PAR CHRISTIAN BAPTISTE*
Au moment où se poursuivent les échanges entre les élus de la Guadeloupe et le Gouvernement sur l’évolution institutionnelle et les transferts de compétences, une exigence de clarté s’impose.
Le débat ne peut pas se réduire à une addition de pouvoirs nouveaux, ni à une négociation technique sur le périmètre de compétences à exercer localement. Une compétence n’a jamais constitué, à elle seule, une politique. Un statut n’a jamais produit, par lui-même, un destin. Ce qui manque d’abord à la Guadeloupe, ce n’est pas seulement un cadre plus souple ; c’est une vision plus haute. Nous devons donc remettre les choses dans leur ordre naturel.
Avant de demander quelles compétences transférer, il faut répondre à une question plus fondamentale : quel projet de société voulons-nous pour la Guadeloupe ? Quel modèle de développement voulons-nous bâtir ? Quelle articulation entre production locale, justice sociale, transition écologique, formation, innovation, insertion régionale et ouverture au monde voulons-nous assumer ?
Tant que ce débat n’est pas tranché, la discussion sur l’autonomie, sur l’article 74, ou sur les transferts de compétences, demeure inachevée. Car ces instruments ne valent que par le dessein qu’ils servent.
Or, ce projet de société, pour être pleinement légitime, ne peut se limiter au seul cadre institutionnel. Il doit être construit avec l’ensemble des forces vives du territoire : acteurs économiques, sociaux et solidaires, monde associatif, représentants du travail.
Ayant moi-même pris part aux échanges entre acteurs politiques, je mesure le travail engagé. Mais une étape décisive reste à franchir : ouvrir pleinement la méthode à toutes les composantes de la société guadeloupéenne. Car on ne construit pas un projet de peuple sans le peuple.
C’est à cette condition que nous replacerons l’humain au cœur de notre développement et que nous donnerons à cette ambition sa pleine force et sa légitimité. L’erreur serait de croire que l’histoire institutionnelle d’un territoire se résume à son rapport à l’État central. Cette relation est évidemment décisive. Mais elle n’épuise pas le sujet.
La Guadeloupe ne peut plus être pensée dans le seul tête-à-tête Guadeloupe-État. Elle doit être pensée selon un triptyque plus exigeant : Guadeloupe-État, Guadeloupe-Union européenne, Guadeloupe-Caraïbe. C’est dans cet espace à trois dimensions que se joue désormais toute réflexion sérieuse sur notre avenir.
La première relation, celle qui nous lie à l’État, pose la question du cadre constitutionnel, de la solidarité nationale, de la répartition des compétences et de la capacité à adapter la norme à nos réalités. Depuis des décennies, la Guadeloupe vit sous un régime où la centralisation demeure forte, malgré la déconcentration, malgré la décentralisation et malgré la loi de départementalisation. Or la déconcentration ne décide pas : elle exécute au plus près.
Et la décentralisation, lorsqu’elle n’est ni portée par une véritable capacité d’initiative politique, ni accompagnée des moyens financiers à la hauteur des compétences transférées, demeure inachevée. Elle se réduit alors à un transfert de responsabilités plus qu’à un véritable partage du pouvoir, plaçant les collectivités en situation de gestion sans pleine capacité de décision. Le sujet n’est donc pas seulement de transférer ; il est de savoir à quelles conditions un territoire peut réellement gouverner ce qui le concerne.
La deuxième relation, celle qui nous lie à l’Union européenne, est trop souvent reléguée au second plan, alors qu’elle est structurante. L’Union est à la fois une source de financement, un espace normatif et un cadre de concurrence. Mais elle n’est pas vécue de la même manière selon les statuts. Saint-Barthélemy a cessé d’être région ultrapériphérique de l’Union pour devenir pays et territoire d’outre-mer à compter du 1er janvier 2012 ; ce choix a modifié les règles du jeu européen qui lui étaient applicables.
