Hier, le tribunal de commerce de Pointe-à-Pitre a prononcé la liquidation judiciaire de la compagnie aérienne Air Antilles. L’offre de Pierre Sainte-Luce, la seule qui a présenté un plan de reprise, n’a pas convaincu les magistrats.
Les magistrats, dans leur décision, ont ordonné la cessation immédiate de l’activité de la compagnie aérienne. L’administrateur judiciaire nommé au mois de janvier a pour seule mission d’assurer « la gestion de la fin d’activité. »
116 salariés se retrouvent au chômage après cinq mois d’incertitude, depuis la fin des vols de la compagnie, en décembre ets a mise en redressement judiciaire en février.
Reprise en 2023 par la collectivité territoriale de Saint-Martin et le Groupe Edeis, la compagnie aérienne n’a jamais réussi à retrouver son rythme de croisière malgré près de 20 millions d’euros injectés, dont une grande partie d’argent public.
Le tribunal a estimé que l’offre du Dr Pierre Sainte-Luce, baptisée Air Kalinago, n’était pas suffisamment crédible pour garantir une réelle reprise d’activité de la compagnie. Le plan prévoyait la suppression de certaines lignes et le maintien de seulement 14 salariés sur les 116 que comptait l’entreprise. Les autres offres n’avaient pas de volet social. C’étaient des licenciements secs.
Cette proposition ne remportait pas l’adhésion des salariés malgré l’évidente volonté de Pierre Sainte-Luce de relancer la compagnie avec des locations d’avions, avant d’envisager d’augmenter les effectifs humains.
Pierre Sainte-Luce : une volonté farouche
Que s’est-il passé ? Devant le tribunal, à maintes reprises, Pierre Sainte-Luce a présenté son projet de reprise, l’améliorant à chaque fois. Les deux autres candidats potentiuels se sont avérés rapidement pas sérieux, leurs offres reponsant sur du vent.
Dans la décision, les magistrats ont souligné, à propos de l’administrateur : « Entendu en rapport, l’administrateur a informé le tribunal du désistement du candidat KARAIBES ECO RAYONNANCE CONSULTING LTD. Il a indiqué ne pas soutenir l’offre présentée par la SARL AEROSTRAVIA RENT dès lors qu’elle ne portait que sur un contrat et excluait tout maintien d’emploi.
En ce qui concerne l’offre portée par la société PEWEN, l’administrateur a maintenu son avis favorable considérant qu’elle est la seule répondant aux critères imposés par la loi, en l’occurrence le maintien de l’activité et l’apurement du passif.
Représenté à l’audience, le mandataire judiciaire a noté le travail accompli par le candidat PEWEN, juridiquement et économiquement, pour présenter une offre sérieuse au tribunal. Il s’est dit néanmoins partagé, sans pouvoir se déclarer favorable au plan de cession proposé, estimant que la réalisation des actifs dans un cadre liquidatif serait plus favorable aux créanciers et au regard des obstacles, notamment administratifs, susceptibles de mettre le projet en péril.
Les représentants du CSE ont fait état de l’abstention exprimée par les salariés lors de leur consultation, expliquant ce positionnement par les caractéristiques de l’offre, réductrice sur le plan social, en dépit de la reprise de 14 emplois, jugeant l’offre non réalisable. »
(…)
« Représenté par son directeur général, le débiteur a indiqué que le conseil d’administration s’était prononcé en faveur du candidat PEWEN. Par voie de réquisitions orales, Madame la procureure de la République a souligné les efforts déployés par la société PEWEN et ses partenaires pour présenter une offre guadeloupéenne. Néanmoins, au regard de l’avis réservé de la Direction générale de l’aviation civile et des problèmes évoqués dans le cadre des débats, elle a indiqué émettre un avis négatif à la cession envisagée. »
Tout au long de la procédure, les magistrats ont loué la volonté farouche de Pierre Sainte-Luce de reprendre cette compagnie aérienne et un maximum de salariés. Malheureusement, ce dernier s’est heurté au scepticisme de l’Aviation civile, experte dont les magistrats ont suivi les avis.
Les syndicats : « Un naufrage annoncé, une responsabilité écrasante »
Les trois syndicats réagissaient par l’écrit conjoint de Brieuc Hardy, délégué syndical SNPL France ALPA, Mélissa Germé, déléguée syndicale SNPNC-FO et Maryse Lison, déléguée syndicale UNSA Aérien.
Que disent-il ? « La liquidation judiciaire de la SEML Air Antilles vient consacrer un échec majeur, largement anticipé par les organisations syndicales, mais ignoré jusqu’au bout par les décideurs.
Ce qui devait être une relance stratégique s’est transformé en naufrage industriel et social, faute de vision, de pilotage rigoureux et de prise en compte des alertes répétées des salariés.
Les travailleurs, aujourd’hui jetés dans l’incertitude, refusent de porter seuls le poids d’une gestion qu’ils n’ont jamais décidée mais dont ils subissent désormais toutes les conséquences.
Des responsabilités politiques et décisionnelles lourdes
Les organisations syndicales dénoncent une succession de décisions hasardeuses, d’arbitrages incohérents et d’un manque manifeste d’anticipation ayant conduit à la destruction d’un outil essentiel de désenclavement aérien de nos territoires.
L’argent public engagé par la Collectivité de Saint-Martin se trouve aujourd’hui perdu, sans que les populations n’aient obtenu le service et la stabilité qui leur avaient été promis.
