigeront sans conteste une puissance publique capable d’investir massivement dans l’innovation, la recherche, les infrastructures numériques, l’éducation et la reconversion professionnelle. L’enjeu n’est plus simplement de redistribuer une richesse existante mais de créer les conditions de nouvelles richesses dans une économie profondément transformée.

Cela implique également de repenser le financement même de la solidarité nationale. Plusieurs pistes sont désormais évoquées dans les débats économiques internationaux : taxation de la valeur ajoutée produite par les systèmes d’intelligence artificielle, nouvelles formes de contribution des entreprises automatisées, revenu universel de base, partage de la valeur créée par les technologies ou encore réduction progressive du temps de travail. Aucune de ces solutions ne s’impose aujourd’hui avec évidence, mais toutes traduisent une même interrogation : comment préserver la cohésion sociale lorsque le travail humain cesse progressivement d’être la principale source de financement de l’État-providence ?

La véritable question n’est donc plus de savoir s’il faut davantage ou moins d’État, mais quel type d’État sera capable d’accompagner cette mutation historique. Dans un monde devenu plus instable, marqué par la rareté des ressources, la concurrence technologique mondiale et l’incertitude géopolitique, la puissance publique demeure indispensable.

Mais, elle doit évoluer. Son rôle ne consiste plus uniquement à redistribuer des revenus ; il devient celui d’un investisseur stratégique, d’un garant du contrat social, d’un protecteur des citoyens face aux risques technologiques et d’un accélérateur de l’innovation.

Pour la Guadeloupe et la Martinique, l’enjeu dépasse largement la seule adaptation économique. C’est toute l’architecture sociale héritée de la départementalisation qui entre progressivement dans une phase de recomposition. La cohésion sociale, longtemps assurée par la redistribution publique ainsi que par la sur-rémunération des fonctionnaires, devra demain s’appuyer davantage sur la création de valeur, l’innovation, les compétences et la capacité des territoires à s’insérer dans les nouvelles chaînes de valeur logistiques mondiales.

Si cette transition est anticipée, les Antilles peuvent devenir des laboratoires d’une économie symbiotique où l’intelligence artificielle complète le travail humain au lieu de le remplacer. Si elle est subie, le risque est celui d’une fracture sociale majeure, alimentée par le recul des finances publiques, la disparition progressive de nombreux emplois traditionnels et l’affaiblissement du modèle de solidarité qui a constitué, pendant plus de soixante-dix ans, le principal ciment de la société antillaise. L’avenir des Antilles ne dépendra donc pas seulement de la révolution technologique ou de la situation budgétaire de la France. Il dépendra surtout de la capacité collective à transformer ces deux contraintes en un nouveau projet de développement conciliant innovation, responsabilité économique et justice sociale, afin que la révolution numérique devienne non pas le facteur d’un déclassement historique, mais celui d’une renaissance économique adaptée aux réalités du XXIᵉ siècle.

À l’horizon 2035-2040, cette mutation pourrait aller bien au-delà de la seule sphère économique et transformer en profondeur les institutions et les rapports sociaux aux Antilles françaises. L’intelligence artificielle, la robotisation et le vieillissement démographique réduiront probablement la place du travail traditionnel comme principal facteur d’intégration sociale, tandis que la raréfaction des ressources budgétaires de l’État imposera une utilisation beaucoup plus sélective des finances publiques. Les collectivités territoriales seront alors confrontées à une exigence nouvelle : passer d’une logique essentiellement administrative de gestion des transferts publics à une véritable stratégie de développement fondée sur l’innovation, la recherche, la souveraineté numérique et la montée en compétences de la population active.

Cette évolution modifiera également les rapports entre l’État et les territoires ultramarins. Face à des investissements considérables devenus indispensables dans les domaines de l’industrialisation ,de la cybersécurité, des infrastructures numériques, de la santé, de la transition énergétique et de la résilience face aux risques climatiques, un désengagement de l’État apparaîtrait économiquement difficilement soutenable. La véritable modernisation institutionnelle ne résidera donc sans doute pas dans un simple transfert de compétences, mais dans l’émergence d’un État stratège capable de mobiliser durablement les capitaux publics et privés autour d’un nouveau modèle de croissance.

Dans cette perspective, la Guadeloupe et la Martinique auront le choix entre subir le déclin progressif d’un modèle économique hérité du XXᵉ siècle ou devenir des territoires pilotes d’une économie symbiotique conciliant innovation technologique, solidarité sociale et développement durable. Cette alternative constituera probablement l’un des principaux enjeux politiques, économiques et sociétaux des deux prochaines décennies.

*Economiste et juriste

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