À l’inverse, d’autres territoires insulaires, comme les Açores, Madère ou les Canaries, ont consolidé leur autonomie politique tout en restant pleinement ancrés dans l’espace européen, avec des instruments spécifiques adaptés à leur insularité. La leçon est claire : il n’existe pas un modèle unique. Il existe des combinaisons institutionnelles, fiscales et européennes qu’il faut savoir penser lucidement.
La troisième relation, enfin, est sans doute celle que nous avons le plus négligée : la relation de la Guadeloupe avec son environnement caribéen. Et pourtant, nul projet sérieux pour la Guadeloupe ne peut faire l’économie de cette évidence géographique, historique et économique : nous sommes une île française, européenne, mais avant tout caribéenne.
Cela signifie que la question statutaire ne peut être abordée seulement sous l’angle des compétences internes ; elle doit aussi être pensée comme une capacité d’action externe. Coopérations économiques, diplomatie territoriale, conventions avec les États voisins, fiscalité adaptée aux échanges régionaux, mobilité, énergie, santé, formation, sécurité maritime : voilà les sujets qui feront la différence entre une autonomie de papier et une autonomie de projet.
Les pays caribéens du Royaume des Pays-Bas, Aruba, Curaçao, Sint Maarten montrent, chacun à leur manière, qu’un statut plus autonome n’a de portée réelle que s’il permet une présence active dans son environnement régional et international.
C’est ici que la comparaison avec Saint-Martin et Saint-Barthélemy devient précieuse. Ces deux collectivités, devenues des collectivités d’Outre-mer en 2007, ont emprunté une même voie constitutionnelle, mais n’ont pas produit la même trajectoire. Cette divergence rappelle une vérité que trop de débats oublient : le statut ne sauve pas un territoire ; il ne fait qu’ouvrir ou fermer des possibilités.
Ce qui transforme un territoire, c’est la qualité du projet, la robustesse de la gouvernance, la lisibilité fiscale, la stratégie économique, et la capacité à se situer dans son environnement régional et européen. Là où ces éléments font défaut, le changement institutionnel risque de n’être qu’un déplacement de difficultés.
Voilà pourquoi la Guadeloupe doit refuser deux impasses. La première serait de s’abandonner à la fascination juridique, comme si le passage d’un article à un autre de la Constitution suffisait à produire du développement. La seconde serait de s’enfermer dans l’immobilisme, comme si le cadre actuel demeurait indéfiniment capable de répondre à nos défis.
Entre ces deux écueils, il existe un chemin de responsabilité : construire d’abord une doctrine guadeloupéenne du développement, puis en déduire le bon niveau d’autonomie, les bonnes compétences, les bons outils fiscaux, la bonne articulation avec l’Europe, et la bonne stratégie caribéenne. Autrement dit, la vraie question n’est pas seulement institutionnelle.
Elle est politique, économique, civilisationnelle presque.
Quel pays voulons-nous être dans la République, dans l’Europe, dans la Caraïbe ? Voulons-nous demeurer un territoire administré ou devenir un territoire stratège ? Voulons-nous subir notre position insulaire ou en faire un avantage comparatif ? Voulons-nous attendre l’adaptation venue d’ailleurs ou produire, nous-mêmes, les instruments de notre avenir ? Je crois que le moment est venu d’assumer cette réflexion dans toute son ampleur.
Non pour flatter une mode, ni pour céder à la séduction de mots devenus commodes — autonomie, compétences, différenciation — mais pour rendre à la Guadeloupe ce qui lui manque le plus : la capacité de se penser comme un sujet politique à part entière.
C’est à cette condition seulement que le débat sur l’évolution statutaire cessera d’être un débat d’experts pour devenir un débat de peuple. Et c’est à cette condition seulement que les outils institutionnels, quels qu’ils soient, pourront enfin être mis au service d’un destin choisi.
An nou gadé lwen. An nou bati ansanm.
*Député de la Guadeloupe
