Une reprise mal préparée et socialement déconnectée
La seule offre de reprise, portée par le groupe PEWEN — Docteur Sainte-Luce — s’est révélée dès son examen comme un projet insuffisamment structuré, reposant sur un périmètre de 13 cadres sans base opérationnelle solide.
Les propositions et mises en garde des représentants du personnel ont été largement écartées, révélant une approche fermée et déconnectée des réalités du transport aérien.
116 salariés sacrifiés
Derrière cette décision, ce sont 116 salariés et leurs familles qui se retrouvent brutalement privés d’emploi dans les territoires de Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Cette situation constitue un choc social majeur, et une rupture grave dans la continuité du service aérien régional. Nous exigeons que les responsabilités soient établies clairement
Les organisations syndicales exigent que toute la lumière soit faite sur les choix qui ont conduit à cette issue, et que les responsabilités soient pleinement assumées. Ce désastre ne doit ni être minimisé, ni effacé. »
Une seule politique a réagi
Béatrice Bellay, députée socialiste de Martinique :
« La décision rendue ce lundi 27 avril 2026 par le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre, prononçant la liquidation judiciaire d’Air Antilles avec cessation immédiate de son activité, acte l’échec d’un modèle et place l’Etat face à ses responsabilités.
Je veux d’abord adresser un message de soutien aux 116 salariés touchés. Leur engagement quotidien permettait de faire vivre une continuité territoriale deja fragile. Mais cette décision appelle surtout une lecture lucide et exigeante. Car une solution existait.
Une offre de reprise structurée, portée par l’entrepreneur guadeloupéen Pierre Sainte-Luce à travers le projet Air Kalinago, était la seule proposition industrielle complète sur la table. Elle s’appuyait sur un pool d’investisseurs locaux et une enveloppe annoncée pouvant atteindre 10 millions d’euros, avec une stratégie de relance progressive des liaisons entre Saint-Martin, Saint-Barthélemy et la Martinique.
Ce projet, malgré sa structuration et son ancrage territorial, n’a pas convaincu le tribunal, notamment en raison d’insuffisances financières et d’obstacles juridiques jugés insurmontables.
Il ne prévoyait c’est vrai que la reprise d’une part très limitée des emplois – 14 sur 116 – révélant à lui seul l’ampleur du déséquilibre économique auquel est confronté le transport aérien inter-iles.
Ce constat est implacable : même un projet porté localement, avec une ambition industrielle et une volonté de restructuration, ne peut aujourd’hui survivre sans cadre public solide. C’est bien là le cœur du problème !
La disparition d’Air Antilles ne résulte pas seulement d’une défaillance d’entreprise. Elle révèle l’insuffisance structurelle des politiques publiques en matiere de continuité territoriale dans les dits Outre-mer.
La collectivité de Saint-Martin a bien essayé mais elle s’est, elle aussi confrontée aux exigences insurmontables de la DGAC direction générale de l’aviation civile) et aux règles implacables de ce marché.
Dans nos territoires insulaires, la mobilité aérienne n’est pas un marché comme un autre. Elle conditionne l’exercice effectif des droits fondamentaux : accès aux soins, à l’emploi, à l’éducation, maintien du lien familial.
La disparition, en fait, la non reprise de cette compagnie aérienne, fait perdurer une baisse de l’offre, une réduction de la concurrence et, mécaniquement, une hausse des prix. Dans un contexte international déjà marqué par l’augmentation du coût du carburant aérien, cette évolution pénalisera directement les populations.
Cette situation constitue le renforcement d’une rupture d’égalité.
L’article 1er de la Constitution garantit l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Cette égalité implique une égalité réelle d’accès aux services essentiels. Or aujourd’hui, cette exigence n’est pas respectée.
Le principe de continuité territoriale est appliqué avec constanace pour certains territoires, notamment la Corse. Pourquoi serait-il variable lorsqu’il s’agit des Outre-mer ?
Pourquoi la République accepterait-elle que l’insularité produise davantage d’inégalités dans certains territoires que dans d’autres ?
Cette question est d’autant plus cruciale que la Martinique s’inscrit dans une dynamique d’intégration régionale renforcée, notamment avec son entrée dans la CARICOM. Cette ambition ne pourra être crédible sans une amélioration significative de la connectivité entre les territoires de la Caraibe.
Il y a aujourd’hui une contradiction flagrante entre les discours et les actes.
La liquidation d’Air Antilles, après l’échec de l’offre Kalinago, doit être un point de bascule
J’appelle le Gouvernement à sortir d’une logique de réaction et à engager une stratégie claire : garantir immédiatement la continuité des liaisons inter-iles :
- encadrer les prix pour éviter toute dérive liée à la diminution de la concurrence ;
- reconnaitre juridiquement la desserte aérienne régionale comme un service d’intérêt économique général;
- bâtir un modèle pérenne, assumé, financé et piloté. à la hauteur des réalités ultramarines.
Ce moment exige un choix politique : soit la force publique continue à traiter notre mobilité comme un marché fragile, condamné à des crises répétées. Soit elle décide ENFIN d’en faire un pilier de l’égalité républicaine. La République ne peut pas être à géométrie variable
La mobilité n’est pas un privilège. Elle est un droit. Et aujourd’hui, ce droit n’est pas seulement fragilisé, il est une nouvelle fois piétiné ! »

























